Emirdag, mes racines…

Près de la moitié de la diaspora turque vivant en Belgique viendrait d’Emirdag. L’histoire de ce petit arrondissement anatolien de 40 000 habitants qui accueille chaque été plus de 100 000 vacanciers, reste largement méconnue de la population belge. Ce reportage sur le terrain nous fait découvrir quelques-unes des raisons qui poussent la diaspora turque de Belgique à maintenir des liens durables avec une localité située à plus de 3000 km de leur domicile belge.

Fin de journée du mois d’août 2013 dans le petit village de Catalli à une dizaine de kilomètres du centre historique de l’arrondissement d’Emirdag1. Le jeune berger Ali ajuste son béret made in France et enfile sa veste belge où figurent le logo et la publicité d’une société de nettoyage basée à Gand. Armé d’un chien de chasse pour protéger son troupeau de chèvres, d’une mule pour transporter ses provisions à plus de 2000 mètres d’altitude, d’une lampe LED rechargeable et d’un téléphone portable, il jette un dernier regard vers Alper, son unique fils aux yeux d’un bleu perçant avant de reprendre le chemin de la montagne.

Mulet ? Chargé ! Lampe ? Chargée ! GSM ? Chargé ! Ali empoigne rapidement son baton de berger et guide son troupeau en direction des sentiers qui les dirigent tranquillement vers Hasanölen, la montagne la plus proche de son village. Notre berger entretient des contacts très fréquents avec sa famille répartie entre la Belgique (ses parents), la France (son frère) et les Pays-Bas (son oncle). « Je n’ai jamais voulu m’installer en Belgique. J’ai décidé de revenir au village en espérant avoir suffisamment de demandes pour gérer à Emirdag les investissements de ceux qui vivent à l’étranger, en commençant par mes proches », raconte Ali qui s’interrompt pour répondre à son oncle Mustafa qui s’inquiète par téléphone depuis les Pays-Bas de la santé de ses chèvres.

Commerce international et marché local

Le calcul économique est assez simple. Le commerce des chèvres ou des moutons d’ailleurs en Turquie offre de sérieux gains : 200% par dépôt de 300 euros en l’espace de 3 années d’efforts intenses. Pour commercer, il faut aussi savoir vendre et pour marchander, il ne faut surtout pas rater le jour des affaires qui se déroule généralement les mardis à Emirdag, au célèbre « marché du yogurt ». Ali s’y rend au moins une fois par mois. Ce marché en plein air, populaire et hebdomadaire, est le principal point de rencontre entre les commerçants, les villageois et les expatriés qui échangent les dernières nouvelles de l’actualité locale. Il arrive aussi que les « Gavurcu » – les expatriés – fassent des « courses familiales particulières » pour trouver le gendre ou la belle-fille idéale car le mariage endogame arrangé est une des spécialités des Turcs d’Europe.

Ce marché en plein air, populaire et hebdomadaire, est le principal point de rencontre entre les commerçants, les villageois et les expatriés qui échangent les dernières nouvelles de l’actualité locale.

Une étude2 récente sur l’histoire et la trajectoire migratoire intergénérationnelle des migrants turcs d’Europe indique que le moyen de contracter un mariage est passé du mariage arrangé (84% des mariages de première génération ont été conclus via le système de « görücü usulu », soit à l’aide d’un intermédiaire familial) au mariage par rencontre simple entre les parties (60%). Le taux de mariage endogame (mariage entre cousins proches ou éloignés) chute d’une génération à l’autre mais reste très élevé : 84% pour la première génération, 40% pour la troisième génération. Ces chiffres s’expliquent essentiellement par le degré élevé d’entraide familiale et par l’usage du mariage comme moyen d’immigration vers un pays européen. Résultat inattendu, un record de divorces : près de 500 affaires traitées annuellement par le palais de justice d’Emirdag3 sans compter les cas de divorce prononcés par les tribunaux belges.

L’émigration n’a cependant pas que des avantages pour Emirdag et ses environs. Elle provoque le départ massif des jeunes, de nombreux problèmes psychologiques entre couples, des divorces, une perte progressive de la connaissance linguistique et culturelle turque et une inflation du prix des produits en raison de l’arrivée des vacanciers.

Impact économique des « Gavurcu »

Plusieurs recherches indiquent que l’émigration vers la Belgique a principalement touché les habitants des villages autour d’Emirdag, soit les classes les plus pauvres, et accessoirement les classes les plus aisées (commerçants) du centre-ville d’Emirdag. Sur place, une certaine rivalité existe même entre les habitants du centre et ceux de la périphérie même si l’impact économique de l’émigration villageoise sur le développement d’Emirdag n’a jamais fait l’objet de recherche scientifique approfondie. Cependant, la ferveur du commerce de bétail et de l’agriculture locale ainsi que les investissements annuels des « Gavurcu » dans le secteur de l’immobilier – construction de villas individuelles ou rachats de commerces et de terrains – montrent que la première et la deuxième générations des migrants ont massivement investi leur épargne dans l’économie de leur village d’origine.

Malheureusement, les investissements se font majoritairement pour des projets individuels ou familiaux, rarement dans l’intérêt de la collectivité. Notons cependant quelques initiatives d’associations basées en Belgique : fourniture gratuite de fauteuils pour les handicapés, attribution de bourses d’études aux étudiants défavorisés, création de puits d’eau en montagne, financement des parcs et des centres de repos pour les personnes âgées. « La migration vers l’Europe reste considérée comme une bouée de sauvetage car les jeunes se comparent toujours aux jeunes vacanciers en provenance d’Europe qui débarquent à bord de coûteux véhicules avec de luxueux vêtements4 », explique le professeur Erol Kutlu.

Retour vers le futur ?

D’origine villageoise, la famille du berger Ali a majoritairement choisi d’émigrer vers la Belgique. Mais ces premiers migrants des années 1960 et 1970 vivent-ils encore en Belgique ? Toujours selon la même étude, seulement 32% des migrants de la première génération vivent encore dans leur pays de destination (Belgique, Allemagne, France, Danemark ou Pays-Bas) car beaucoup sont décédés, sont retournés vivre en Turquie ou vivent en partie en Turquie (en été) et en partie dans le pays de destination (en hiver). C’est le cas de Mustafa, l’oncle d’Ali, qui annonce son intention de retourner vivre définitivement à Emirdag. Il y a déjà sa maison, sa voiture et ses chèvres, il ne lui reste plus qu’à franchir le pas vers son soleil d’origine. « Je pense qu’il y aura beaucoup de retours prochainement parmi les Turcs à cause de la crise économique en Europe, du climat et du peu de stress à Emirdag. Je suis persuadé qu’on peut gagner aussi bien là-bas avec un minimum d’intelligence », déclare-t-il.

Erol Kutlu estime au contraire que « le rêve du retour des migrants est en train de s’effondrer. Les enfants des migrants ne montrent aucune intention de suivre leurs parents au pays. Dès que ces personnes âgées qui font des aller-retour entre l’Europe et Emirdag auront disparu, leurs grandes et luxueuses maisons à Emirdag vont rester inoccupées, des villages entiers vont se vider, le prix des maisons va chuter et une fois que les jeunes auront vendu ces maisons et ces terrains hérités, ils vont perdre les liens économiques historiques que la famille entretenait avec Emirdag ».

Mourir en exil et se faire enterrer loin de ses ancêtres, sur des terres jugées impures religieusement, fait partie des grandes craintes des populations musulmanes.

L’économie est un facteur très important pour comprendre les liens qui continuent d’attacher les migrants à leurs terres familiales d’origine, mais ce n’est pas le seul. La mort est aussi ce qui unit les êtres de même origine. Mourir en exil et se faire enterrer loin de ses ancêtres, sur des terres jugées impures religieusement, fait partie des grandes craintes des populations musulmanes. Pour pallier cela, les Turcs de Belgique ont développé plusieurs réseaux informels d’assurance rapatriement des corps vers le village d’origine de la famille. Concrètement, chaque chef de famille vivant en Belgique paye une cotisation annuelle d’environ 40 euros afin de bénéficier d’une prise en charge des frais de rapatriement de Belgique vers Emirdag de tout décès d’un membre intervenu en cours d’année.

Langue et littérature d’Emirdag

Parallèlement à ces liens économiques et familiaux, une littérature originale d’Emirdag se développe en langue turque, avec un dialecte spécifique, à travers de nombreux récits historiques, biographiques ainsi qu’une abondante production de poèmes et chansons populaires. Citons le nouvel Atlas historique et culturel d’Emirdag d’Ahmet Urfali5. Cette « bible » de 820 pages remonte les siècles, détaille les moments clés, précise l’origine ethnique des migrants de et vers Emirdag, propose une chronologie historique, analyse l’origine des familles et offre une vue d’ensemble sur les spécificités culturelles d’Emirdag en plus de quelques considérations sur le phénomène migratoire vers la Belgique. Les travaux d’Ömer Faruk Yaldizkaya6 sur les chansons populaires et les élégies (chants pour les morts) turkmènes révèlent l’existence de véritables stars locales comme Cengiz Akin, Faki Edeer ou Asik Yoksul Dervis .

Après avoir passé toute la nuit en montagne, Ali reprend la route du village avec ses centaines de chèvres pour rentrer chez lui. Une longue nuit de travail passée à assurer la protection des animaux contre les loups et les voleurs vient de s’achever. Il allume une dernière cigarette avant de faire son rapport par SMS à l’attention de Bruxelles, Gand, Terneuzen : « Pas de brebis égarée cette nuit ! Demain, on recommence… ».

TURQUIE-EUROPE: LES PLUS OU LES MOINS7

EN HAUSSE
– le niveau d’éducation : l’ascenseur social éducatif a mieux fonctionné pour les enfants de migrants que pour les enfants de parents turcs n’ayant pas émigré
– le patrimoine immobilier en Turquie des migrants ayant décidé de retourner vivre au pays est plus important que celui des générations vivant actuellement dans les pays européens ; les migrants de la deuxième génération sont plus fréquemment propriétaires (54%) d’un bien immeuble dans un pays européen car la troisième génération reste relativement jeune et la première génération a préféré investir en Turquie
– l’acquisition de la nationalité du pays de résidence : 34% des individus de la première génération contre 68% de la troisième génération
– le taux de mixité des fréquentations sociales s’améliore : 68% des individus de la première génération n’ont que des amis originaires de Turquie contre 32 % pour la troisième génération
– les interactions sociales à distance (internet, téléphone, SMS) entre les Turcs d’Europe et leurs proches vivant en Turquie se développent

EN BAISSE
– la nationalité turque : 91% des individus de la première génération ont la nationalité turque mais seulement 71% des individus de la troisième génération
– la connaissance de la langue turque    
– la fréquence des visites diminue d’une génération à l’autre=
globalement inchangé
– l’identification à la population turque (70% pour la troisième génération) contre une faible identification à la population du pays de résidence (29 % pour la troisième génération)
– le soutien aux symboles culturels turcs : plus de 90 % des Turcs de première, deuxième et troisième génération soutiennent la Turquie au concours de chant de l’Eurovision et l’équipe nationale turque de football
– les flux d’argent des migrants au profit des membres de la famille dans le pays d’origine restent constants : plus de 40% des individus envoient de l’argent à leurs proches

NASREDDIN à SCHAERBEEK

La « cité des ânes »Au coin de la rue Gallait et de la rue Rubens à Schaerbeek se trouve la statue d’un drôle de type bien enveloppé et enturbanné qui est assis à l’envers sur un âne. Il s’agit de Nasreddin Hoca (prononcez Hodja), un personnage religieux mythique de la culture musulmane qui a vécu au XIIIe siècle et qui est célèbre dans les pays du Moyen-Orient pour ses histoires marrantes, bouffonnes, absurdes et moralisatrices.

L’histoire même de l’érection de cette statue à Schaerbeek pourrait venir s’ajouter à ses multiples bouffonneries ancestrales. Longtemps promise et débattue par des candidats politiques, financée par des représentants de la société civile turque en Belgique et par la République de Turquie, la statue de Nasreddin a finalement pu être inaugurée en pleine campagne électorale de 2006 après avoir recherché désespérément un endroit non classé et suffisamment solide pour accueillir ce nouveau monument schaerbeekois. Souvent maltraitée, la statue de ce vieil homme conservateur assis sur un âne aussi têtu que lui-même et qui, enfoui dans un coin du quartier, hésite toujours entre Schaerbeek et sa patrie d’origine reflète assez bien l’image de la diaspora turque de Belgique.

Notes:
1    Urfali (Haydar), Emirdaglilarin girisimci gücü, Emirdag Dergisi, n°23, décembre 2011
2   2000 Aile : Avrupa’daki Türklerin Göç Tarihçeleri, LineUp – Migration histories of Turks in Europe, mai 2013, lien : www.lineup.essex.ac.uk
3   Kutlu (Erol), Göçün Emirdag ilçesine etkisi, Emirdag Dergisi, n°23, décembre 2011
4   Urfali (Ahmet),  Emirdag Tarih ve Kültür Atlasi, 2013
5   Yaldizkaya (Ömer Faruk), Emirdag Türküleri, 2003
6   Erenolgu (Halil), Emirdag Yazilari, 2010
7   2000 Aile : Avrupa’daki Türklerin Göç Tarihçeleri, LineUp – Migration histories of Turks in Europe, mai 2013, lien : www.lineup.essex.ac.uk

 

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