La querelle des modèles

L’atterrissage en Europe des concepts forgés outre-Atlantique a structuré un débat fortement polarisé. Quels sont les termes de ce débat ? Rencontre avec Nathalie De Wergifosse qui travaille sur les questions d’intégrtion au CIRÉ.

Aujourd’hui, quand on parle d’intégration, il s’agit principalement de celle des immigrés. Ça n’a pas toujours été le cas ?
Au départ, le questionnement portait sur l’intégration de l’ensemble des individus à la société et non pas spécifiquement des « immigrés ». Je pense ici au sociologue Emile Durkheim (1858-1917). La question était envisagée de manière « macro » puisqu’elle concernait l’ensemble des membres de la société.

« Multiculturalistes » versus « intégrationnistes », ce clivage revient sans cesse dans les débats sur l’intégration. Pourquoi ?
Parce que ce clivage touche centralement à la façon dont chacun va répondre à la question du « comment vivre ensemble dans les sociétés contemporaines ? », c’est-à-dire dans des sociétés plurielles en termes de langues, de convictions, d’origines, mais aussi des sociétés où une importance accrue est accordée au « moi ». Face à cette réalité, la priorité pour certains va être de permettre à des communautés particulières d’avoir une place en tant que telles, alors que pour d’autres, elle va être de défendre « l’unité » de la société et de viser l’intégration de l’ensemble des individus au sein de celle-ci.

Au cœur de ce débat, on retrouve donc la place de l’individu au sein de la société et, derrière, la façon dont une société va reconnaître des identités particulières ?
Effectivement, l’enjeu central du débat est de savoir jusqu’à quel point les identités, les références culturelles et les fidélités particulières peuvent ou doivent être reconnues dans l’espace politique. Dans quelle mesure leur expression doit-elle être organisée par les pouvoirs publics et soutenue par les fonds publics ? Dans ce débat, on pourrait dire de façon schématique que les « multiculturalistes » vont privilégier une approche davantage centrée sur les sujets individuels ou collectifs, alors que les « intégrationnistes » vont privilégier une approche centrée sur la société dans son ensemble. En filigrane, c’est la question du « sens d’appartenance » qui est posée, c’est-à-dire la façon susceptible de faire « tenir ensemble » des individus aux horizons culturels divers.

Quelles sont les grandes orientations du « courant multiculturaliste » ?
De façon générale, c’est la logique du pluralisme culturel qui prédomine. Les partisans du multiculturalisme donnent une grande importance au groupe d’origine. Selon eux, l’intégration sociale des diverses populations serait plus libre, et donc plus effective, si leurs identités particulières, au lieu d’être refoulées dans le privé, étaient reconnues dans l’espace public par l’État (sous la forme d’aide aux organisations ethniques, de respect des calendriers de fêtes, de facilitation de l’apprentissage des langues d’origine…).

C’est la question du « sens d’appartenance » qui est posée, c’est-à-dire la façon susceptible de faire « tenir ensemble » des individus aux horizons culturels divers.le…

Il y a aussi, parallèlement à cela, une prise de distance à l’égard des appartenances étatiques. Des liens peuvent être faits aussi avec la « philosophie post-moderne » et sa remise en cause des modèles interprétatifs dominants. Selon cette lecture, les messages nationaux et les modes de vie doivent être relativisés. Une définition unitaire du « vivre ensemble » est illusoire. La notion de « culture nationale » est critiquée. Estimant que la simple égalité des chances n’est pas suffisante pour répondre aux difficultés d’intégration des groupes ethniques minoritaires, les partisans du multiculturalisme sont généralement favorables aux politiques de « discriminations positives ». La conception classique de l’égalité a donc fait place à une conception plus attentive aux différences.

Et pour ce qui est du « courant intégrationniste » ?
Dans le sillage d’E. Durkheim, les partisans de ce courant considèrent que la seule égalité des droits civils, juridiques et politiques ne suffit pas à assurer concrètement le lien social. Il faut également que les personnes partagent des valeurs communes, un univers symbolique et normatif commun. Les règles de la vie collective doivent se référer aux mêmes valeurs. La reconnaissance publique de droits particuliers est vue comme comportant des risques : le risque d’enfermement des individus dans leur particularisme, le risque d’assignation à un groupe et de limitation des possibilités d’échange avec les autres. Bref, le risque de voir se juxtaposer des communautés fermées les unes aux autres. La pérennisation de groupes minoritaires au sein d’une société est vue comme problématique. Lors de crises notamment, cette hétérogénéité peut en effet se retourner contre les groupes minoritaires eux-mêmes. Enfin, de façon générale, le cadre de référence reste celui de l’État-nation.

On dit souvent que l’intégration est un processus multidimensionnel. On parle d’« intégration culturelle », d’« intégration structurelle ». Que veut-on dire par là ?
Schématiquement, on pourrait définir l’« intégration culturelle » comme étant l’adoption des standards culturels dominants, l’identification aux symboles de la société d’accueil. Et l’« intégration structurelle » comme étant l’entretien de liens sociaux, professionnels, institutionnels. Cette distinction sous-entend que l’intégration est un processus et non pas un état. Ce processus comporte donc différentes dimensions, différents domaines qui peuvent varier même s’ils sont en lien les uns avec les autres. Ainsi, une personne peut être « intégrée » dans une dimension mais pas dans une autre.

Il semble que les positions dominantes aient évolué au fil du temps, avec deux grands virages : à la fin des années 1960 et au début des années 2000.
Ce sont deux étapes majeures qui doivent être mises en lien avec les événements qui ont marqué les sociétés de ces deux époques. Avec les années 1960, on voit apparaître de plus en plus une prise de distance par rapport au concept d’« intégration » dont on va dénoncer notamment le caractère normatif. Cette attitude n’est pas surprenante pour une époque où l’on voit s’affirmer une pensée « libertaire » et dénonciatrice de cet ordre « petit-bourgeois » dont le cadre normatif est rejeté. Des mouvements contestataires se développent (luttes étudiantes, mouvements noirs, écologistes, féministes, régionalistes…).

Les pays européens ont de plus en plus tendance à opter pour une politique de type « intégrationniste » encouragée par les institutions européennes.

Les valeurs et les revendications qui les accompagnent privilégient la résistance au contrôle social et l’autonomie. C’est l’époque de la remise en cause des autorités traditionnelles (Église, État, juge, mais aussi père). Au tournant des années 1990-2000, le concept d’intégration va être réaffirmé, dans un contexte où l’intégration des migrants, des enfants de migrants mais aussi de la population toute entière apparaît de plus en plus comme problématique. Face à la crise de légitimité de l’État, la perte de repères, la crise de l’État-providence, la formation des diasporas, on va assister au retour d’un certain nombre de principes qui s’estompaient progressivement depuis l’après-guerre. Comme la réaffirmation du sentiment national, mais aussi de la citoyenneté comme conscience de devoirs à l’égard des autres. La nécessité de recréer du lien entre les citoyens est soulignée.

En quoi les politiques publiques ont-elles été marquées par ces différentes tendances ?
Quel que soit le modèle privilégié par les pays, tous ont été confrontés à une crise profonde. Partout où les migrants sont nombreux, on a pu observer des difficultés institutionnelles, des interrogations, voire des crispations sur l’identité nationale, ainsi que des inégalités touchant d’abord les immigrés. Lors des émeutes dans les banlieues françaises par exemple, de nombreux chercheurs ont souligné la crise profonde que connaissait le modèle républicain. Et depuis un certain nombre d’années, le multiculturalisme a fait l’objet de violentes critiques dans les pays mêmes où il avait été instauré. Ainsi, les Pays-Bas effectuent un impressionnant virage politique et idéologique. En Grande-Bretagne aussi, on assiste à une remise en cause du multiculturalisme. Mais globalement, malgré cette « crise des modèles », on constate actuellement que les pays européens ont de plus en plus tendance à opter pour une politique de type « intégrationniste » encouragée par les institutions européennes. L’accent est mis sur ce que tous les citoyens doivent avoir en commun : des valeurs partagées. Les nouveaux programmes d’intégration ont un caractère « citoyen » marqué. Ils insistent sur les devoirs considérés comme réciproques des droits, sur la loyauté attendue en contrepartie de l’accueil. De nombreux États ont mis en place un dispositif d’accueil des primo-arrivants, qui comprend généralement trois dimensions : des cours de langue, des cours d’orientation ou d’introduction au pays et une orientation professionnelle.

Propos recueillis par François Corbiau

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