Au Foyer: “Les Roms pour les Roms”

Le Foyer est une structure bruxelloise qui existe depuis quarante ans et qui a reçu, en 2003, mandat du gouvernement flamand pour travailler sur les groupes cibles « Roms et Gens du yoyage » dans le cadre du décret minorité de 1998. Koen Geurts y gère le service « Roms et Gens du voyage » et y a développé une méthodologie spécifique basée sur la collaboration et la responsabilisation. Entretien.

Comment le travail du Foyer avec les Roms a-t-il débuté ?
Tout a commencé par une analyse profonde de la situation des Roms à Bruxelles. À partir de là, nous avons fait des choix pour préciser notre approche. Nous avons décidé de nous concentrer sur la scolarisation. C’est le premier point essentiel pour faire en sorte qu’à long terme, l’inclusion des Roms soit effective.

De quelle façon travaillez-vous sur la scolarisation des enfants roms ?
De façon très large, parce qu’on ne peut pas exiger des familles qu’elles envoient leurs enfants à l’école sans qu’il y ait une approche spécifique à leur égard. On s’occupe donc aussi d’un certain encadrement familial, pour faire en sorte que les enfants aillent à l’école et suivent régulièrement les cours. Quand les familles viennent chez nous, nous prenons en charge la scolarisation et plus largement, les obstacles qui empêchent les enfants d’aller à l’école. Pour les autres questions, comme les problèmes administratifs, les statuts de séjour, les problèmes médicaux, Le Foyer va guider ou accompagner les familles vers d’autres services compétents.

Comment s’organise le travail du Foyer ?
Nous avons trois axes d’intervention. D’abord, nous sommes le point d’appui pour les services et les intervenants qui travaillent avec des Roms. En première ligne, nous sommes un point d’appui pour les familles roms elles-mêmes. Elles peuvent venir rencontrer nos accompagnateurs pendant leurs permanences et leur soumettre tout type de problèmes auxquelles elles sont confrontées. On va s’occuper surtout de tout ce qui est scolaire : orientation, collaboration avec les écoles et les PMS, inscriptions, médiation des conflits, suivi de l’absentéisme en collaboration avec les écoles… En deuxième ligne, nous donnons des informations et nous dispensons des formations. Nous essayons de mettre en place une collaboration systématique entre les divers services et nos médiateurs.

Les médiateurs constituent notre deuxième axe d’intervention. Nous avons une équipe qui comprend trois médiateurs roms et une médiatrice roumaine non rom. Ils collaborent aussi systématiquement que possible avec les acteurs sociaux, et particulièrement avec les écoles. On leur demande de nous avertir en cas d’absence d’un élève, pour qu’on puisse faire une visite à domicile et renforcer le lien entre les familles et les écoles. L’implication des parents dans le processus scolaire est très importante. Nos médiateurs les incitent à être présents aux réunions de parents, lors de la remise du bulletin, en cas de rendez-vous chez le directeur… Si on les invite de manière pro-active, on peut les mobiliser. Tout ce travail a mené à de très gros changements dans les écoles qui comptent un grand nombre de Roms, où on considérait que l’absentéisme et la passivité des Roms étaient des traits de leur culture. Nous avons prouvé que ce n’était pas le cas. Depuis cinq siècles, l’histoire des Roms est marquée par la stigmatisation, la discrimination, l’exclusion parce qu’ils ont un autre mode de vie et des spécificités culturelles. Aujourd’hui, on relève encore des frictions et une grande méfiance. Le premier objectif du médiateur est donc de rétablir les liens de confiance entre la société et les Roms, et notamment entre l’école et les familles.

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Notre troisième axe d’intervention, c’est notre centre de formation, qui s’apparente à une école secondaire à enseignement partiel. Actuellement, plus de quarante jeunes Roms qui ont entre quinze et dix-huit ans y sont inscrits. Ils ont la possibilité, s’ils font du bon travail, d’obtenir un contrat d’apprentissage de neuf mois dans une entreprise. On propose des cours de langues, mais aussi des cours d’alphabétisation, ces jeunes ayant en effet souvent un énorme retard d’apprentissage. Voilà un exemple qui montre que la scolarisation, y compris pour les adolescents qui sont un groupe très difficile, peut être une base pour accéder au marché de l’emploi. Lorsqu’ils ont dix-huit ans, nous accompagnons nos élèves dans leur recherche d’emploi et chaque année, une dizaine d’entre eux trouve un travail, d’autres s’installent comme indépendants. Nous essayons de montrer qu’il existe des méthodologies pédagogiques qui fonctionnent avec des populations qui ont un parcours scolaire catastrophique.

Quels sont les obstacles que vous rencontrez dans votre travail quotidien ?
D’abord, si l’obligation scolaire est fixée par la loi, son contrôle et son suivi sont presque inexistants. Nous avons affaire à des cas très problématiques, des familles où l’absentéisme est énorme. Il s’agit parfois de personnes qui mendient, avec ou sans enfant. Certaines familles reçoivent l’aide du CPAS, ont un statut de séjour, mais nous n’arrivons pas à scolariser leurs enfants. Le pouvoir du médiateur est limité, nous ne pouvons pas forcer les enfants à aller à l’école. Bien sûr, ce cas de figure concerne une minorité des quelque 7000 Roms vivant à Bruxelles. Un autre problème se situe au niveau des mariages et des grossesses précoces. Certaines jeunes filles sont mariées à treize ou quatorze ans. Dès qu’il y a mariage, il y a grossesse, et ces jeunes ne vont plus à l’école. Au centre de formation, nous sommes souvent confrontés à cette problématique, liée à la culture. Il faut impulser un changement de mentalité.
De plus en plus de Roms veulent d’ailleurs que cela change. En tant que groupe, dans une société moderne, ils ne peuvent pas se permettre d’hypothéquer les chances des adolescents et des femmes. Il y a une tendance à l’évolution, mais ça va lentement. C’est pour cette raison que nous disons que nous travaillons sur les générations. Un troisième obstacle se situe au niveau de l’école maternelle. Pour certaines familles, envoyer de petits enfants à l’école est encore considéré comme un abandon, une négligence. C’est pour cela qu’une mère, même lorsqu’elle mendie, veut que ses enfants restent auprès d’elle, surtout lorsqu’ils sont très petits. Il n’est pas question de les mettre dans une crèche, c’est vraiment tabou.

Que faut-il faire pour obtenir des résultats positifs ?
Notre stratégie est de relever les bonnes pratiques que nous avons pu mettre en place, et de faire en sorte que le gouvernement les soutienne. Beaucoup de projets centrés sur les Roms voient le jour, mais très peu obtiennent des résultats palpables et quantifiables. Certains de ces projets ont reçu beaucoup d’argent, mais ce n’est pas ça qui va garantir un bon résultat.
Actuellement, il y a une sorte de « Roma business » en Europe. Il y a énormément d’argent en provenance de différents fonds européens. Malheureusement, les résultats ne touchent pas les Roms eux-mêmes, ces projets sont basés sur des principes qui ne marcheront pas avec ce genre de groupes et de problématiques complexes. Pour fonctionner, pour obtenir des résultats, nous suivons plusieurs principes de base.

Quels sont ces principes ?
Notre premier principe c’est : « Les Roms pour les Roms ». Il faut des Roms dans notre équipe de médiateurs et, si on veut améliorer la situation des Roms, il faut collaborer avec eux. Ce n’est pas simple pour un Rom de devenir médiateur, il faut garder un équilibre très fragile.

Un deuxième principe important est : « S’il y a trop d’argent, c’est ­dangereux ». Les Roms deviennent un business, comme je l’ai évoqué. Certaines personnes essaient de profiter du fait qu’il y a de l’attention et de l’argent au niveau européen pour créer leurs propres associations, fondées non sur un engagement social mais sur d’autres ambitions. Je suis partisan de ne pas travailler avec de gros montants d’argent. Les associations et les personnes vraiment engagées peuvent fonctionner avec de petites sommes, pourvu qu’elles soutiennent les bonnes pratiques.

En plus de l’accompagnement, nous insistons également sur la responsabilisation. Pour aider les Roms au mieux, il faut développer et renforcer leurs propres capacités et ne pas les sous-estimer. Ils savent, mieux que quiconque, comment survivre. Cette logique de survie peut aller très loin. Certains groupes vont jusqu’à exiger de recevoir tout ce dont ils ont besoin. Mais si on donne de façon unidirectionnelle, on ne va jamais changer cette mentalité. Si on veut un changement structurel et une amélioration de la situation, il faut que les responsabilités soient partagées des deux côtés. Les Roms ont assez de force dans leur communauté. Entrer dans la communauté avec des médiateurs, c’est découvrir un tout autre monde. En arrivant à voir ce qu’il y a derrière la façade, en insistant sur la responsabilisation, on peut arriver à changer les choses. Si on peut montrer aux gens qu’on fait des efforts pour les responsabiliser, on reçoit beaucoup de respect de leur part, et on a plus d’impact.

Propos recueillis par Damien Spleeters

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