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Réseaux communautaires : entre solidarité et exploitation

À des milliers de kilomètres de son pays d’origine, le premier réflexe est de chercher le soutien des membres de sa propre communauté. C’est souvent grâce à elle que l’on trouvera un logement ou un emploi et qu’on finira même par développer son propre réseau. Mais quand on est migrant, cette dépendance peut parfois se muer en véritable exploitation. A fortiori quand on est sans-papiers en situation précaire. C’est ce que nous ont raconté Gurtej et Ranjit, tous deux Indiens du Penjab.

Les traits sont tirés et le regard fatigué. Gurtej vient tout juste de terminer une longue nuit de travail entamée la veille à 20h dans un night shop d’une rue animée du centre de la capitale. Ce matin, le rendez-vous est fixé au rez-de-chaussée loué par son ami Ranjit dans le quartier de la place Flagey. Originaires du Pendjab, ces deux-là ne se connaissaient pas avant que leurs routes ne se croisent un soir, derrière le comptoir d’un de ces magasins de nuit qui se sont multipliés ces dernières années à Bruxelles. 

Ranjit a quitté l’Inde en passant par Moscou et Kiev avec comme objectif la Grande-Bretagne. Il mettra plusieurs années avant d’atterrir à Bruxelles. Un choix qui s’est finalement imposé au hasard des rencontres. De l’Ukraine, il ralliera l’Autriche à pied pour y travailler dans l’agriculture. Marqué par cette marche forcée de plusieurs milliers de kilomètres, Ranjit se souvient : « Le voyage a duré plusieurs semaines. On marchait en groupe la nuit, en passant par les montagnes ou les forêts ».Certains employeurs n’ont pas hésité à monnayer au prix fort des promesses d’emploi qui se sont avérées boiteuses, voire carrément frauduleuses. Après avoir gagné un peu d’argent en travaillant dans des serres dans la région d’Innsbruck, il décide de reprendre la route en direction de Rome.Dans les ruelles de la ville éternelle, Ranjit croise une personne qui comme lui est d’apparence et d’origine Sikh. À partir de là, les choses s’enchaînent. C’est grâce à cette personne que Ranjit est hébergé et qu’il trouve sans trop de peine un logement à plus long terme et un emploi dans une ferme de la campagne romaine. Et quand Ranjit décide de quitter l’Italie pour se rendre au Royaume-Uni, c’est encore cette personne qui le met en contact avec un passeur. « Nous étions quatre dans la voiture : trois Indiens et le passeur. On a évité les grands axes. On traversait les frontières la nuit en empruntant des petites routes. Notre voyage s’est terminé à Bruxelles ».

Régularisation par le travail et réseau communautaire

Dans son studio à Ixelles, Ranjit tue le temps… C’est pas l’envie de travailler qui manque. Et pour dire les choses franchement, ce ne sont pas les possibilités non plus. Mais cette fois, on le sent un peu révolté : « Il y a vraiment de quoi devenir dingue, explique-t-il. On joue avec nous. Tout se passe comme si les ministres et les responsables politiques faisaient tout pour nous rendre fous ». Cinq ans après son arrivée en Belgique, Ranjit a introduit une demande de régularisation par le travail dans le cadre de l’opération de régularisation de 2009. Grâce à une promesse d’embauche rédigée par un employeur indien chez qui il a déjà travaillé au noir durant plusieurs années, il introduit son dossier. C’est le début d’une longue attente. Il doit patienter 15 mois avant de recevoir son permis de travail de la Région bruxelloise. « Le jour où j’ai reçu l’autorisation de travailler, je suis allé voir mon employeur. Mais le gérant du night shop avait déjà engagé une autre personne à ma place ».

Des cas comme celui de Ranjit ou de Gurtej se sont multipliés avec la procédure de régularisation par le travail. Une mauvaise pièce dans laquelle de nombreux sans-papiers se sont vus contraints de jouer pour espérer sortir de l’ombre. Dans les faits, pour obtenir leur précieux sésame, beaucoup de sans-papiers se sont tournés vers des relations ou des connaissances, très souvent au sein de leur propre communauté pour espérer obtenir une promesse d’embauche. Certains employeurs n’ont pas hésité à monnayer au prix fort des promesses d’emploi qui se sont avérées boîteuses, voire carrément frauduleuses. Dans d’autres cas, certains employeurs ont accepté d’engager des personnes sans papiers à condition qu’elles prennent elles-mêmes en charge le paiement des charges patronales. Parfaitement conscient de ce que cela impliquait, Ranjit n’a pas hésité très longtemps : « Peu de patrons étaient prêts à engager une personne sans papiers parce qu’ils devaient patienter plusieurs mois avant de pouvoir l’engager effectivement. Mais aussi parce que ces patrons n’étaient pas prêts à payer les charges sociales, même s’ils employaient des personnes au noir depuis des années… Alors il a fallu qu’on trouve un arrangement ». En clair : payer les charges sociales avec son salaire. 

La seule issue possible dans ce cas-là est de trouver un nouvel employeur endéans les trois mois, sans quoi toute la procédure s’écroule. Alors, comme beaucoup d’autres sans-papiers, Ranjit n’a d’autre choix que de se tourner une fois de plus vers son réseau, sa communauté. Quand bien même il est payé des clopinettes et que ce travail se révèle être de l’exploitation pure et simple. « Je gagne moins de 4 euros de l’heure pour des horaires de nuit, durant plus de 12 heures ce qui fait environ 400 euros pour plus de 80 heures de travail, six jours sur sept ». Quand on lui dit que c’est de l’exploitation, il sourit. « Je sais bien mais je n’ai pas le choix…. C’est ça ou rien ».

Ethnic business

L’histoire de Gurtej ressemble à s’y méprendre à celle de Ranjit. Même pays, même histoire et surtout même réseau de connaissances tissé au sein de la communauté sikh. Arrivé aux Pays-Bas en 2005 à la faveur d’un visa étudiant, Gurtej est bien décidé à passer la frontière pour rejoindre son cousin qui vit à Hasselt depuis plusieurs années. Sans-papiers en Belgique, Gurtej enchaîne les boulots au noir que lui trouve son oncle. Cueillette dans les vergers, récoltes de fraises, de tomates… Gurtej commence par travailler ici dans le secteur de l’agriculture. Mais quand son oncle est retenu au pays durant plusieurs mois, il perd son principal pourvoyeur de « contrats » de travail. Alors il décide de rejoindre une personne d’origine indienne qui lui a été renseignée par son oncle. On est en 2006. Depuis, il n’a jamais véritablement quitté le secteur.À des milliers de kilomètres de leur Penjab natal, la solidarité intracommunautaire est une réalité incontournable. D’Anderlecht à Molenbeek en passant par Ixelles, Gurtej multiplie les expériences… mais toujours sans contrat. Il ne compte pas ses heures, tantôt gère, tantôt donne un coup de main. Un jour ici, un jour là-bas. Six jours sur sept, parfois sept en fonction des besoins.« Dans le milieu, les Indiens ont la réputation d’être des travailleurs, raconte Gurtej. Alors les Pakistanais propriétaires qui représentent la majeure partie des night shops ou des car wash à Bruxelles les engagent les yeux fermés ». Gurtej travaille brièvement dans un grand car wash de la rue du Trône non loin du cimetière d’Ixelles. « Je travaille bien mais à mon rythme… Le car wash, c’était trop dur, toute la journée, mouillé au milieu des produits… C’était vraiment pas pour moi ». Au bout de trois jours, il est remercié, on n’a plus besoin de lui… Retour à la case night shop.

Inspection sociale

C’est à cette époque que Gurtej fait la connaissance de Ranjit. Ils ont en commun un parcours erratique forgé au gré des rencontres, principalement au sein de leur communauté. À des milliers de kilomètres de leur Penjab natal, la solidarité intracommunautaire est une réalité incontournable. Gurtej a lui aussi introduit une demande de régularisation par le travail. Après avoir passé autant d’années dans la clandestinité en Belgique, il est bien décidé à saisir cette occasion unique. Alors il se présente chez un employeur d’origine pakistanaise chez qui il a travaillé à plusieurs reprises, dans un grand magasin du quartier de la gare du Midi. Au début, Gurtej essuie un premier refus. « Les démarches sont compliquées et incertaines, mais surtout c’est une opération coûteuse pour un employeur qui a l’habitude de n’engager que des personnes au noir ». Pourtant, quelques jours plus tard, il reçoit un coup de téléphone de ce même employeur lui indiquant qu’il est prêt à l’engager. « Seulement il imposait deux conditions, précise Gurtej. Il voulait que je preste plus d’heures que le temps de travail légal, mais il m’a aussi demandé que je prenne à mon compte les charges patronales. Je savais qu’au bout du compte je gagnerais très peu d’argent mais c’était la seule façon pour moi d’obtenir une promesse d’embauche et donc un permis de séjour ».

La communauté : pour le meilleur et pour le pire

Une fois le montage acté, Gurtej reçoit rapidement une réponse positive. Il démarre très vite son premier contrat « déclaré »… Mais les choses ne tardent pas à s’envenimer. Si le magasin avait déjà été contrôlé à plusieurs reprises par le passé, il n’a jamais fait autant l’objet de contrôles depuis que Gurtej a été engagé dans le cadre de la procédure de régularisation par le travail. « En l’espace de cinq mois, le magasin a été contrôlé quatre fois par l’inspection sociale ». Coïncidence ou hasard, le fait est que l’employeur de Gurtej a l’intime conviction que s’il ne l’avait pas engagé dans le cadre de cette procédure, il n’aurait jamais eu tant de contrôles. Alors, à la quatrième inspection, Gurtej est purement et simplement remercié.

À la différence de Ranjit, Gurtej est bien décidé à ne pas perdre son temps en allant frapper à la porte d’employeurs plus « classiques ». Dans sa tête c’est très clair : s’il réussit à trouver ce précieux contrat, ce sera grâce au soutien des membres de sa communauté. Ceux qui ont toujours été là pour lui. Et quand on lui fait remarquer que les perspectives ici ne sont pas très bonnes s’il ne trouve pas de contrat, Gurtej sourit, presque préparé. « Partir ? Pour aller où ? Ailleurs, ce serait exactement pareil ». Et de préciser : « Tout serait à recommencer ailleurs, pour de toute façon me tourner là aussi vers ma propre communauté et espérer m’en tirer au mieux ». 

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