L’infographie: 585 km de barrières anti-migrants en Europe

En 30 ans, 585 kilomètres de murs anti-migrants ont été construits en Europe. Retour sur un phénomène qui a pris une réelle ampleur à partir de 2015.

Pour certains, ce sont des murs. D’autres préfèrent parler de barrières. Dans les deux cas, ils sont réputés “infranchissables”. Vraiment ? Catherine Wihtol de Wenden, spécialiste française des phénomènes migratoires n’a de cesse de le répéter: “Chaque fois qu’on ferme une porte, une autre s’ouvre. C’est sans fin. Les stratégies de contournement se multiplient.

Une courbe exponentielle

Une véritable forteresse a été érigée en une trentaine d’années en Europe. Pendant 20 ans, la taille de ces murs n’a pas dépassé 24 km. À l’époque, seules les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en terres marocaines étaient au cœur de toutes les préoccupations.

En 2012, un autre mur est construit à la frontière gréco-turque le long du fleuve Evros, frontière naturelle entre les deux pays, à l’exception d’une toute petite portion où le territoire turc déborde le fleuve. Pour y remédier, une barrière de 12km est construite. Les migrants tentent alors de traverser le fleuve réputé dangereux et glacé en hiver. Nombreux y laisseront leur vie.

Mais c’est surtout en 2015 que le phénomène s’accélère. Signe des temps, entre fin 2014 et aujourd’hui, pas moins de 541 km de barrières ont été construits ou sont en passe de l’être aux marges de l’Europe forteresse.

Certains font 5 à 6 mètres de haut. D’autres 3. Parfois ils sont doublés, triplés comme à Ceuta et Melilla histoire d’être bien sûr que personne ne passe.

Des murs qui ont poussé comme des champignons, de la Bulgarie à la Manche en passant par la Norvège. Récemment, pas très loin du cercle polaire arctique, un mur a été dressé au poste frontière de Borisoglebsk-Storskog entre la Russie et la Norvège. C’est que depuis 2015, les réfugiés auraient été “nombreux” à emprunter cette route réputée plus sûre. N’en déplaise au maire de la localité, Rune Rafaelsen, chef de la commune Sør-Varanger sur le territoire de laquelle est situé le poste frontalier: “À mon avis, un mur n’est pas nécessaire. On construit trop de murs ces derniers temps en Europe”, a-t-il indiqué.

Des ponts, pas des murs

Plus récemment, l’annonce de la construction d’un mur anti-migrants à Calais financé par la Grande-Bretagne. Ce mur devrait mesurer un kilomètre de long pour quatre mètres de haut. Sa construction doit s’achever “avant la fin de l’année”, selon les autorités locales.

Aux frontières terrestres, il faut ajouter les murs maritimes. En 2015, plus de 3700 migrants ont péri en Méditerranée. Et qu’on en compte déjà plus de 3000 rien que pour les 6 premiers mois de 2016. Alors que plus de 300 000 migrants auraient déjà tenté de traverser la Méditerranée pour se rendre en Europe en 2016, “année qui pourrait bien être la plus meurtrière“, a indiqué a un porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés, William Spindler.

Comme l’explique Elisabeth Vallet, “on assiste à un phénomène de refermeture des frontières, depuis deux décennies, qui s’est accéléré ces derniers mois, notamment en Europe”[1]. Pour cette géographe, le barbelé est un produit très demandé par les temps qui courent. De même que les matériaux type béton, électrification, les dispositifs (miradors, clôture, forces militaires, technologie biométrique…).

Toutefois, les coûts et l’efficacité des différents murs varient fortement d’un pays à l’autre, notamment en fonction de l’objectif poursuivi: lutte contre l’immigration, raisons de sécurité ou contentieux territorial. Toutes ces fortifications indiquent un même phénomène: “une logique de fortification de la frontière“, résume Elisabeth Vallet. “Alors que les ‘vieux murs’ servaient à éviter que les conflits ne dégénèrent (Chypre, Inde-Pakistan, les deux Corées…), aujourd’hui, il s’agit de blinder la frontière, d’en faire une ‘sur-frontière’”, analyse la géographe.

Les paradoxes des murs

Elisabeth Vallet identifie quatre paradoxes causés par ces murs construits année après année. Le premier étant que “les murs ne servent à rien car ils induisent des logiques de transgression”, indique-t-elle. Pour appuyer son propos, elle rappelle qu’on a dénombré 150 tunnels sous la frontière mexicano-américaine. Les trafiquants contournent les murs et barrières par la mer avec des sous-marins ou par les airs avec des drones… Elle ajoute: “Ces stratégies de contournement sont multiples, de plus en plus sophistiquées et dangereuses à mesure que les murs se renforcent.

Pour Elisabeth Vallet, ces murs viennent fracturer une zone transfrontalière, donc déstructurer une économie locale. C’est le deuxième paradoxe. “Alors que les passages de frontières pouvaient être pendulaires, saisonniers, temporaires – on pouvait revenir en arrière, retourner dans son pays d’origine-, ces murs empêchent paradoxalement ceux qui les ont franchis de ressortir du pays où ils sont indésirables.

Le troisième paradoxe que pointe la chercheuse est que “les murs invitent les mafias à la table de la frontière“. Avec une telle sophistication, il est devenu impossible de franchir un mur sans faire appel à des structures criminelles et de plus en plus criminalisées. Elisabeth Vallet dénonce: “Avec ce type de dispositif, on crée une situation plus grave que le problème originel.

Enfin, souligne la géographe , ces murs constituent “des symboles agressifs, dont l’efficacité est toute relative“. Un point que souligne également Marcello Di Cintio dans son livre “Murs: voyage le long des barricades”[2]. L’auteur dénonce des murs qui fournissent “une illusion de sécurité, pas une vraie sécurité”. Malgré ces obstacles, les migrants finissent par passer. “Les partisans des murs estiment que des fuites valent mieux qu’une inondation“, estime-t-il. “Toutefois, les répercussions psychologiques de l’édification de telles barrières ne peuvent être ignorées“, indique Marcello Di Cintio.

Un -mauvais- signal

Les constats sont là et pourtant les murs n’ont jamais été si nombreux en Europe. Alors pourquoi les responsables politiques construisent-ils ces murs? Certains disent qu’il s’agit là d’un effet d’annonce qu’utiliseraient les gouvernements pour montrer à des populations de plus en plus sensibles qu’ils agissent. “Preuve en est, les murs frontaliers sont pour la plupart le résultat d’une démarche unilatérale et, ce faisant, réalisés à l’intérieur du territoire de l’Etat prescripteur et non le long de la ligne frontalière: on ne construit pas pour redéfinir les relations internationales mais bien pour consolider une assise nationale“, constate Elisabeth Vallet.

Selon Wendy Brown[3], les murs s’inscrivent tous dans une même logique. “Ils répondent au sentiment croissant de perte de souveraineté de l’État qui se développe au sein de l’opinion publique de ces pays.” Pour Elisabeth Vallet, les facteurs qui contribuent à entretenir cette inquiétude varient en fonction des contextes même s’ils sont étroitement liés aux processus qui accompagnent la globalisation. “Enfin, si les murs peuvent nourrir l’illusion de restaurer la souveraineté de l’État et ainsi faire rempart aux processus liés à la globalisation, ils sont en réalité les lieux d’expression de ces mêmes processus.“, indique Wendy Brown.

Des murs paravents des inégalités économiques

Plus encore, selon une étude récente menée par les professeurs David B. Carter et Paul Poast à l’Université Princeton[4] et dont les résultats préliminaires ont été divulgués début 2015, “l’inégalité économique serait un élément clé pour expliquer la construction des murs frontaliers: le différentiel économique est un facteur d’instabilité susceptible de mener à la construction du mur“. Les murs frontaliers ne seraient donc qu’une réponse à une mondialisation mal maîtrisée, mal répartie. Les deux auteurs concluent leur études par ces mots: “Les murs ne constituent alors qu’une solution temporaire, dans la mesure où elle n’agit que comme paravent d’une réalité que l’on occulte.

 
[1] Au micro de Thierry Garcin, dans l’émission Les Enjeux internationaux sur France Culture.
[2] “Walls: travels along the barricades”, Marcello Di Cintio, New York: Soft Skull Press, 2013.
[3] Wendy Brown, Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Les Prairies Ordinaires, 2009.
[4]  “Why Do States Build Walls? Political Economy, Security, and Border Stability”, David B. Carter, Paul Poast, Journal of Conflict Resolution, September-01-2015

 

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