Roms: les mots pour le dire…

La diversité des appellations «Roms», «Tsiganes», «Manouches», «Gitans», «Sinti», nomades, Gens du voyage… est d’abord le reflet de celle des populations qu’elle désigne : diversité de leurs origines, de leur histoire et de leur culture. De plus, chaque terme repose sur une étymologie qui renvoie à l’histoire, un sens endogène (utilisé par les groupes pour s’auto-désigner), un sens exogène (utilisé par les populations qui les entourent), et peut revêtir une consonance administrative et ou politique.

Il est délicat d’employer un terme unique pour désigner l’ensemble de ces populations parce que l’on risque de regrouper sous un même vocable des réalités socio-historiques parfois proches, mais que l’on ne saurait amalgamer. C’est cependant ce qui est fait depuis le XIXe siècle, où le terme générique « Tsigane » est utilisé pour désigner des personnes qui auraient une même origine indienne (au XIe siècle) et malgré le fait que «chaque groupe s’est singularisé par rapport aux autres en fonction des influences reçues de la culture locale côtoyée pendant parfois plusieurs générations», ainsi que le précise Alain Reyniers1.
Depuis les années 1970, c’est le terme «Roms» ou plutôt «Rrom» qui est apparu comme terme générique sous l’impulsion des mouvements d’émancipation « des Rroms », refusant des termes chargés de sens péjoratif comme « Tsigane » et promouvant la reconnaissance de l’identité et de l’histoire de ces groupes2. La notion de «peuple rom» est néanmoins très discutée par une partie importante de la recherche historique et anthropologique.

Les institutions européennes et le Conseil de l’Europe utilisent le terme « Roms » depuis le début des années 2000 en précisant toutefois que « le terme “Roms” est employé ici, tout comme dans d’autres documents politiques du Parlement européen et du Conseil européen, en tant que terme générique couvrant diverses populations qui présentent plus ou moins les mêmes caractéristiques, telles que les Sintis (Manouches), Gens du voyage, Kalé, etc., qu’ils soient sédentaires ou non ; selon les estimations, environ 80 % des Roms sont sédentaires »3. On voit bien dans cette définition toutes les failles de la généralisation : « présenter plus ou moins les mêmes caractéristiques » et conclure sur la sédentarité comme caractéristique commune à 80% semble pour le moins hasardeux !

L’utilisation d’un seul terme répond ici à des impératifs politiques et administratifs pour catégoriser des communautés disparates afin d’offrir des réponses protectrices. On notera que ce sont les mêmes impératifs qui ont conduit à des réponses destructrices dans les années 1930 et 1940 en Europe. Ainsi, dans le vocabulaire commun européen, le terme « Rom » en français est utilisé pour désigner un ensemble (« les Roms »), mais également une de ses parties. En effet, les Roms sont ethnologiquement des peuples d’Europe centrale et orientale arrivés en Europe occidentale en plusieurs vagues à partir de la fin du XIXe siècle : dans les années 1960, puis après 1989, après les guerres de l’ex-Yougoslavie et des Balkans.

La toute dernière vague est celle des Roms appelés de plus en plus couramment « Roms migrants » d’Europe de l’Est en provenance de Roumanie, de Bulgarie, de Slovaquie, de la République tchèque… depuis l’entrée de ces pays dans l’Union européenne. Ces groupes ont pour caractéristique d’avoir fait le choix de fuir les conditions de grande précarité provoquées par les discriminations qui ont toujours cours en Europe de l’Est ou orientale, ou de fuir des situations de conflit et de montée anti-tsiganes. Ils sont citoyens européens. Les Roms des Balkans font également partie de cette vague.
Les familles manouches (« Manusha » en sanskrit signifie « homme libre ») ou sinti de Belgique sont probablement des descendants des premiers Tsiganes qui sont arrivés en Belgique dès 1421. Les Manouches vivent essentiellement dans des caravanes et sont attachés au mode de vie itinérant, ils font donc partie des « Gens du voyage ». Leur première langue est le sinti romanes, leur seconde langue est celle de la région où ils vivent. Ils sont environ 15004.

En Europe, on retrouve différents groupes : Sinti français ou Valshtiké-Manush, Sinti allemands ou Gadshkené-Manush (Allemagne du sud, Alsace) qui sont souvent confondus avec les Yéniches, peuple nomade mais qui ne serait pas originaire d’Inde. Sinti venus d’Allemagne du Nord, Praïstiké-Manush, Prussiens, Sinti piémontais…

Le terme « Gitan » (Gypsies, Gitanos) vient du mot « Égyptien », utilisé par les croisés au XIe siècle. Les Gitans vivent principalement en Espagne, mais on les rencontre également dans le sud de la France, au Portugal et en Afrique du Nord. Ils sont très différents des Roms et des Manouches du point de vue de leurs coutumes et de leur langue. Les Gitans catalans (Catalogne espagnole et française) et les Gitans andalous (reste de l’Espagne et Midi de la France) sont deux des principaux groupes. Ils parlent le Kalé.

Il faut noter que le terme « Gitan » est souvent utilisé par les familles manouches et yénishes d’Europe du Nord pour s’auto-désigner, « affirmant ainsi, non pas leur parenté avec le groupe qui se prénomme de la sorte, mais le souci de se distinguer plus radicalement de tous ceux qui n’appartiennent pas à l’univers des Gens du voyage, de tous ceux qu’ils nomment Gadgé (“paysan” en sanskrit) en romani »5.

Enfin, « Tsigane » (Zingari, Zingaros, Congani, Zigeuner, Ciganos, Tigan) est un terme grec qui désigne une secte religieuse présente en Grèce au Moyen Âge pour laquelle tout contact avec les non-croyants était impur. Ont été appelées Tsiganes des personnes qui ne faisaient pas forcément partie de cette secte mais qui en avaient certaines caractéristiques. Les derniers Tsiganes ont disparu au XIe siècle.

Ce terme a fait sa réapparition au XVIe siècle en Roumanie pour désigner les esclaves. Il garde une consonance très péjorative en Europe de l’Est, alors qu’en Europe occidentale il est moins connoté que d’autres termes (comme Romanichel6 ou Bohémien7).

L’expression « Gens du voyage » (qui est venue remplacer le terme « nomade ») est une locution administrative qui, en France, désigne l’ensemble des personnes ayant un mode de vie itinérant, et qui sont soumises à des règles de circulation particulières visant à les contrôler. En Belgique, elle désigne « les descendants des anciens gens du voyage de métier. Ethniquement, ils ne peuvent être assimilés à des Roms/Sinti, mais ils partagent la même culture. Ils vivent à présent dans des caravanes ou des maisons. Leur première langue est le néerlandais (en Flandre) et le français (en Wallonie). Ils continuent à utiliser beaucoup de mots de leur propre langue, appelée le bargoens. Leur nombre est estimé à 7000 »8. Ils sont de nationalité belge.

 
Sources :
1.Travaux d’Alain Reyniers, professeur à l’Université catholique de Louvain, dont Tsiganes, Roms, Gens du voyage ? Quelques données pour y voir plus clair.
2.Michèle Mézard, Médecins du Monde, Collectif Romeurop, Du Choix des Mots, février 2011.
3.Rapport Enar (European Network Against Racism), Garder la distance ou saisir les chances, mars 2002.
4. Site www.lemondenetournepasrom.com
5. Recherche historique de Julie Richel dans le cadre de l’exposition « Préjugés et confusions. Altérité et stigmatisation » à la Maison du Livre de Bruxelles, janvier-avril 2012.

 

Notes:
1   Voir carte pp. 16-17. Ce « Romistan » est en partie superposable au « Yiddishland » des Juifs, l’autre minorité transnationale d’Europe. Si le « Yiddishland » a disparu dans le génocide de la Seconde Guerre mondiale, le « Romistan » se reconstitua à l’identique à la Libération.
2   Argumentaire du gouvernement belge devant la CEDH.
3   Sous de multiples noms. Voir, ci-contre, « Les mots pour les dire ».
4   Bien que membres de l’Union européenne, la Bulgarie et la Roumanie ne font pas encore partie de l’espace Schengen où peut se déployer sans entraves la libre circulation des personnes.
5   Comment cette prise en charge se réalise est évidemment un autre problème. Voir le numéro 4 de migrations|magazine consacré à la « crise de l’accueil ».
6   En vertu du « protocole Aznar » (traité d’Amsterdam, 1997) qui stipule que « toute demande d’asile présentée par un ressortissant d’un État membre ne peut être prise en considération ou déclarée admissible par un autre État membre ». Jusqu’ici, la Belgique était le seul État européen qui dérogeait à cette règle. Gageons que le nouveau gouvernement mettra rapidement fin à cette anomalie.
7   Voir page 36.8   Par exemple en rendant impossible dans les faits le logement en roulotte. Voir page 53.
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