À quoi servent les centres fermés ?

Ce texte est extrait de : « Par peur des appels d’air, donner le ton l’air de rien ; historique et objectifs des politiques d’éloignement et d’enfermement des étrangers », La mise à l’écart de l’étranger : centres fermés et expulsions, pp. 23-26, Éditions Labor, 2004.

 Nos dirigeants, en matière d’asile et d’immigration se laissent « guider par des considérations d’efficacité », de pragmatisme, de crédibilité, de gestion souple et rapide (à « flux tendus », serions-nous tentés de dire). Il est souvent coupé court aux objections juridiques, politiques, philosophiques ou humanitaires par le caractère pratique des projets et leur nécessité face à un flux de migrants qu’il faut impérativement endiguer. Gagner du temps, faire du chiffre : tels sont bien les premiers soucis des gouvernements successifs.

La moindre évaluation de toutes ces réformes [dans ces matières] amène pourtant à conclure à leur totale inefficacité de ce point de vue. Toutes les dispositions prises se révèlent assez inopérantes face à l’ampleur d’un mouvement désormais irréversible : des étrangers continuent de pénétrer légalement ou illégalement sur le territoire. Les mesures semblent même contre-productives et le résultat aux antipodes des objectifs proclamés puisqu’elles favorisent l’immigration clandestine. Plus les conditions d’admissibilité et les contrôles sont élevés, plus ils font le fonds de commerce des trafiquants de faux documents et des filières clandestines (de voyage, de logement, de travail, de prostitution…) au détriment des demandeurs d’asile les plus dépourvus d’argent et de relations – ceux qui ont précisément le plus besoin de protection. De surcroît, le prix de ces mesures est exorbitant. Le coût annuel des centres fermés dépasse les 25 millions d’euros. Afin de préserver les rares étrangers qui ont droit à notre hospitalité et rassurer la population nationale, il importe de décourager les futurs candidats à l’asile de venir frapper à nos portes. 
 
Si cette inefficacité, ces violations du droit et ces effets pervers ne sont pas remis en question et sont au contraire reconduits et renforcés au fil des législations, c’est, d’abord, que toutes ces mesures visent d’autres effets ou remplissent d’autres fonctions. La politique ne doit pas être seulement pragmatique, elle doit se faire également symbolique. Il s’agit de produire des effets d’annonce, « de lancer un signal à l’adresse du monde extérieur », aussi bien aux étrangers (présents et à venir) qu’à l’opinion publique nationale et aux autres États. 
 
Pour endiguer les flux, un système ne doit pas être efficace qu’en aval (capacité à refouler), il doit l’être aussi en amont et son arme à ce niveau s’appelle la dissuasion. Afin de préserver les rares étrangers qui ont droit à notre hospitalité et rassurer la population nationale, il importe de décourager les futurs candidats à l’asile de venir frapper à nos portes. Plus les mesures seront dures, plus elles seront efficaces – même sans l’être pratiquement – si elles reçoivent « la publicité requise », simplement parce qu’elles sont effrayantes. (…) Le système fonctionne tellement bien que si autrefois 60% des réfugiés venaient par Zaventem, aujourd’hui il n’y en a plus que 6%. Ici aussi les effets s’avèrent pervers. En voulant dissuader les « faux » réfugiés au profit des « vrais », on dégrade l’image hospitalière de la Belgique, ce qui décourage davantage ces derniers que les premiers. L’image n’est pas seule à être détériorée, l’accueil de la population l’est aussi puisqu’on lui inculque une vision suspicieuse et criminalisante de tout étranger dès lors que les demandeurs d’asile et les illégaux –voire récemment des délinquants au terme de leur peine – sont détenus dans les mêmes lieux carcéraux. 
 
Le triomphe du néolibéralisme
 
À l’adresse de l’opinion publique, des messages sont aussi émis. Quoi qu’il en soit en pratique, il est impératif pour le gouvernement de lui faire savoir que des mesures drastiques sont prises afin de maîtriser le « problème » que posent les étrangers. Comme y insistait le ministre Melchior Wathelet [senior], il faut « tenir compte du fait qu’en cette matière, l’opinion publique joue un rôle important ». (…)  Lorsqu’on durcit le contrôle aux frontières et déploie un discours et un arsenal répressif en craignant que trop de laxisme et de présence des illégaux  soit « de nature à attiser un racisme latent », on propage une perception négative de l’étranger (fraudeur, dangereux, envahissant)  qui attise et canalise les peurs et incertitudes diffuses de la population, qui inspire ou renforce ses dispositions xénophobes. 
 
Vu leur persistance malgré leur évidence, nous pouvons nous demander si tous ces effets pervers ne sont pas voulus, ou du moins s’ils ne participent pas à un système plus vaste, plus implicite, qui se déploie dans nos sociétés : le triomphe du néolibéralisme sécuritaire (…) Les dispositifs de contrôle des flux migratoires ne contribuent-ils pas à la dérégulation du rapport salarial en produisant une main-d’œuvre vulnérable, flexible et corvéable à merci dont a besoin l’économie à flux tendus (plus la politique migratoire est restrictive, plus elle précarise les étrangers et les livre à la merci des filières clandestines et des exploiteurs peu scrupuleux) ? Ces dispositifs ne s’insèrent-ils pas dans un ensemble plus large de discours et de pratiques définissant et exacerbant de nouvelles menaces (en amalgamant dans un même « continuum sécuritaire » l’immigration, les mafias, le trafic de drogues et le terrorisme). (…) 
 
*Mathieu Bietlot est chercheur au Groupe d’études sur l’ethnicité, le racisme, les migrations et l’exclusion (Germe) de l’Université Libre de Bruxelles. Il a publié récemment un livre sur les centres fermés et les politiques d’asile et de migrations : Mathieu Bietlot, L’horizon fermé – Migrations, démocratie ou barbelés, éd. Espace de Libertés, 2009.
 
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