Genèse d’une sociologie

Intégration, assimilation, acculturation, pluralisme culturel, inter- et multiculturalisme… Que de polémiques autour de ces termes et des multiples sens qu’ils charrient. Mais la première question n’est-elle pas : s’intégrer à quoi, s’assimiler à quoi ? Et, tous comptes faits : pourquoi ? Autrement dit : comment faire une société ?

Impératif de départ : il est indispensable de se dégager de l’usage idéologique et politique de ces termes qui aujourd’hui envahit tout l’espace du débat, le plus souvent assorti d’une attitude de soupçon. Avant de vouloir « déconstruire » telle ou telle notion prise in abstracto, il ne faut jamais oublier que les sciences humaines ont eu besoin de concepts pour penser la réalité sociale.

Sur de tels sujets, une discussion sur le mode philosophico-critique ne mène jamais très loin. Il importe avant tout de s’interroger sur les processus concrets à l’œuvre, les réalités vécues, les pratiques mises en œuvre par les migrants et leurs descendants, et par la société dite d’accueil. Il revient à l’analyse sociologique de contribuer à les mettre en lumière. Prenons un exemple omniprésent : les controverses autour du foulard islamique (et en général des pratiques d’ordre religieux) renvoient systématiquement au concept d’espace public. Celui-ci est bien d’origine philosophique. Mais quand la sociologie s’en empare, elle permet d’enraciner la notion dans le concret. D’où il ressort qu’il y a « des » espaces publics et non un – la rue, les commerces, l’emploi public ou privé… – et que chacun de ces espaces répond à ses propres logiques de fonctionnement et de régulation1.

Des concepts et de leur émergence

La plupart des concepts qui sont toujours utilisés aujourd’hui pour penser les phénomènes migratoires et post-migratoires ont été forgés en référence à l’histoire américaine, en particulier à la période allant de 1880 à 1940. Ils ont fini par traverser l’Atlantique, avec un certain retard, sans que l’Europe se révèle capable de les enrichir, voire même de les transposer correctement. En particulier, une certaine sociologie française n’a jamais pu sortir d’un cadre de pensée corseté par l’idéologie républicaine « aveugle aux différences » qui l’empêche toujours d’envisager sans œillères mentales les processus sociaux concrets. Alors, refaisons la route à l’envers.

1880. Les États-Unis s’étendent jus­qu’au Pacifique. Ils ont réglé dans la violence la question indienne. La société industrielle est en plein boom, poussée par le grand capitalisme financier. Des centaines de milliers d’esclaves affranchis montent vers les mégalopoles du nord, New York, Chicago, qui manquent de bras car la main-d’œuvre locale ne suffit plus. De nouvelles vagues de migrants – plus d’un million par an entre 1890 et 1914 – sont appelées par une économie en croissance exponentielle. Ceux-ci ne sont plus majoritairement WASP (White, Anglo-saxon, Protestant). Ils sont italiens, allemands, russes ou polonais, catholiques, orthodoxes ou juifs, souvent analphabètes. L’exploitation bat son plein. Les conditions de vie sont misérables. La société que cette immigration massive dessine n’a plus rien à voir avec « la petite maison dans la prairie » de la mythique conquête de l’Ouest. La violence sociale se déchaîne. Marx, parmi d’autres, analysera de manière magistrale les changements de la structure sociale et voit l’émergence d’une nouvelle société où s’affrontent deux classes pivots, les capitalistes et les ouvriers.

À partir des années 1880, les sciences politiques américaines naissantes se posent la question de cette société nouvelle confrontée à l’afflux de ces nouvelles populations. Elles font face à deux attitudes extrêmes : celle de mouvements identitaires (aux États-Unis, ils s’appellent mouvements nativistes) hostiles à l’immigration, qui veulent maintenir le caractère purement WASP de leur pays et, à l’opposé, celle d’un patronat qui ne songe qu’à disposer d’une main-d’œuvre à bas prix indépendamment de toute autre considération. C’est alors qu’émerge la question, formulée dans des termes à connotation biologique empruntés à l’évolutionnisme social alors à la mode : comment « assimiler » d’abord les Noirs, ensuite ces nouveaux venus ? Et puis : comment maîtriser ces flux d’immigrants ? C’est le fameux passage-filtre par Ellis Island, au large de New York. Soit quelque chose de radicalement nouveau et de presque impensable dans l’idéologie historique de ce pays.

À partir de là, on n’arrêtera plus de débattre de ce qu’est être américain. Mais à côté de cette discussion d’ordre général, l’objectif de l’assimilation des migrants conduira à être particulièrement attentif aux processus concrets par lesquels les nouveaux venus « entrent » dans la société américaine. Il s’agira, de manière pragmatique et volontariste, à partir de l’État ou d’instances privées, de prendre en charge leur alphabétisation et leur éducation civique, cette dernière prenant une tournure vigoureuse lors de la participation des États-Unis aux deux Guerres mondiales.

Vers les années 1920-30, le concept d’assimilation, perçue comme un phénomène quasi mécanique, montrera ses limites. L’inclusion de nouveaux immigrants se révèle comme un processus historique, un cheminement complexe dans le temps, qui se joue à plusieurs niveaux – culturels, sociaux, économiques, urbains –, chacun ayant sa propre logique et son propre rythme. Ce sont les sociologues de la nouvelle université de Chicago, construite près des quartiers noirs pour être en lien direct avec les nouvelles réalités urbaines, qui imposeront désormais le concept d’« intégration » issu du langage mathématique, qui doit souligner les dimensions multiples du processus. Cette articulation « assimilation-intégration » occupera la scène jusqu’aux années 1970.C’est ce bagage conceptuel, mais souvent sans son épaisseur, qui introduira les notions d’assimilation, d’intégration, d’acculturation dans les discours migratoires européens. On vivra avec ces concepts jusqu’aux années 1970.

À ce moment-là, aux États-Unis, dans l’ambiance post-moderniste des Sixties, on verra naître une nouvelle discipline, les cultural studies qui introduisent le concept de multiculturalisme. Le concept sera immédiatement controversé : ne se focalise-t-il pas trop sur les dimensions « culturelles » et ne réduit-il pas la culture à une pure expression de la subjectivité, indépendamment de sa dimension anthropologique ? De son côté, le concept d’interculturalité viendra du monde de l’éducation, lui qui est confronté à la nécessité de « faire société » dans la classe avec des jeunes d’origines et de cultures multiples. Mais l’émergence au même moment du « mouvement Black » montrera les limites de l’approche purement culturelle pour cerner les processus en cours. Des groupes issus des diverses immigrations mobiliseront et réactiveront des référents culturels comme soubassement de revendications identitaires fortes au sein d’une société travaillée par la ségrégation sociale/raciale. On parlera alors d’« ethnicité ».

Un bilan, six balises

Il est indispensable aujourd’hui de revisiter à fond cette histoire conceptuelle et les catégories utilisées pour appréhender les migrations et leur devenir. Pour ma part, très schématiquement, je proposerais six balises. Balise 1. L’inclusion des populations nouvelles dans un espace est un processus qui se situe dans la durée, dans le sens d’un « temps social » et pas seulement chronologique.
Balise 2. Aujourd’hui, toute analyse doit tenir compte des processus de mondialisation et de globalisation. C’est trop rarement le cas quand on aborde les « questions d’intégration ».
Balise 3. Il n’est pas très utile d’envisager ces questions sous l’angle de catégories à portée morale : « discrimination », « racisme », « xénophobie », « islamophobie »… Celles-ci permettent d’identifier d’éventuels adversaires, peuvent servir à mettre des balises et des barrières. Mais elles sont impuissantes à comprendre des processus généraux et donc à construire des politiques publiques en fonction de cette compréhension2.
Balise 4. Ce processus n’est pas seulement culturel. Il ne se ramène pas à une insertion socio-économique et n’est pas d’abord conditionné par une question de nationalité juridique : tous ces éléments, et d’autres encore, interviennent. Comme l’écrivait R. E. Park, figure de proue de l’École de Chicago, c’est un processus qui se joue à des paliers multiples, chaque palier ayant sa spécificité et son autonomie relative. Par exemple, même si on peut être hostile à l’assimilation « en général », certaines formes d’assimilation aux usages dominants en vigueur sont incontestablement indispensables : connaître des rudiments de la langue officielle, savoir ce qu’est un contrat, connaître la valeur de l’argent, maîtriser les codes quant à l’usage du temps (ponctualité, horaires…).
Balise 5. Dans un monde globalisé et ayant conscience de son pluralisme, il importe d’interroger l’implicite généralisé qui considère un modèle dominant ou hégémonique dans lequel les nouveaux venus n’ont qu’à « entrer » (s’assimiler, s’acculturer…), même si c’est parfois le cas (voir la balise précédente). Mais si les identités collectives contemporaines sont moins closes que par le passé, elles ne sont pas pour autant évanescentes. Peut-être même qu’une telle identité, du fait même de la globalisation, est encore plus indispensable à une vie collective. Mais pas à la manière des XIXe et XXe siècles, ni à la manière des anciennes identités religieuses exclusives. Une nouvelle forme d’universalisme « inclusif » est à inventer.
Balise 6. Enfin, ces définitions et discussions sont débordées lorsqu’on se réfère aux populations qui font référence à l’islam et qui introduisent des dynamiques nouvelles. L’islam transplanté et recomposé de nos villes est plus qu’un fait culturel ou une modalité de la différence ethnique : c’est un fait à potentialité universelle. Le débat qu’il suscite soulève des enjeux au-delà du pluralisme, au-delà de l’interculturel et au-delà de l’ethnicité.
À l’origine, le concept d’intégration – qui s’est beaucoup appauvri depuis, du moins en Europe – avait pour fonction de dire cette complexité, qui est celle des constructions des réalités collectives en général. C’est la question qui est posée par la sociologie et les sciences politiques : comment les sociétés tiennent-elles ensemble ? Ce processus est en pleine transformation3 et les questions migratoires et post-migratoires n’en sont qu’un aspect. Ne serait-il pas temps de « désimmigrer » quelque peu les questions relatives aux immigrations ?

Notes:
1   Sur l’émergence de ces concepts dans l’histoire et la notion d’espace public, lire les chapitres que j’ai rédigés dans l’ouvrage publié avec A. Bastenier, Immigration et espace public. La controverse de l’intégration, Paris, L’Harmattan, 1993.
2 Ainsi, dans des cas extrêmes, une politique de quotas, issue d’un constat de discrimination lourde peut servir, mais il me semble que vouloir généraliser cet instrument risque de contribuer à figer des catégories sociales.
3 F. Dassetto, L’endroit et l’envers. Regards sur la société contemporaine, Bruxelles, Labor, 1999 ; Le cinquième royaume. Quelles assises culturelles et sociales pour une Belgique (con)fédérale ? Bruxelles Couleur livres, 2008.
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