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La mutation des migrations de travail

Les nombreux travaux portant sur le marché du travail des immigrés et des sans-papiers dans les différents pays d’Europe posent la question des transformations des migrations de travail : comment caractériser les formes contemporaines du « travail immigré » ? Pour comprendre la condition du travailleur migrant actuellement en Europe, il faut la comparer à celle de la période des migrations ordonnées d’après-guerre en Europe.

 Un premier changement concerne les travailleurs migrants. Une des caractéristiques des nouvelles migrations est la féminisation. Les femmes sont elles-mêmes, et beaucoup plus qu’avant, des migrantes pionnières. Cela ne concerne pas que des activités typiques comme la domesticité ou le nettoyage industriel. Dans des secteurs tels que l’agriculture, elles occupent une position centrale et très recherchée, comme dans les contratos en origen1 en Espagne. Toutefois, c’est dans le domaine des services domestiques et, plus globalement du care, que les demandes se sont accrues. Ceci est particulièrement le cas dans les grandes villes où l’égalité des sexes entre hommes et femmes de haut niveau de qualification se réalise par l’externalisation vers une autre femme des tâches domestiques. Les migrants des deux sexes ont, plus souvent qu’autrefois, un certain niveau de scolarisation et ils proviennent majoritairement de zones urbaines. L’accroissement du niveau de qualification des migrants, surtout s’il s’agit de demandeurs d’asile, met en évidence le caractère relatif de l’adéquation entre diplôme et type d’emploi. Le salaire et les conditions de travail consentis par l’employeur conditionnent l’allocation de la main-d’œuvre, au prix souvent, pour les migrants, d’une embauche déqualifiée.

Les changements de la forme « travail immigré »

Les changements observés tant dans les flux que dans les statuts peuvent conduire à distinguer radicalement les nouvelles migrations inscrites dans un contexte de globalisation de celles du passé. Les flux migratoires des années 1950-1970 partagent des caractéristiques communes dans divers pays européens (France, Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas et Belgique). Il s’agit d’une immigration de travail régentée par des conventions bilatérales. Les migrants sont généralement des hommes seuls, souvent d’origine rurale. Ces travailleurs salariés sont considérés comme des « oiseaux de passage »2. L’immigration de travail est alors destinée à faire face à un essor de la production. La principale figure du travailleur immigré est celle du Gastarbeiter en Allemagne, ce « travailleur invité » voué à un emploi temporaire dans l’industrie. Les travailleurs immigrés sont, néanmoins, inscrits dans un rapport social fordiste3 bénéficiant ainsi de la protection sociale. Quoique infériorisés et souvent racisés, ils bénéficient d’une citoyenneté partielle et sont incorporés dans la classe ouvrière.Des zones de « travail gris » se constituent où le régulier côtoie l’irrégulier, tant du point du droit du travail que du droit de séjour.

Depuis 1990, l’immigration de travail a repris en Europe sous des formes plus diversifiées. L’Espagne et l’Italie sont les premiers pays à avoir inauguré l’emploi massif de nouveaux migrants. Même les pays de l’Europe du Nord ont renoué avec l’immigration de travail, surtout saisonnier et temporaire. S’y ajoute la mobilité de nombreux travailleurs venant des nouveaux États membres de l’Union européenne (particulièrement la Pologne et la Roumanie). La mondialisation conduit plus que jamais à faire appel à l’immigration pour les « 3D Jobs » (Dirty, Demanding, Dangerous)4. Cependant, l’occupation de la main-d’œuvre étrangère a connu un déplacement sectoriel : de l’industrie vers les services. L’agriculture, la construction, l’hôtellerie-restauration, la confection et les services domestiques constituent les secteurs de prédilection. Le maintien des nouveaux venus dans un statut de séjour irrégulier ou précaire est devenu une composante de la politique européenne d’immigration. Contrairement à la figure fordiste du Gastarbeiter, il ne s’agit plus de les maintenir dans une position intégrée bien qu’infériorisée. Des immigrés peuvent dorénavant vivre à l’intérieur des frontières des États européens tout en y étant maintenus en marge des institutions juridiques et sociales. La clandestinité peut devenir un statut social durable. Au cours des deux dernières décennies, on a assisté en Europe à une généralisation des trois éléments qui caractérisent le « modèle méditerranéen » de l’immigration5 : tertiarisation, flexibilité et travail informel.

Délocalisation sur place

À la segmentation du marché du travail, qui permettait de comprendre le recours à une main-d’œuvre immigrée y compris dans les périodes de chômage, s’ajoute actuellement celle de la segmentation des statuts d’occupation6 pour une même activité. Ce morcellement résulte, d’une part, de la multiplication des types de contrat de travail et, d’autre part, de la dissémination des entreprises, notamment en raison du recours à la sous-traitance, aux agences intérimaires et aux prestataires transnationaux de main-d’œuvre détachée. Là où existait globalement une massification statutaire de l’ouvrier fordiste, nous trouvons à présent une fragmentation bien plus accentuée des statuts du travailleur. Ce processus de segmentation ne tient pas au processus migratoire mais à la dérégulation du marché du travail en Europe. Un des attributs du travail immigré est le contrat de travail temporaire. Dans l’agriculture, les emplois saisonniers, assortis d’une obligation de retour au pays à l’issue de la saison, constituent une part importante de l’immigration de travail. Il n’y a pas d’horticulture en Europe sans les travailleurs immigrés. L’emploi des nouveaux migrants se concentre dans des secteurs peu délocalisables, où les sans-papiers sont nombreux, et constitue ainsi une « délocalisation sur place »7.Les nouvelles migrations sont confrontées à de nouvelles limitations, contrepartie à la libre circulation dont jouissent les résidents européens.

Les changements des réglementations relatives au travail et aux activités économiques ont eu un impact sur l’immigration de travail. Par exemple, l’usage fréquent de la sous-traitance en cascade accroît la précarité des conditions de travail et l’externalisation des activités vers des petites entreprises moins respectueuses du droit du travail, en ayant recours à du travail « au noir ». Au nom de la compétition internationale, des zones de « travail gris » se constituent où le régulier côtoie l’irrégulier, tant du côté du droit du travail que du droit de séjour. Plus encore, la liberté de prestation de services en Europe, autorisant le détachement de travailleurs, permet à présent de recourir à une « migration de travail sans travailleurs immigrés » ou encore une « délocalisation intérieure »8. Rien n’interdit de penser que des entreprises recrutent également des travailleurs étrangers irréguliers, la faiblesse des moyens des inspections sociales ne permettant pas de vérifier systématiquement la régularité des contrats et des conditions de travail. La sous-traitance en cascade et le détachement de travailleurs facilitent la formation de « niches ethniques », qui peuvent fonctionner comme dans un jeu de chaises musicales : un groupe national chasse l’autre sans changer structurellement la position de la niche. La faible présence des syndicats auprès des travailleurs immigrés, surtout sans-papiers, qui s’explique par l’existence de « niches ethniques » et par le morcellement des statuts réduit les formes de résistances et de solidarité. Les processus d’externalisation et la fragmentation des entreprises produisent également une fragmentation des migrations de travail. Les sociétés d’intérim constituent aussi un nouvel acteur important dans les processus migratoires modifiant la relation employeur-employé. Enfin, les migrations de travail sont rendues plus complexes en raison de l’extension de la fonction d’entreprise à ce que les économistes nomment les « ménages ». Dans le domaine de la domesticité, de l’aide aux personnes, du soutien à l’éducation des enfants, les employeurs sont souvent les familles. Le ménage privé constitue, dans les pays d’immigration, un véritable marché mondialisé de la main-d’œuvre immigrée féminine.

Les deux mains droites de l’État et des institutions européennes

L’emploi immigré et la démocratie fonctionnent selon un paradoxe libéral9. En reprenant la métaphore de Bourdieu (1998) sur la main droite et la main gauche de l’État, nous pouvons qualifier de double main droite l’action des institutions publiques nationales et européennes pour illustrer ce paradoxe. Justifiée par un nécessaire accroissement de la compétitivité dans certains secteurs, en particulier ceux à haute intensité de main-d’œuvre, une logique libérale de l’action publique organise la fluidité des emplois. Elle s’arc-boute sur des textes qui dérégulent le droit du travail (durée déterminée, travail précaire et flexible) et le droit économique (sous-traitance en cascade, sociétés d’intérim et libre circulation des services). L’impact sur la migration est d’autant plus grand que, tout en étant légales, ces dispositions engendrent aussi des usages irréguliers de la main-d’œuvre. La soumission de l’action publique à la logique libérale du marché explique la relative tolérance des usages du travail irrégulier. Dès lors, il est illogique que la lutte contre l’irrégularité se limite à poursuivre des sans-papiers ou leurs employeurs, et ne passe pas par une remise en cause des moyens légaux contribuant à la formation des zones grises de l’emploi.

Mais la logique libérale se double d’une logique conservatrice en matière de contrôle des frontières. Les nouvelles migrations sont confrontées à de nouvelles limitations, contrepartie à la libre circulation dont jouissent les résidents européens. La logique conservatrice se traduit non seulement ainsi par des politiques de restriction des droits des étrangers (modes d’acquisition des permis de travail et de la nationalité, conditions pour le regroupement familial, accès aux droits sociaux, exercice du droit d’asile…), mais aussi par des discours publics criminalisant l’immigration et associant l’insécurité intérieure à l’immigration clandestine10. À cela s’ajoutent les programmes d’intégration civique pour les nouveaux migrants qui deviennent de plus en plus de véritables conditions à l’accès à la citoyenneté, une citoyenneté probatoire. Une telle logique mobilise d’autres acteurs que l’État, les entreprises et les syndicats. Ce sont les citoyens et les partis politiques qui sont ici centraux. L’immigration n’est pas régie que par les demandes du marché économique, elle dépend du vote des électeurs. Cette logique mobilise une « rhétorique réactionnaire »11 de la mise en péril des États européens, qui seraient mis en danger par les immigrés, porteurs de menaces pour l’identité nationale et les institutions. Influencée par les discours autoritaires, xénophobes et souvent racistes des partis nationalistes, cette rhétorique est mise sur le compte des électeurs et de l’« opinion publique » qui sont supposés expliquer et légitimer la logique conservatrice axée sur la préservation d’un patrimoine social et symbolique national. Les partis de gauche ne sont pas à l’abri de semblables tentations et diffusent parfois un « chauvinisme du bien-être » (welfare chauvinism)12. Les pays sont ainsi amenés à préférer tel ou tel bassin de main-d’œuvre étrangère (plutôt les pays de l’Europe de l’Est que ceux du Sud), en fonction de supposées similitudes culturelles. Toutefois, de telles préférences sont volatiles et réversibles. Ainsi, la politique d’immigration en Europe se présente, tant au niveau des pratiques qu’à celui des idéologies, comme un mélange paradoxal de libéralisme et de conservatisme national qui s’apparente au populisme. 

Notes:
1 Introduits en Espagne à partir de 2001, les contratos en origen sont des contrats d’emploi saisonniers dans l’agriculture. On y a eu massivement recours dans la région de Huelva (Andalousie) pour la production industrielle de fraises. (NDLR)
2 M. Piore, Birds of passage, Cambridge, Cambridge University Press, 1979.
3 Le fordisme est une théorie d’organisation industrielle due à Henry Ford (début XXe) visant à accroître la productivité par la standardisation des produits et par une nouvelle organisation de la production basée sur le travail « à la chaîne ». (NDLR)
4 S. Castles et M. Miller, The Age of Migration, New York, Guilford Press, 2003.
5 E. Pugliese, L’Italia tra migrazione internazionale et migrazione interne, Bologne, Il Mulino, 2002.
6 A. Supiot (dir), Au-delà de l’emploi : Transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, Paris, Flammarion, 1999.
7 E. Terray, « Le travail des étrangers en situation irrégulière ou la délocalisation sur place », in E. Balibar et al. (éds), Sans papiers : l’archaïsme fatal, La Découverte, coll. « Sur le Vif », pp. 9-34, 1999.
8 A. Rea, « Les transformations des régimes de migration de travail en Europe », in Morice A. & Potot S. (éds), De l’ouvrier immigré au travailleur sans papiers. Les étrangers dans la modernisation du salariat, Paris, Karthala, 2010.
9 J. Hollifield, L’immigration et l’État nation à la recherche d’un modèle national, Paris, L’Harmattan, 1997.
10 D. Bigo, L’Europe des polices et de la sécurité intérieure, Paris, Eds Complexes, Espace International, 1992.
11 A. Hirschmann, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.
12 J. Huysmans, The politics of insecurity : fear, migration and asylum in the EU, London, Routledge, 2006.

 

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