Critique de la “question Rom”

L’idée selon laquelle « les Roms» forment une minorité transnationale sans attache, constituée de millions de cas sociaux marginalisés depuis des siècles, est devenue un lieu commun des discours médiatiques et populaires au cours des années 1990. Une idée à déconstruire.

À propos des Roms, l’Union européenne s’active. Deux « sommets européens pour les Roms » ont déjà eu lieu, l’UE encadre une « décade pour l’inclusion des Roms – 2005-2015 » tandis que la Commission européenne a récemment adressé au Parlement européen un texte intitulé « Cadre de l’Union européenne pour les stratégies nationales d’intégration des Roms pour la période allant jusqu’en 2020 » (avril 2011). Ces événements médiatisés ont essentiellement servi à revalider, dans l’opinion publique comme chez les hommes politiques, l’image d’une minorité homogène, quasiment inintégrable. Dès lors, conjuguant phobie et commisération, le « débat » se contente le plus souvent d’osciller entre une posture défensive de rejet (« Éloignez ces gens que nous ne saurions intégrer… ») et un parti pris militant humanitariste (« Ce sont des Roms, il faut faire quelque chose pour eux… »).

Ces réactions ne sont pas nouvelles, l’antitsiganisme (et son double romantique, la tsiganophilie) étant un schème persistant, voire structurant, dans l’Europe des nations depuis le XIXe siècle. Ce qui l’est davantage, c’est la justification « scientifique » (celle des chiffres et des experts) qui appuie ces discours et, dans un second temps, les politiques publiques mises en œuvre. Au fil de la presse, le lecteur apprend ainsi que dans tel pays « 70% des Roms sont au chômage » ou que dans tel autre « 60% des enfants roms n’ont pas accès à l’école ». Les sources, lorsqu’elles sont citées, sont variées et disparates, mais elles ont ceci en commun qu’elles n’émanent pas tant du champ académique que du domaine de la « recherche-action », financée par des institutions internationales et européennes ou de grandes ONG. Les lignes qui suivent proposent une (rapide) lecture critique de ces rapports publiés au cours des deux dernières décennies, afin d’interroger la manière dont cette fameuse « question rom » est posée et formulée. Alors qu’elle se donne comme massive, évidente et scientifiquement établie, on pourra voir qu’il n’est peut-être pas inutile de reconsidérer ses fondements, pour mieux entrevoir ce qu’elle cache.

Des études sur quelles bases1 ?

Le rapport de la Banque mondiale Poverty and ethnicity, a cross-country study of Roma poverty in Central Europe (2002)2 se donne pour objectif d’examiner « la nature et les déterminants de la pauvreté des Roms dans trois pays d’Europe centrale et orientale : la Bulgarie, la Hongrie et la Roumanie, afin d’orienter l’élaboration de programmes et de politiques pour régler leurs problèmes3. Les données utilisées proviennent d’une enquête menée en 2000 par le département de sociologie de l’Université de Yale. Pour chacun des pays, un millier de questionnaires ont été complétés dans le cadre d’entretiens en face-à-face. Lors de l’étude originelle, une place centrale fut accordée à la question de l’identification des interviewés : de fait, la recherche portait sur la construction sociale et ethnique de la pauvreté plutôt que sur « la situation des Roms » dans ces pays4.

Un état de santé désastreux se traduit, pour une population extrêmement jeune, par une espérance de vie ne dépassant pas, pour la plupart, l’âge de 50 ans !

Cette dimension disparaît totalement du rapport de la Banque mondiale. Les auteurs doivent toutefois signaler qu’en ce qui concerne la Roumanie, 61% des interviewés ne s’auto-identifient pas comme Roms (le taux est de 24% en Bulgarie et 38% en Hongrie). Reprenant une hypothèse aujourd’hui fréquemment mobilisée, ils en concluent qu’un bon nombre de Roms rechignent à afficher leur « appartenance ethnique », en raison des représentations négatives traditionnellement associées aux Tsiganes. Ils émettent également l’idée que, peut-être, « seulement certains groupes de Roms s’auto-identifient comme Roms » (p.5). Par ailleurs, les intervieweurs ne sont eux-mêmes pas toujours certains de leur identification : si, concernant la Hongrie, ils sont « sûrs ou presque sûrs » dans 94% des cas d’avoir en face d’eux des Roms (87% en Bulgarie), ils ne sont que 68% en Roumanie… Enfin, rappelons que les données recueillies entraient originellement dans le cadre d’une réflexion sur la pauvreté : les « Roms » retenus pour être interviewés n’ont donc bien entendu pas été choisis au hasard.

Comme dans la plupart des rapports et études quantitatives publiés au cours des vingt dernières années, il ne s’agit finalement pas tant de voir si « les Roms » sont bien pauvres et ségrégués (ceci étant tenu pour définitivement acquis), mais de mesurer l’ampleur de leur marginalité.

Les auteurs de l’étude du PNUD The Roma in Central and Eastern Europe, Avoiding the dependency trap (2002), affirment ainsi dès les premières lignes: « Les défis liés à la minorité rom sont bien connus : surmonter la pauvreté, améliorer l’accès à l’éducation et développer des compétences adaptées au marché ». Tout comme dans le rapport de la Banque mondiale, les données analysées portent sur un millier de personnes identifiées comme « Roms » dans chacun des cinq pays (République tchèque, Slovaquie, Roumanie, Hongrie et Bulgarie) et interrogées à l’aide d’un questionnaire commun.

Ces deux études révèlent finalement le même biais quant à la constitution des échantillons censément représentatifs : la population étudiée est celle définie comme « Rom » (par auto-identification et/ou identification extérieure) et vivant dans des lieux désignés comme quartier rom/tsigane, par définition marginalisés, au moins spatialement.

Les données recueillies remettent en cause l’image d’une « communauté » socialement homogène et globalement marginale.

De même, le travail mené en 2005 par l’Agence Nationale pour les Roms (ANR) en Roumanie afin d’évaluer la « pauvreté des communautés roms » ne porte que sur les groupes composés d’au moins vingt foyers localement regroupés5. Sur 1800 questionnaires complétés, plus de 500 ont ainsi été éliminés de l’analyse car émanant de communautés « non compactes », disséminées parmi les populations avoisinantes (« répandus parmi d’autres groupes ethniques », p. 12), tandis que 253 autres furent rejetés en raison de la dimension trop faible de la communauté (moins de 20 foyers).

Ethnicisation de la pauvreté

Les résultats de ces travaux ne rendent dès lors pas tant compte de la situation générale des Roms dans ces pays que des problèmes sociaux et économiques rencontrés par les habitants de territoires défavorisés perçus comme étant occupés par des Roms ou Tsiganes. On voit toutefois comment la nuance, plus ou moins présente dans l’appareillage analytique des études6, est neutralisée en amont par l’ambition même de ces rapports (qui concernent a priori l’ensemble des Roms de tel pays ou de telle région d’Europe) et, de facto, oubliée lors des propos conclusifs qui prennent la forme de recommandations pour « améliorer la situation des Roms ».

Pourtant, en dépit du prisme déformant mis en œuvre dans ces études, les données recueillies remettent elles-mêmes en cause l’image d’une « communauté » socialement homogène et globalement marginale. Selon l’étude du PNUD, le taux d’inactivité parmi les Roms interviewés contredit l’idée d’une population caractérisée par un chômage quasi-généralisé : en moyenne, 60% des personnes de l’échantillon travaillent (valeurs extrêmes : 36% en Slovaquie, 76% en Roumanie). De même, en moyenne, seuls 19% des enfants scolarisés fréquentent des classes majoritairement composées d’autres enfants roms (valeurs extrêmes : 12% en République tchèque, 27% en Bulgarie). Certes, il s’agit dans tous les cas de chiffres élevés qui posent question, mais nous sommes loin du lieu commun évoquant des enfants n’ayant pas accès à l’école ou systématiquement placés dans des institutions spécifiques.

Malgré tout, le rapport conclut : « Une intégration réussie ne sera possible que si la communauté internationale partage la responsabilité avec les gouvernements nationaux et le secteur privé afin de trouver des solutions pour les groupes marginalisés tels que les Roms ». Voilà comment l’on passe sans transition d’un échantillon particulier, duquel transparaît malgré tout la complexité et la diversité des situations nationales et régionales, aux « Roms d’Europe » sui generis.

Banque mondiale, PNUD, OSCE, FMI, Open Society Institute de George Soros… Tels sont donc les principaux diffuseurs de données sur la « question rom » depuis vingt ans, à l’aide de rapports statistiques abstrayant dès l’origine la diversité et la complexité des situations locales, pour nourrir l’image d’une population massivement marginalisée. Adossés aux entreprises de « reconnaissance et promotion des minorités » menées par les institutions européennes (Conseil de l’Europe en tête) et diverses ONG, ces discours ont efficacement déconnecté « les Roms » des réalités historiques, sociales et culturelles européennes, en se prévalant d’une expertise fondée sur des études dont on a vu les limites.

Comme l’a montré N. Guilhot, « ces nouvelles formes de mobilisation non gouvernementale, affichant tous les attributs de l’activisme moral, de l’internationalisme, apparemment à l’écoute des besoins réels, sont en même temps les vecteurs capillaires d’un véritable impérialisme symbolique »7, parfaitement imbriqué dans l’orthodoxie économique néolibérale (Washington consensus), le cas de l’Open Society Institute étant de ce point de vue exemplaire. Dans la droite ligne d’un Rockefeller un siècle plus tôt, la philanthropie savante promue par G. Soros s’inscrit dans une conception utilitariste plutôt que critique des sciences sociales, abandonnant les analyses en termes d’inégalités structurelles ou de classes sociales8.

Concernant les Roms d’Europe centrale et orientale, l’ethnicisation de la pauvreté9 et l’inscription de celle-ci dans une histoire multiséculaire de rejet permet d’oblitérer le prix payé par toutes les couches populaires des anciens pays communistes au cours de cette interminable « transition économique » – à ce titre, on rappellera que le taux d’émigration parmi les Roms de Roumanie est tout à fait comparable au taux national de 10%10.

À l’autre extrémité du continent, la focalisation en France sur les « Roms migrants » – très peu nombreux, faut-il le rappeler (environ 15 000 personnes depuis 2004-2005) – relègue à l’arrière-plan les difficultés structurelles auxquelles ceux-ci, comme tous les précaires (étrangers ou non), sont brutalement confrontés : absence de réelle politique de logement, secteur médico-social sans moyens subissant la pression de logiques gestionnaires et comptables, marché de l’emploi sinistré par la financiarisation de l’économie…

Dans ce contexte, rien ne sert de « lutter contre les discriminations » ou d’invoquer « l’inclusion » lorsque c’est le système lui-même, tel qu’il fonctionne, qui marginalise les plus faibles et les pointe du doigt. La « question rom », à défaut de parler des Roms, ne jouerait-elle alors pas un rôle de cache-misère dans une Europe sociale délabrée ?

Notes:

1  Les intertitres sont de la rédaction.
2  Ce même rapport sera développé et republié quelques années plus tard sous le titre Roma in an expanding Europe, breaking the povery cycle, D. Ringold, M.A. Orenstein, E. Wilkens, The World Bank, 2005.
3   A. Ravenga, D. Ringold, W.M. Tracy, Poverty and ethnicity, a cross-country study of Roma poverty in Central Europe, The World Bank, 2002,  p. 2, c’est moi qui souligne.
4  Cf. I. Szelenyi et J. Ladanyi, “The social construction of ethnicity in Bulgaria, Romania and Hungary during the market transition”, Review of Sociology, vol. 7, 2001. Si dans les trois pays « Tsiganes » est synonyme de « sous-prolétariat » (underclass), les auteurs mettent en évidence les différences nationales dans la construction ethnique de la pauvreté, en particulier sur les modes d’identification.
5   Comunitatile de Romi din România, O hart? a saraciei comunitare prin sondajul PROROMI, ANR, 2005.
6   Celles-ci ne manquent pourtant jamais de réserver un encadré à la question « Qui sont les Roms ? » où se trouvent mentionnées leur diversité et la difficulté de les définir comme une entité socialement et culturellement homogène.
7   Nicolas Guilhot, « La promotion internationale de la démocratie : un regard critique », in Mouvements 5/2001 (n° 18).
8   N. Guilhot, « Une vocation philanthropique : G. Soros, les sciences sociales et la régulation du marché mondial », ARS.
9   Ethnicisation liée au développement des « bonnes pratiques » dans le cadre de la refonte du système de protection sociale dans ces pays, cf. A. Nacu, La construction sociale de la pauvreté en Roumanie et en Bulgarie après 1989, thèse de doctorat, IEP Paris, 2006.
10    Sur 21 millions de Roumains, plus de 2,2 millions ont fait le choix de l’émigration au cours des 20 dernières années (chiffres Eurostat).  On retrouve le même taux de 10% chez les Roms de Roumanie (100 000 Roms émigrés à l’Ouest sur une estimation minimale d’un million de Roms dans le pays). Cf. M. Olivera, Roms en (bidon)villes. Quelle place pour les migrants précaires aujourd’hui ?, Éditions rue d’Ulm, 2011.
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