Italien en Belgique: plus riche des deux cultures

Salvatore Abissi a quitté l’Italie dans les années 50. Aujourd’hui pensionné à Seraing, en banlieue post-industrielle liégeoise, il nous conte son parcours.
Un bout d’histoire de la Belgique et du monde ouvrier. Une intégration progressive mais jalonnée de difficultés.

Salvatore Abissi est un homme affable et souriant. À 74 ans, il se déplace avec agilité pour chercher sa vieille mèche à forer, toute rouillée, qu’il exhibe avec superbe. Une relique des trente glorieuses. De l’époque où il se brisait le dos pour creuser des centaines de trous chaque jour, afin de poser les rails destinés à la circulation de la fonte dans les immenses sites sidérurgiques de Seraing. « Un souvenir de souffrance », dit-il sans s’apitoyer.

Son parcours est un condensé de l’histoire récente de la Belgique. Celle de ces immigrés italiens qui débarquèrent pour fournir leurs bras à la mine ou à l’industrie. Aujourd’hui, il est fier de sa famille, de sa maison, de sa carrière. « Ici, je suis chez moi, nous dit-il. J’ai contribué à la richesse de ce pays. Je l’ai aidé à progresser. »

Là-bas, c’était la misère noire

Salvatore Abissi a quitté la Sicile, il y a bien longtemps. Dans les années cinquante. Un long périple vers la Belgique. C’est une histoire d’amour qui l’a poussé vers le nord. Mais pas seulement. Salvatore était mû par l’envie d’échapper au destin qu’on lui avait concocté. Celui de paysan. « Je travaillais la terre avec toute la famille, témoigne-t-il. C’était très dur. C’était douze heures, quatorze heures par jour. Il y avait la terre, puis les bêtes, on ne s’arrêtait jamais. Je ne voulais pas faire ce métier. Là-bas c’était la misère noire ». Il a donc tout quitté, avec son frère, pour la Belgique. Une occasion en or s’est présentée. Il l’a saisie : « Il y avait ma sœur à Seraing, avec son mari. Mais il y avait surtout cette jeune fille que j’avais rencontrée, qui me plaisait et que je voulais revoir. Mon père nous a dit : je vous paie le voyage pour les fêtes. Je me suis dit “j’y vais, mais je ne reviens pas” ». Un crève-cœur. « J’ai laissé mes parents, mes amis, mes habitudes. Le déracinement c’est quelque chose de terrible », confesse-t-il.

Il se souvient, ému, de ses premiers jours à Seraing : « En décembre, tout était noir. Il faisait sombre. Il y avait de la neige mélangée avec de la poussière de charbon. Je me suis dit que, peut-être, j’avais fait une erreur ».

Du travail, à l’époque, on en trouvait. Direction la mine. Une première expérience que Salvatore Abissi qualifie, avec un goût affiché de l’euphémisme, de difficile : « C’était pas la gloire. C’était encore plus terrible que la terre ». Mais le principal obstacle qu’il rencontra fut celui de l’intégration. Des souvenirs encore bien ancrés : « La première année, c’était pas beau. Il y avait des insultes, “sale Italien”. La mentalité était mauvaise, surtout que je ne parlais que l’italien. Donc on m’écartait. Le français, je l’ai appris petit à petit en côtoyant les autres ».

L’envie de rentrer en Sicile ne le quitta pas durant cette première année passée en Belgique. Mais il se maria, décida de rester et de travailler d’arrache-pied. Puis vint une seconde expérience sous terre, où la solidarité entre travailleurs lui mit un peu de baume au cœur. Il y avait ce vieux wallon du charbonnage qui le prenait sous son aile. « Allez fieu ! », lui disait-il. Et ils descendaient dans les travées profondes des mines. « Il y avait plus de respect, de gentillesse », confie-t-il. Au fil du temps, il a commencé à se faire une raison : « Je me suis habitué à cette vie, à ce climat. C’est surtout le climat qui me manquait ».

Cet entre-deux me tiraille

Après quelques années passées dans les mines, Salvatore Abissi tomba malade. À l’hôpital Cockerill, il fut pris en charge par des « sœurs italiennes » dont une se mit martel en tête : il fallait à tout prix le faire sortir des mines. Grâce à son appui et à un certificat médical, Salvatore Abissi put revoir le jour et travailler en surface. C’est là que commença sa longue carrière dans la sidérurgie. Accrocheur de trains puis poseur de voies. Un métier qu’il affectionnait : « J’étais en contact avec beaucoup d’ouvriers. C’est ce qui m’a plu. Mon équipe avait 150 hommes et j’aimais l’esprit d’équipe. J’ai beaucoup appris. J’ai dû lire des plans, comprendre la géométrie ». Il finira sa carrière comme chef de chantier. Mais les temps changent et la taille des équipes fond comme neige au soleil. « À la fin, nous n’étions plus que 7 ou 8 par équipe. »

Aujourd’hui, Salvatore Abissi profite pleinement de sa pension. Entre sa petite-fille et ses parties de belote. Salvatore est Belge et Italien. Il a consacré sa vie à en construire une meilleure, ici. Pour sa famille, et pour son fils. « J’ai tout fait pour que mon fils ne fasse pas ce que j’ai fait », affirme-t-il.
L’intégration, elle, s’est faite doucement, à son rythme, comme il l’explique. « La rencontre entre des personnes de cultures différentes, ce n’est pas toujours facile. Mais petit à petit, ça se fait normalement. » Il relève deux vecteurs essentiels d’intégration : le monde du travail, créateur de liens et de solidarités, lieu d’apprentissage, mais aussi, et surtout, la langue. « Quand la barrière de la langue est dépassée, on se met en confiance, on comprend la façon de penser des autres, on sait comment ne pas les blesser. » Et puis, il y a ces vexations et ces moqueries à affronter lorsqu’on maîtrise mal l’idiome du pays d’accueil. « J’avais très mal expliqué à un chauffeur de bus où je voulais descendre. Il s’était moqué de moi, devant tout le bus. Et je ne comprenais pas », dit-il, sans amertume.

L’envie de rentrer en Sicile ne le quitta pas durant cette première année passée en Belgique. Mais il se maria, décida de rester et de travailler d’arrache-pied

La Belgique, c’est chez lui. Mais l’Italie aussi. Salvatore Abissi estime que son identité « est plus riche des deux cultures ». Une richesse qui n’est pas exempte de doutes. « J’aurais voulu rester là-bas. Mais en même temps, je suis content d’être ici. Cet entre-deux me tiraille. Et j’ai des regrets. Notamment de ne pas avoir vu davantage mes parents, à la fin. Je suis retourné en Sicile il y a deux ans. Quand j’y retourne, je ressens beaucoup d’émotions. »

Il y a quelques années, Salvatore Abissi a joué son propre rôle dans une pièce de Francis d’Ostuni, au théâtre de la Renaissance. Une consécration : « Monsieur D’Ostuni a fait quelque chose de formidable. La pièce parlait de la mine. C’était plein à craquer tous les soirs. C’était magnifique. Les journaux parlaient de nous. Les politiques venaient nous voir. D’ailleurs la Onkelinx était vraiment très sympa, mais le Di Rupo est plus distant », lâche-t-il, un brin goguenard. Cette pièce n’est pas anodine dans la vie de Salvatore, elle symbolise les opportunités qui lui ont été offertes en Belgique. « En Sicile, je serais resté dans un cercle fermé. Alors qu’ici, j’ai pu m’extérioriser et montrer ce que j’étais capable de faire. » Car après tout, lance-t-il, « si j’étais resté là-bas, qui sait si j’aurais pu acheter une maison et faire étudier mon fils… ».

Si Salvatore Abissi a fait de la Belgique son pays, il reste lucide sur les difficultés qui peuvent jalonner le parcours migratoire. « Celui qui reçoit se croit toujours un peu supérieur, alors qu’au fond, personne n’est supérieur. »

Propos recueillis par Cédric Vallet

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