Victime de la crise et du nationalisme

La situation des Roms n’est guère enviable dans les pays de l’ex-Yougoslavie. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi, comme le rappelle Karin Waringo, de l’association Chachipe.

Habitats précaires, pauvreté, mortalité infantile élevée… Il ne fait pas bon être Rom dans les pays de l’ex-Yougoslavie. Ils sont pourtant nombreux dans la région, notamment en Serbie, au Kosovo, en Macédoine ou encore au Monténégro. Et si leur situation diffère légèrement d’un pays à l’autre, il reste tout de même une constante: l’exclusion de la société et la discrimination à tous les niveaux. Mais cela n’a pas toujours été aussi difficile. Bien qu’on connaisse depuis longtemps des quartiers roms situés en-dehors des villes, souvent le long des fleuves en zone inondable, “Les Roms n’étaient pas pour autant ces pauvres que l’on nous présente aujourd’hui, explique Karin Waringo. C’étaient des artisans, notamment des ferronniers. En Macédoine, il y a encore des ateliers de ferronnerie dans les quartiers roms et les gens continuent de s’y rendre, parce que les artisans roms ont des compétences qui n’existent pas ailleurs“.

Exclus des nouvelles républiques

La Yougoslavie de Tito, qui entendait gommer les appartenances ethniques au profit de la fraternité a bénéficié aux Roms et à leur intégration dans la société. Même si ça n’a jamais été le paradis, la plupart des Roms avaient accès à l’emploi et à l’éducation. “Au Kosovo par exemple, nous constatons aujourd’hui que la génération des parents a un meilleur niveau d’éducation que les enfants“, poursuit Karin Waringo. Ce sont les événements politiques et économiques des dernières décennies qui ont bouleversé cette situation en profondeur.
Dans les années 1980, on assiste à la montée des nationalismes dans la région, avec l’aboutissement tragique que l’on connaîtra un peu plus tard. La crise économique frappe le pays à la même époque. De nombreuses usines ferment. Les travailleurs perdent leur emploi. Et les Roms subissent de plein fouet les effets de la crise.


Après la guerre et l’indépendance des nouvelles républiques, des lois sont adoptées pour régler la question de la nationalité. “Mais beaucoup de Roms n’étaient pas au courant des procédures. Certains se sont donc retrouvés apatrides“, explique encore Karin Waringo. L’économie se réorganise sur base de liens familiaux. L’ère du “Titisme”, où “l’homme yougoslave” transcendait les appartenances ethniques est définitivement révolue. Les Roms sont largement exclus de cette réorganisation.

Ils sont donc forcés d’avoir recours à des activités saisonnières, comme les récoltes ou les petits boulots. D’autres subsistent grâce à la récupération et au recyclage des déchets… “Toute la famille travaille, y compris les enfants, poursuit Karin Waringo. Mais la majorité n’a pas d’emploi stable ou pas d’emploi du tout. Même avec des diplômes universitaires, les Roms ne trouvent pas de travail du fait qu’ils sont Roms“.

La discrimination est plus présente que jamais. Elle s’exprime sur le marché de l’emploi, mais aussi dans l’éducation, le logement et la santé. “Le taux de chômage, le taux d’alphabétisation et celui de la mortalité infantile divergent fortement de ceux du reste de la population. Beaucoup de Roms ne savent pratiquement pas lire ni écrire. Nombre d’entre eux n’ont jamais vu un médecin de leur vie“.

L’ère du “Titisme”, où “l’homme yougoslave” transcendait les appartenances ethniques est définitivement révolue. Les Roms sont largement exclus de cette réorganisation.

À la fin des années 90, les tensions ethniques sont au plus fort au Kosovo et en Macédoine. Au Kosovo, ils opposent la majorité albanaise à la minorité serbe, soutenue par le pouvoir central à Belgrade. Les Roms, qui constituaient la troisième communauté ethnique du Kosovo, se retrouvent pris entre deux feux. “Certains Roms ont été forcés de participer à des activités conduites par l’armée et les milices serbes, notamment le pillage de maisons albanaises lorsque les Albanais avaient pris la fuite“, raconte K. Waringo. Les exactions commises contre les populations albanaises amèneront l’exode massif de ces dernières en 1998. Un an plus tard, c’est l’intervention de l’Otan, l’accord de paix et le retour majoritaire de la population albanaise au Kosovo. “C’est à ce moment qu’il y a eu des représailles contre les Roms qui ont été accusés d’avoir collaboré avec les forces serbes. Il y a eu des séquestrations, des viols et des assassinats“. Incapables d’assurer la sécurité des Roms au Kosovo, la KFOR (force de l’Otan pour le Kosovo) et le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) ont évacué les Roms vers les pays voisins et notamment vers la Serbie. Faute d’infrastructures, ils se sont souvent retrouvés dans des campements de fortune ou des bidonvilles. Le gouvernement serbe recense 600 bidonvilles de Roms sur le territoire de la Serbie. “Les Roms du Kosovo sont nettement sur-représentés parmi la population de ces bidonvilles“, explique Karin Waringo.

L’asile comme seule solution

Aujourd’hui, la majorité des demandes d’asile en provenance de Serbie sont déposées par des Roms. “Mais ça ne veut pas dire que la majorité des gens qui quittent la Serbie sont des Roms, précise Karin Waringo. Il y a toujours eu une forte migration, notamment de travail, depuis la Yougoslavie et cette migration continue aujourd’hui. On cherche à rejoindre un oncle, un cousin en Europe, qui peut vous trouver un travail. Les étudiants peuvent bénéficier de bourses d’études et partent vers les États-Unis et les pays scandinaves. Mais pour les Roms, de telles possibilités sont pratiquement inexistantes”. La précarité, la pauvreté, le manque de relations influentes à l’étranger et le faible niveau d’éducation les empêchent en effet d’emprunter les mêmes routes migratoires que les autres citoyens des pays de l’ex-Yougoslavie. “De plus, la diaspora rom se trouve également dans une situation de précarité à l’étranger”. L’asile est donc en quelque sorte la seule porte d’entrée vers l’Europe pour un migrant rom. Sans doute, il existe aussi la conviction d’être discriminés et donc de “mériter” l’asile. “Beaucoup ne comprennent pas le système. Ils ne comprennent pas que le fait d’être discriminé ne constitue pas une raison suffisante pour l’obtenir l’asile en Europe. Et pour de multiples raisons, ils sont souvent incapables d’apporter les preuves des discriminations qu’ils subissent“.

En effet, la discrimination ne suffit pas pour prétendre au statut de réfugié. Il faut qu’une menace pèse sur sa propre vie. Une menace émanant d’un acteur étatique ou contre laquelle les acteurs étatiques ne protègent pas le demandeur. La plupart des demandes d’asile déposées dans l’Union européenne par des Roms issus de pays de l’ex-Yougoslavie sont aujourd’hui rejetées. “Pourtant, les lignes de conduite du HCR pour la reconnaissance du statut de réfugié tiennent compte de la discrimination ethnique qui peut être considérée comme un motif pour l’octroi de ce statut, du moment qu’elle empêche une personne d’assurer sa survie”, explique Karin Waringo, qui remarque que “le taux de reconnaissance des demandes d’asile de Roms est beaucoup plus élevé au Canada!“. Il y a donc une appréciation différente de chaque côté de l’Atlantique.

Or, les Roms du Kosovo ont bien été victimes de persécutions, mais aujourd’hui, on n’en tient plus compte. “On leur dit que le passé est révolu, sans tenir compte du fait qu’un retour est toujours impossible pour la plupart d’entre eux. Au Kosovo, ils sont souvent condamnés à une vie dans la peur et l’enfermement.” Pour Karin Waringo, le racisme envers les Roms est quelque chose qui unit tous les Européens.

Les préjugés sont forts. On se dit qu’ils viennent chez nous avec leur multitude d’enfants pour obtenir l’aide sociale. On ne les voit pas comme une population qui a des besoins comme tout le monde. En fait, on ne les considère souvent pas comme des êtres humains, mais comme de la racaille dont il faut se débarrasser.

Des préjugés ancrés jusqu’au plus haut sommet de l’État et des institutions européennes. Selon Karin Waringo, l’intérêt de l’Union européenne et de la Commission pour les Roms en Europe de l’Est trouve son origine dans la crainte de l’immigration des Roms vers nos pays. “La vérité, c’est qu’on se fout complètement de la situation des Roms. On s’en fout de savoir que les enfants ne sont pas scolarisés et qu’ils doivent contribuer à la survie de la famille en travaillant, ou parfois en mendiant. L’essentiel, c’est qu’ils ne viennent pas “chez nous”.

Quelle est ainsi la différence entre des enfants qui mendient et récupèrent des canettes métalliques au Monténégro ou à Bruxelles? “La différence, c’est que quand ils sont au Monténégro, nous ne les voyons pas. Nous ne voulons tout simplement pas être responsabilisés, ni devoir contribuer à améliorer la situation de ces populations. Pourvu qu’ils restent chez eux!“.

Propos recueillis par Grégoire Comhaire

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