Récit : Léonie n’est pas partie

Régulièrement, des militants de la Coordination contre les rafles, les expulsions et pour la régularisation (CRER) se retrouvent à l’aéroport de Bruxelles-National pour avertir les passagers d’un vol que l’expulsion d’une personne aura lieu dans l’avion qu’il s’apprêtent à prendre. En conscientisant les passagers et en espérant qu’ils refusent de voyager dans ces conditions, la CRER espère faire annuler l’expulsion.

Il y a la saison des fraises et celle des expulsions. Depuis quelques semaines, la Belgique expulse à tour de bras, de préférence le samedi. Les avocats sont en week-end ou en vacances. Il y a les expulsions dont on parle un peu :Chaque jour, une vingtaine de demandeurs d’asile déboutés sont confrontés à une tentative d’expulsion. celle d’Aimé, le Rwandais de 23 ans expulsé après dix ans de séjour en Belgique. Mais il y a aussi celles dont on ne parle pas : les trois Marocaines du 127 bis rapatriées de force sur Casablanca le mois dernier n’ont pas mérité le moindre écho dans la presse. Chaque jour, une vingtaine de demandeurs d’asile déboutés sont confrontés à une tentative d’expulsion. À chaque fois, un drame pour ces déracinés, leur famille, leurs amis. Leur crime : vouloir une vie meilleure.

Accoster les voyageurs pour les sensibiliser

Dimanche 15 août, aéroport de Bruxelles-National, 8h45. Parmi les vacanciers, trois militants de la CRER se dirigent vers la file des passagers qui s’enregistrent pour le vol de Kinshasa de 10h45. La veille au soir, les GSM ont chauffé : la quatrième tentative d’expulsion de Léonie, une Congolaise d’une trentaine d’années, aura lieu ce matin. Pour toute arme, ce commando anti-expulsion n’a que des mots et la conviction que son action est juste. À tour de rôle, ils accostent les voyageurs.

– Vous prenez le vol de Kinshasa ?
– Oui, pourquoi ?

Ils racontent l’histoire de Léonie, la saga universelle de tous les réfugiés. Pour elle, c’est l’engrenage d’une procédure mal emmanchée, l’arnaque d’un avocat véreux, cinq mois en centres fermés et trois tentatives d’expulsion avec coups et blessures que le médecin du centre fermé refuse de constater… Et la menace d’une vengeance qui l’attend si elle remet les pieds à Kinshasa.

Les militants expliquent calmement aux passagers, tentent de convaincre qu’il en va de la vie de Léonie. « Vous pouvez refuser d’être complice de cette déportation, d’ailleurs son ami est là, demandez-lui…» Et le pauvre Jean-Baptiste, stressé à mort, précise une information et regarde souvent sa montre.

Les passagers sont réceptifs. Sur la bonne vingtaine d’interpellés, seul un pisse-vinaigre a décrété que tous ces traine-misère feraient bien de déguerpir. Un Congolais a vite capté le message. « Oui, je connais le topo, je ne pars pas, j’accompagne des amis mais je vais leur donner des consignes ».

Le commandant de bord décide

Vers 10h15, les activistes se disent au revoir, paient leur parking et rentrent à la maison. Aucun d’eux n’a jamais vu Léonie, mais sûr qu’ils pensent à elle à l’approche de l’heure du décollage et qu’ils ne voient plus jamais un avion dans le ciel sans se dire que…

Trois heures plus tard, la nouvelle tombe comme une récompense : Léonie n’a pas été expulsée ! La détermination de trois personnes a suffi pour convaincre des passagers de s’opposer. La décision du commandant de bord y est aussi pour beaucoup. Preuve que la mobilisation de citoyens ordinaires peut faire bouger les montagnes, clouer au sol des Airbus et refuser des décisions bureaucratiques qui tiennent rarement compte des hommes et des femmes qui les subissent.

Un souffle d’espoir a ranimé l’avenir provisoirement éteint de Léonie. Elle a regagné le centre fermé de Bruges et la CRER a trouvé un médecin extérieur qui a accepté de l’examiner et d’établir un certificat attestant des violences dont elle a été l’objet de la part des policiers de l’escorte. Un nouvel avocat va reprendre le dossier.

La saison des expulsions est loin d’être terminée. La sensibilisation des passagers à l’aéroport reste la clé de voûte d’un combat accessible à tous. Pas de limite d’âge et nul besoin d’être expert en droit ou calé en politique. Juste un prérequis : la solidarité. 

Notes:

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