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Une migration de plus en plus féminine

Après le « plombier polonais », va-t-on bientôt stigmatiser la « femme de ménage roumaine » ? Ce ne serait pas impossible vu l’évolution du profil des migrants et la part de plus en plus importante que prennent les femmes dans le flot des travailleurs étrangers.

 En Belgique, comme ailleurs, on constate depuis une quinzaine d’années une féminisation croissante de l’immigration. Essentiellement masculine jusqu’à la fin des années 1980, l’immigration s’est féminisée entre 1994 et 1999, se rapprochant de la parité entre les genres (entre 100 et 103 entrées masculines pour 100 entrées féminines)1

Ce constat se retrouve également dans le nombre de permis de travail octroyés à des travailleurs étrangers. Entre 2000 et 2006, la part des femmes y est passée de 20% à 35 %. « On constate une féminisation croissante des flux migratoires partout dans le monde », explique Alice Poncelet, chercheuse au Centre d’études de l’ethnicité et des migrations de l’Université de Liège, et co-auteur d’une étude à paraître sur les migrations féminines et leur intégration en Belgique (Femigrin). Mais cette tendance n’est pas particulièrement importante au niveau global. « On la remarque surtout au sein de certaines communautés, notamment hispanophones (Équateur, Pérou, Bolivie) et dans les communautés brésilienne, biélorusse, roumaine et philippine ».Quand une Européenne délègue ses tâches domestiques à une travailleuse étrangère, l’immigration de cette dernière laisse une place vide dans son propre foyer. Les Philippines constituent d’ailleurs la nation la plus féminisée en terme de migration du travail, puisque 75% des permis octroyés en 2006 à des ressortissants de ce pays l’étaient à des femmes.Autrefois, on parlait davantage de femmes migrantes en termes de regroupement familial. Avec les enfants, elles suivaient leur mari parti travailler à l’étranger. « Aujourd’hui, c’est l’inverse, poursuit Alice Poncelet. De plus en plus souvent, la femme est le premier membre de la famille à être envoyé à l’étranger pour travailler. Le mari et les enfants la rejoignent plus tard. Et les maris éprouvent parfois plus de difficultés à trouver un emploi dans le pays d’émigration que leur épouse ». Une situation qui n’est pas sans conséquence sur l’équilibre de la cellule familiale et qui peut conduire à des bouleversements dans les rapports de genre au sein de la communauté.

Le développement du « care »

La cause de ce changement ? Une transformation importante des structures du marché du travail en Europe. « Autrefois, c’était surtout dans l’industrie que l’on avait un fort besoin de main-d’œuvre, explique Nouria Ouali, chercheuse au groupe d’étude « Genre et Migrations » de l’ULB. Ces emplois étaient essentiellement comblés par des hommes. Aujourd’hui, la pénurie de main-d’œuvre se ressent particulièrement dans le secteur de l’aide aux personnes ». C’est ce qu’on appelle désormais le « care ».

En Italie, par exemple, on connaît les « Badanti ». Ces femmes, dont le métier est de s’occuper nuit et jour des personnes âgées à leur domicile, sont majoritairement Roumaines, Moldaves, Ukrainiennes, ou Biélorusses. Dans un pays où la population âgée est en constante augmentation, leur rôle est essentiel. D’autant que les conditions de travail ne sont guère attirantes pour les Italiennes… « Des chercheurs ont montré que le salaire des Badanti oscillait autour des 600 euros par mois » poursuit Nouria Ouali. On est donc face à l’un de ces « 3D jobs » (Dirty, ­Demanding, ­Dangerous), que la fonction historique du travailleur migrant est de combler. Mais les secteurs en pénurie qui attirent les travailleuses migrantes sont plus étendus.

Les titres-services

En Belgique, on connaît moins le phénomène des « Badanti ». De nombreuses migrantes y travaillent pourtant aussi dans l’aide à domicile, notamment comme domestiques, et pour des salaires souvent équivalents à ceux pratiqués en Italie. « Pour ne pas créer d’appel d’air, les pouvoirs publics n’ont jamais admis que les femmes de ménage étaient une fonction critique autorisant à faire appel à de la main-d’œuvre étrangère », explique Andrea Rea, professeur de Sociologie à l’ULB. Pourtant, « ce sont principalement les Philippines et les Équatoriennes que l’on retrouve dans ce type d’emploi » précise Alice Poncelet. Des domestiques qui sont souvent en séjour irrégulier et qu’une éventuelle régularisation peut conduire à migrer du statut de « bonne à domicile » vers celui d’aide ménagère.Ce n’est pas parce que le marché du travail favorise plus qu’avant leur insertion socioprofessionnelle que l’immigration constitue nécessairement une voie d’émancipation pour les femmes migrantes.
En cause, la création des titres-services. Une invention made in Belgium qui a joué un rôle non négligeable dans l’emploi de travailleuses migrantes. « Elle a permis de régulariser des milliers d’emplois qui s’exerçaient en zone grise, explique Andrea Rea. En Flandre et en Wallonie, les emplois titres-services ne sont pas particulièrement occupés par des travailleuses migrantes. À Bruxelles, en revanche, une enquête a montré que 53,9% de ces emplois sont occupés par des étrangères ». La raison est historique. « À Bruxelles, avant l’entrée de leur pays dans l’UE, beaucoup de femmes de ménage étaient Polonaises. Ces dernières années, certaines d’entre elles sont passées du statut d’employée à celui d’employeuse. On a vu se créer des sociétés de nettoyage agréées titres-services dirigées par des Polonaises, pour faire travailler d’autres Polonaises ».

Un facteur d’émancipation ?

L’immigration permet donc parfois aux femmes de s’émanciper, et pas seulement en permettant à d’anciennes femmes de ménage de se lancer dans l’entrepreneuriat. « Aux Philippines, où le divorce est interdit, le fait d’immigrer permet à certaines femmes de quitter leur mari pour prendre leur vie en mains, explique Alice Poncelet. En Belgique, la majorité des migrantes sont âgées de 25 à 35 ans. Ce sont des femmes en plein essor dans la sphère du travail ».
Ce n’est pas parce que le marché du travail favorise plus qu’avant leur insertion socioprofessionnelle que l’immigration constitue nécessairement une voie d’émancipation pour les femmes migrantes. « Il suffit de voir les conditions dans lesquelles beaucoup d’entre elles sont exploitées », dit Nouria Ouali. La précarité des statuts, notamment chez les femmes employées comme domestiques, favorise en effet l’exploitation économique. « On recense des cas d’exploitation économique dans les ateliers de couture, où les migrantes se retrouvent sous la coupe d’hommes qui ne favorisent pas leur émancipation », poursuit-elle. Sans compter tous les cas d’exploitation sexuelle sur les trottoirs ou dans les salons de prostitution, dans des conditions particulièrement sordides !

Parler d’émancipation des femmes peut paraître paradoxal quand on évoque des emplois d’aide ménagère. « La domesticité est le lieu des déplacements internationaux des femmes », lit-on dans le chapitre consacré à cette question, dans Nouvelles migrations et nouveaux migrants en Belgique2. Quand une Européenne délègue ses tâches domestiques à une travailleuse étrangère, l’immigration de cette dernière laisse une place vide dans son propre foyer. Il peut donc arriver que les enfants restés au pays soient à leur tour pris en charge par une autre femme employée par la mère migrante.

Si les débouchés sont nombreux pour la femme désireuse d’un avenir meilleur en Europe, il n’est pas pour autant évident qu’ils lui permettront de le trouver… 

Notes:
1   Rapport Migration 2010, Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme.
2 M. Martiniello, A. Rea, Ch. Timmermans, J. Wets, Nouvelles migrations et nouveaux migrants en Belgique, Academia Press, 2010.
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