Le choc des Gitans

Je suis interprète assermentée des langues rom et macédonienne. Depuis plus de dix ans, mon métier m’a conduite à intervenir dans divers domaines. Dans le milieu de la justice (avec les procureurs, magistrats, avocats, la police fédérale, les brigades spécialisées…), auprès des instances d’asile aussi, ce qui m’a permis de découvrir les réalités des demandeurs d’asile et des clandestins.

En parallèle, je pratique ces langues dans le cadre d’un service d’interprétariat social. J’y approche des domaines et des publics différents et avec des intervenants différents : services de santé mentale, hôpitaux, services sociaux, suivi médical, social et juridique des demandeurs d’asile, des illégaux, des prostituées…
J’ai en outre participé à plusieurs conférences, colloques, tables rondes… sur les Roms, tant au niveau national qu’européen.

J’ai surtout entendu les témoignages et les récits de vie de Roms venant de toute l’Europe de l’Est. Ils sont tous différents par leurs dialectes, leurs coutumes, leurs religions, leurs traditions. Un seul point les réunit tous : ils sont partout un problème et un sujet de crainte !

De cette expérience professionnelle, je déduis que la méconnaissance, les préjugés et les clichés entretenus à l’encontre des Roms sont tenaces. Le traitement journalistique et politique excessif de certains faits divers crée des amalgames et contribue à construire une identité présentée comme indubitable. Quand un crime est commis par un Rom, il est transformé en phénomène culturel. Ce n’est plus l’acte mais l’identité et l’appartenance ethnique qui sont mises en cause. On induit que, par nature, le Rom serait prédisposé au vol, au mensonge, à la mendicité, à l’illettrisme, au nomadisme…

Quant à la question de l’instruction des enfants roms, elle est régulièrement soulevée, le plus souvent dans le dédain. On oublie qu’ils sont de culture orale et on s’interroge rarement sur les vraies raisons de leur manque de scolarisation. Dans les pays de l’Est de l’Europe, on fait très vite comprendre aux enfants roms qu’ils sont indésirables, leurs capacités sont immédiatement mises en doute. Si les parents ne se sont pas résignés d’avance à ne pas scolariser leurs enfants pour leur éviter les violences et les humiliations… Dès leur naissance, ces enfants sont frappés d’interdits dans les espaces publics, sont privés du droit au confort, aux plaisirs qui stimulent, qui sont outils pédagogiques, d’apprentissage par le partage et l’échange des codes sociétaux. La priorité des Roms est de survivre dans une société qui leur rappelle à chaque occasion qu’ils sont proscrits. Leur vie est un combat incessant, pour se nourrir et se préserver du mépris, ils vivent en permanence dans la peur d’être chassés ou expulsés. On les accuse d’opposition aux règles du système, mais il ne s’agit en fait que de fuite, d’abandon jusqu’à l’aberration.

Il est aussi essentiel de relever que de nombreux Roms cachent leur identité pour sortir de ce cercle infernal. Ils ont vu qu’il est possible de réussir dans l’anonymat. Cachés, ils jouissent des droits fondamentaux, la scolarité de leurs enfants devient possible. Ces Roms-là sont bien plus nombreux qu’on ne l’imagine, ils sont invisibles !

Il est important de savoir que « Rom » (la nouvelle appellation contrôlée) signifie « homme sans terre ». Bien sûr que nous avons tous le même ancêtre, mais les Roms se sont perdus dans l’histoire de l’homme… Aujourd’hui, ce n’est pas d’« intégration des Roms » qu’il s’agit, mais plutôt de réhabilitation de cette appartenance !

Je peux dire aujourd’hui que dans mon parcours, je n’ai jamais vu de Rom malheureux, ni de Gadjo heureux… Le deuil est une souffrance que le Rom ne pourra peut-être jamais atténuer, ni enterrer, car sur sa route, il n’a pas eu sa terre de repos. Sur les chemins qu’il a foulés, il n’a laissé que des traces d’une mémoire sans vestiges.

Ce peuple, mon peuple, est « de culture orale », « sans appartenance à un territoire », « de religion rom ».

C’est ainsi que je définis mon identité.

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