“Exil”: 35 ans d’écoute

Depuis 1976, le Centre Exil apporte son soutien aux migrants qui font face à la double blessure de l’exil : celle qui résulte de la violence subie dans le pays d’origine et celle, moins visible, qui résulte du regard que porte le pays d’accueil sur eux. Pour ce faire, il mise sur le lien humain, sans jamais cesser d’affiner son expertise et de renouveler sa méthode de travail.

Derrière sa façade discrète, située le long d’un important lieu de passage et d’embouteillages bruxellois, le Centre de santé mentale Exil est plein de vie. Ici, de nombreux patients disent « se sentir à la maison » confie Claudia Galaz, psychologue responsable de l’équipe Enfants-adolescents. Ces patients, ce sont des migrants, pour la plupart victimes de tortures ou de violences organisées, auxquels les 21 personnes qui composent l’équipe pluridisciplinaire et multiculturelle du Centre Exil proposent un accompagnement psycho-médico-social individuel, familial et en groupe.

À l’origine

Franz Baro, professeur de psychiatrie à la KUL et médecin directeur du Centre Exil, se souvient des débuts. C’était en 1976, il y a plus de 35 ans : le Colat – collectif latino-américain de travail psycho-social – naissait des efforts de réfugiés latino-américains pour surmonter les traumatismes que leur avaient infligés les dictatures et entamer une nouvelle vie. À l’image du parcours de son cofondateur, le médecin chilien Jorge Barudy (voir encadrés), le collectif s’est spécialisé dans la santé mentale, avec une attention particulière pour le « self-help » qui consiste à soutenir les ressources personnelles et le réseau social d’un patient pour lui permettre de se reconstruire. Face à l’arrivée progressive en Belgique de réfugiés venus d’horizons plus variés, le Colat a ouvert plus largement ses portes et a pris le nom d’Exil. En 2011, 546 patients sont passés par la salle d’attente. Ils venaient d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, du Moyen-Orient, ou encore d’Europe de l’Est.

Pendant ce temps…

Parallèlement au développement du Centre Exil, la société belge a évolué au fil des dernières décennies. « La représentation sociale du réfugié a changé, note Reza Kazemzadeh, psychologue responsable de l’équipe Adultes. Dans les années 70, elle était associée à une certaine fierté ; actuellement, ce statut n’est plus valorisé ». Et Franz Baro d’ajouter : « Il y a aujourd’hui des crises graves dont la crise économique est la plus visible. Les gens se sentent de ce fait beaucoup plus vulnérables, ce qui favorise l’intolérance ». Reza Kazemzadeh épingle aussi l’apparition des centres d’accueil pour demandeurs d’asile, qui s’apparentent à des lieux « entre deux » où les personnes sont mises « en attente ». Il en résulte une exclusion sociale qui n’est pas sans conséquences sur leur santé mentale.

« On ne vous voit pas, vous n’existez pas »

Si l’attente et l’incertitude qui entourent leur procédure d’asile génèrent un stress quotidien pour les candidats réfugiés – difficile en effet de faire des projets d’avenir dans ces conditions – le système exerce également sur eux une forme de violence moins visible, plus sournoise. « On ne vient pas vous chercher pour vous maltraiter, explique Reza Kazemzadeh, mais on vous met au ban de la société. On ne vous voit pas, vous n’existez pas. On vous traite de manière administrative. Vous ne vous sentez pas reconnu en tant qu’être humain. Et comme cette violence est peu visible, les gens ont du mal à mettre des mots dessus. Ils expriment une sorte de mal-être, de difficulté à vivre ou à rentrer en contact. À long terme, cela peut avoir des conséquences psychologiques graves ». Au-delà de cette violence cachée, « il y a quand même des choses très claires », ajoute Claudia Galaz, faisant référence au racisme et aux insultes dont sont victimes certains de ses jeunes patients.

« Quand je suis arrivé en Belgique, j’ai atterri au paradis. Le reconnaissance était si grande, l’accueil si chaleureux… C’était une réponse très constructive de la société qui m’a énormément aidé à l’époque. Ce qui se passe aujourd’hui me met en colère. La solidarité se désagrège à vue d’œil. Pas seulement en Belgique, mais dans toute l’Europe. »
Jorge Barudy, fondateur du Centre Exil, dans De Standaard (28-29 juillet 2012)

« On met en doute leur histoire »

Autre forme de violence dont souffrent, au cours de leur procédure, les demandeurs d’asile victimes de traumatisme : la mise en doute de leur histoire. « Au niveau clinique, explique Claudia Galaz, la reconnaissance de la qualité de victime est essentielle ». Or dans le cadre de l’examen de leur demande d’asile par les autorités, c’est le contraire qui se produit. On demande aux personnes de prouver ce qu’elles ont vécu, on le remet en doute. « Cette sensation qu’on ne les croit pas est quelque chose qui les blesse, qui les humilie et dont ils nous parlent lors des consultations ».

« Dans les centres d’accueil, il y a rarement un soutien spécialisé pour les victimes de torture et de violence. Et le Commissariat général aux réfugiés, qui doit juger leurs demandes d’asile, les rend souvent une deuxième fois victimes. Les victimes doivent prouver qu’elles ont été torturées. On leur demande des détails, par exemple ce à quoi ressemblait leur environnement, dans quelle prison elles ont été emmenées, à quelle date cela s’est passé… Mais le propre des victimes est précisément qu’elles ne se souviennent pas de ces détails.
En obligeant les personnes à creuser aussi profondément dans leur mémoire, on les torture en réalité une deuxième fois. »
Jorge Barudy

Toutes ces violences, visibles ou invisibles, même les plus petites, ont un « effet cumulatif » conclut Franz Baro. Elles viennent s’ajouter à celles qui ont poussé le migrant à quitter son pays d’origine. Mais au Centre Exil, on reconnaît que le travail des thérapeutes et celui des juristes ou des autorités répondent à des logiques différentes – l’une plus empathique, l’autre cherchant à objectiver – et on insiste sur l’importance d’une bonne collaboration avec les instances officielles.

Ces violences qui poussent à l’exil

Quelles sont ces blessures psychologiques que ces hommes, ces femmes et ces enfants emmènent avec eux depuis leur pays d’origine ? Qui sont ces migrants auxquels s’adresse le Centre Exil ? Leur nationalité varie dans le temps en fonction des conflits dans le monde, et leur vécu dépend de leur région d’origine, du type de violence qui s’y déroule, de l’intensité de cette violence, ou encore de leur âge. « Le fait pour un enfant d’avoir été témoin de violences infligées à ses parents peut être au moins aussi traumatisant pour lui que d’en avoir été directement victime » explique Claudia Galaz. Mais quelle que soit la nature des tortures et violences infligées, signale Franz Baro, elles ont en commun « d’attaquer, voire de détruire le noyau identitaire, le fond intérieur de leur victime – ce qui est très grave ».

« On le voit souvent chez les victimes de torture et de violences organisées : si elles y font face seules, elles n’ont presque aucune chance de s’en sortir ; si elles reçoivent de l’aide, cela devient possible. Le plus important de ce que je leur ai transmis, c’est qu’elles ont le devoir de se relever. Qu’elles ne peuvent pas céder à leurs bourreaux, qui ont voulu les détruire. Que ceux-ci ne peuvent pas finalement gagner. »
Jorge Barudy

Rétablir le lien humain

Pour réhabiliter les victimes de traumatismes, et contrer le risque de double traumatisme, le Centre Exil mise sur l’humanisation. Comme l’explique Claudia Galaz, « ce qui caractérise Exil, c’est le lien humain, la relation authentique, réciproque, de personne à personne, aussi bien entre le thérapeute et le patient qu’au travers du travail en groupe ». Dans le même esprit, le « Programme Parrainage » d’Exil propose à des adultes ou des familles d’accompagner moralement un jeune demandeur d’asile. « On cherche aussi à normaliser la souffrance, qui est rarement pathologique » continue Claudia Galaz. « On cherche à la contextualiser pour lui donner du sens, en expliquant par exemple qu’elle est liée au système et que la personne n’en est pas responsable ». 

L’art-thérapie pour panser les douleurs de l’exil
Une caractéristique du Centre Exil, explique Claudia Galaz, « c’est son envie de rester ouvert et d’améliorer la qualité de son travail ». Le Centre a notamment adopté l’art-thérapie à médiation corporelle, ainsi que la fascia-thérapie et la danse-thérapie, de nouvelles approches corporelles complémentaires au suivi psychosocial. Ces approches font l’objet actuellement d’une recherche-action menée auprès de jeunes filles enceintes ou de jeunes mamans mineures, pour traiter leur traumatisme (excision, viol, mariage forcé…) et tenter de limiter sa transmission à l’enfant.

En savoir plus : www.exil.be
Si le « Programme Parrainage » vous intéresse, vous pouvez contacter Exil au 02/534.53.30.

 

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