Les roms invisibles de Serbie

Depuis 2009, les Serbes – ainsi que les ressortissants d’autres États des Balkans – peuvent voyager sans visa dans l’Union européenne. Conséquence : des demandeurs d’asile, roms pour la plupart, arrivent en grand nombre. Pourquoi partent-ils ? Comment sont-ils accueillis ? Et, dans le fond, qu’en pense la Serbie ?

Un matin, dans la nouvelle Belgrade, non loin de l’aéroport international. Deux juristes de l’association Praxis, au volant de leur pick-up, sillonnent des routes cabossées. Sur les bas-côtés se succèdent de petits campements informels faits de tôles ondulées et de planches en bois. Plus loin, quelques familles semblent attendre devant leurs maisons aux toits troués. Des bâtisses en béton, sans égouts ni électricité. Une femme aux traits tirés appelle. Les deux juristes partent à sa rencontre.

Nouria, mère de trois enfants, exhibe une très vieille carte d’identité à moitié brûlée. Officiellement, elle n’existe pas aux yeux des autorités serbes. Son certificat de nationalité a été détruit au Kosovo, pendant la guerre. Sans ce certificat, pas de nouvelle carte. Sans carte d’identité, pas d’accès aux droits sociaux, ni à l’emploi. Nouria est ce qu’on appelle « une invisible de la légalité ». On estime qu’ils sont des milliers comme elle. Des Roms pour la plupart. Certains sont nés en Serbie, d’autres viennent du Kosovo et se sont déplacés pendant la guerre.

Certes, le gouvernement serbe a affiché une volonté politique de résoudre ce problème « d’ici 2015 » en facilitant les démarches d’enregistrement. Mais les procédures sont longues et complexes, malgré l’aide de quelques associations. Pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), présent à Belgrade, ces personnes, qui risquent de devenir apatrides, sont menacées de discriminations.

Depuis 2010, beaucoup a été fait pour juguler le flot de potentiels demandeurs d’asile quittant les Balkans. Côté Europe, on a durci l’accès à la procédure d’asile et à l’accueil.

Partout à Belgrade surgissent des bidonvilles occupés par des Roms qui vivent dans une extrême pauvreté. Certains ont des papiers d’identité, d’autres non. « Les Roms sont marginalisés et vulnérables », explique-t-on au HCR de Belgrade. Il est vrai qu’ici, peut-être encore plus que dans le reste du continent, les Roms cumulent les discriminations et évoluent aux marges de la société. Et ce qui démange nombre d’entre eux, c’est d’aller voir ailleurs.

Des « abus d’asile » par milliers

À partir de 2009, quand il a été possible pour les Serbes, les Macédoniens et les Monténégrins, ensuite pour les Bosniaques et les Albanais de voyager vers l’Union européenne (UE) sans visa, le nombre de personnes quittant ces pays pour demander l’asile en Allemagne, en Belgique ou en France a augmenté de manière spectaculaire. En 2009, l’UE et les États associés de l’espace Schengen recevaient 11 490 demandes d’asile introduites par des citoyens d’ex-Yougoslavie et d’Albanie. Ce chiffre s’élevait à 47 025 en 2012.

Face à cette situation, l’UE s’est empressée de dénoncer des « abus » de la libéralisation du régime de visas. Le terme « faux demandeurs d’asile » était employé. Il fallait donc agir. Depuis 2010, beaucoup a été fait pour juguler le flot de potentiels demandeurs d’asile quittant les Balkans. Côté Europe, l’accès à la procédure d’asile et à l’accueil a été durci (voir l’encadré “Des pays sûrs…pour qui?“).

Côté Balkans, les États sont marqués à la culotte par la Commission européenne. Échange d’informations, collecte de statistiques, présentation d’un catalogue de mesures sont au programme de réunions régulières. De nombreux efforts ont été réalisés pour sécuriser les frontières, via des patrouilles communes, des interventions de Frontex, l’Agence européenne spécialisée, et une application de plus en plus scrupuleuse du code Schengen (conditions d’entrée sur le territoire de l’UE).

Bref, l’idée est bien de pousser les Balkans à « inverser la tendance », donc à retenir chez eux ces demandeurs d’asile bien gênants. Et, pour faire pression efficacement, l’UE s’est récemment dotée d’un nouveau mécanisme : la possibilité de réintroduire les visas (voir l’encadré “Visas or not visas“). L’enjeu est de taille pour ces États des Balkans : si le nombre de demandeurs d’asile ne diminue pas, les visas feront leur grand retour.

Discriminations ethniques

Aujourd’hui, que se passe-t-il ? Les États des Balkans, désireux de ne pas faire perdre à leurs ressortissants leur liberté de circulation en Europe, multiplient les mesures qui, pour le Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, menacent clairement le droit de toute personne de quitter son pays. Et, derrière cette menace, c’est bien le droit de demander l’asile qui est sur la sellette.

En Macédoine, des passeports de personnes expulsées de l’UE sont régulièrement confisqués. En Serbie, le ministère de l’Intérieur affirme que 5 500 Serbes ont été empêchés de quitter leur territoire entre janvier 2011 et mars 2012. Toujours en Serbie, le parlement a adopté en décembre 2012 un amendement de son code pénal criminalisant toute personne qui faciliterait « l’abus du droit de demander l’asile à l’étranger ».

Un diplomate de la représentation serbe auprès de l’UE le concédait en 2013 : il existe un profilage ethnique aux frontières. « Toute personne soupçonnée d’être un potentiel demandeur d’asile est contrôlée, disait-il. Comme plus de 90 % d’entre eux sont d’origine rom ou albanaise, il est naturel qu’ils soient un peu plus contrôlés que les autres. » Lucide, le diplomate constatait : « Nous sommes déjà à la limite des infractions aux droits de l’Homme. »

HCR : « Un scandale humanitaire »

La Commission européenne le dit. Le HCR aussi. Le médiateur de la République serbe le confirme. Il faut trouver des solutions pour les Roms, dans les pays d’origine. Des fonds européens sont distribués via le programme pour l’élargissement. La Serbie a entrepris des programmes d’inclusion, notamment scolaires. « Mais depuis la crise de 2009, la plupart des programmes serbes pour les Roms ont été suspendus », témoigne une source anonyme. Et les 50 millions d’euros distribués par l’Europe à la Serbie entre 2007 et 2012 ? Selon Goran Basic, médiateur adjoint de la République serbe, ces fonds « n’ont pas atteint directement les Roms ». Et quand bien même. Pour Michele Cercone, porte-parole de la Commissaire européenne en charge des Affaires intérieures, « le problème de la pauvreté des Roms est tenace, les efforts à faire sont complexes. Il n’y a pas de solutions immédiates. »

En attendant, le problème reste « profond et complexe », comme le dit Melita Sunjic, du HCR à Bruxelles. Complexe, car l’afflux important de demandeurs d’asile en provenance des Balkans crée, selon elle, une pression sur les systèmes d’accueil de certains pays. C’est notamment le cas en Allemagne qui a reçu 22 715 demandes d’asile en provenance des Balkans en 2012. Pour la spécialiste du HCR, « il faut surtout comprendre pourquoi ces personnes partent. Il est vrai que sur un plan purement légal, ils ne peuvent pas tous prétendre au statut de réfugié. Mais il faut voir leurs conditions de vie. C’est un véritable scandale humanitaire. Je dis à ceux qui parlent d’abus, d’aller les voir et de leur dire dans les yeux que vouloir survivre est un abus. »

Une prise de position qui prend d’autant plus d’importance quand on sait que certains de ces exilés obtiennent l’asile dans l’UE. « Et ceux-là sont roms, ajoute-t-elle. Certains subissent des persécutions. Ils doivent être protégés. Simplement fermer la porte et fermer les yeux n’est pas une solution. »

 

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