Une histoire française

Sauf ceux du Nord et du Pas-de-Calais, les Roms français n’ont pas été déportés pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils furent toutefois considérés comme des individus de seconde zone qu’il fallait rééduquer.

Quelles sont les spécificités françaises du traitement réservé aux Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale ?
La première est qu’ils n’ont pas été déportés à Auschwitz, ils n’ont pas été concernés par le décret allemand de déportation de 1942, sauf dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais qui étaient rattachés à la Belgique. La deuxième est que l’internement a perduré après l’occupation, jusqu’en 1946.

Il s’agit plutôt d’une mise à l’écart ?
Oui, et c’est tout un processus. En France, comme dans la plupart des pays européens, fin XIXe, début XXe, on commence à « s’occuper » des Tsiganes, à les surveiller, à les ficher. La fin du servage dans les principautés roumaines engendre un nouveau mouvement de migrations des Roms des territoires de l’Est. Comme ils circulent beaucoup, on a l’impression qu’ils sont nombreux, alors que ce n’est pas le cas et comme ils sont très repérables, l’attention se focalise sur eux.

Leur visibilité provoque un rejet ?
Ils arrivent à un moment de crise économique. Beaucoup de vagabonds de tout genre circulent sur les routes. Pour les Roms, le problème est qu’on ne trouve pas de solution légale pour les empêcher de venir, et comme leur nationalité n’est pas bien définie, on n’arrive pas à les expulser. Ou on les expulse et ils reviennent ! La presse écrite, en plein essor, fait souvent ses gros titres sur des délits commis par des « nomades », sur des enlèvements supposés, des vols… Il règne un sentiment général d’insécurité, surtout dans les campagnes. Les pouvoirs locaux réclament une législation pour pouvoir identifier ces gens, les surveiller et restreindre leurs déplacements.

Ça pourrait faire écho à la situation actuelle…
En effet. Chaque fois que la situation économique va mal, on amplifie des faits marginaux pour donner l’illusion que les pouvoirs publics font quelque chose, parce qu’ils n’arrivent pas à agir sur les problèmes fondamentaux.

Tous les nomades qui arrivent dans une commune doivent faire viser leur carnet, à l’arrivée et au départ et la commune doit tenir un registre où elle note leur passage.

Ces demandes donnent lieu à des mesures ?
Oui, en 1912, les chambres législatives se penchent sur la question des Tsiganes et des autres itinérants. Des lois existaient déjà pour réprimer le vagabondage et la mendicité, mais les Tsiganes n’entraient pas dans ce cadre. Le problème est de les définir, ce qui est toujours le cas aujourd’hui. On va donc légiférer sur l’ensemble des itinérants et sur les professions ambulantes. Le projet de loi crée au départ deux catégories : les marchands ambulants, qui ont un domicile fixe et qui circulent. Puis tout le reste des ambulants, dont les forains, qui existent depuis très longtemps en France, ils ont des syndicats et des associations. Ils font pression pour qu’on ne les mette pas dans le même sac que les Tsiganes. Le projet de loi définitif crée donc la catégorie des forains, de nationalité française. La troisième catégorie est celle des nomades, français ou étrangers, qu’on définit par exclusion des deux autres.

Cette loi permet de restreindre leur circulation ?
Elle sera précisée par des circulaires qui indiquent que par « nomades », il faut comprendre « Tsiganes » ! On leur donne une pièce d’identité spécifique : le carnet anthropométrique d’identité, qui porte des photos de face et de profil, les empreintes des dix doigts et la description anthropométrique. Tous les nomades qui arrivent dans une commune doivent faire viser leur carnet, à l’arrivée et au départ et la commune doit tenir un registre où elle note leur passage. Il y a aussi un carnet collectif où sont inscrites toutes les personnes qui voyagent ensemble. Les autorités ont ainsi une idée très précise des groupes et les suivent.

Ce fichage est spécifique à la France ?
Au début du XXe siècle, on commence à les ficher partout en Europe de l’Ouest. Parce qu’on les voit arriver de façon plus visible et que partout, la situation économique se dégrade. C’est aussi le moment où on se pose la question de l’identité, de la nationalité, on veut distinguer les ressortissants du pays des étrangers. Les nomades sont les premiers à avoir une pièce d’identité spécifique. En 1917, ce sera le tour des étrangers. Puis en 1940, tous les Français auront leur carte d’identité.

Comment en arrive-t-on à la création des camps d’internement ?
Ça commence avant l’occupation. Le 6 avril 1940, le Président prend un décret-loi pour interdire la circulation des nomades sur tout le territoire pendant toute la durée de la guerre, le fait de circuler étant considéré comme propice à l’espionnage. Il existait déjà des camps d’internement, pour les républicains espagnols et pour tous les ressortissants des pays du Reich. Les nomades vont, eux, être assignés à résidence dans une localité de chaque département. Ça coûte moins cher que l’internement, puisque c’est aux nomades de pourvoir à leurs besoins. Puis, une ordonnance du 4 octobre 1940 des autorités d’occupation ordonne aux autorités françaises d’interner tous les Tsiganes de la zone occupée. Les Allemands ont une définition très large de ce qu’est un Tsigane, ils ont instauré des critères raciaux et sociaux. Pour les Français, les Tsiganes ce sont les nomades porteurs du carnet anthropométrique. Ce sont donc essentiellement eux qu’on va retrouver dans les camps.

C’est pour ça qu’on trouve dans les camps des personnes qui ne sont pas Tsiganes ?
Oui. L’application du décret allemand va surtout se faire le long de la côte atlantique qui a été déclarée interdite. Les Allemands vont exclure de cette zone plusieurs catégories de personnes, dont les Juifs, les étrangers et les Tsiganes. C’est dans ce cadre que beaucoup de forains vont être internés. Car, pour les Allemands, les forains sont des Tsiganes. L’administration française qui gère les camps va faire le distinguo entre les nomades et les forains, qui seront les premiers à pouvoir sortir des camps dès 1941.

Le préfet a fait un discours de compassion, de reconnaissance du statut de victimes des Tsiganes, et dans le même temps, il expulse les Roms du département…

En France, il n’y a pas de volonté d’extermination des Tsiganes ?
Non, cette volonté n’apparaît jamais. On a même l’impression que les Allemands, après leur décret d’octobre 1940, se désintéressent de ce que les Français font des Tsiganes. Ce sont les Français qui gèrent tout et ils ne font pas de chasse aux nomades. On estime qu’avant-guerre, les Tsiganes étaient environ 40 000 en France, et 6500 personnes seront internées. Tout va dépendre des préfets, certains seront plus zélés que d’autres…

Il y a quand même eu une trentaine de camps d’internement en France.
Certains étaient réservés aux nomades, dans d’autres, il y avait d’autres internés, séparés des nomades : des Juifs, des réfractaires au service du travail obligatoire, des prostituées… Les conditions d’internement étaient terribles et, surtout, c’étaient des familles entières qui étaient internées, avec beaucoup d’enfants, et elles ne comprenaient pas pourquoi, la majorité étant de nationalité française. On a toujours mis le marqueur « étranger » sur les Tsiganes, alors que dans les camps, 90% des internés étaient Français, souvent depuis plusieurs générations. On trouve des internés qui ont fait la Première Guerre mondiale, certains ont même fait la Seconde. Ça veut dire aussi que parmi ces familles internées en France, on en trouve dont les hommes sont prisonniers de guerre en Allemagne !

À la fois, on veut les « rééduquer », et la population se désintéresse d’eux…
Oui, c’est le désintérêt total. Alors qu’ils ne vivaient pas en marge, ils ont toujours eu des liens avec le reste de la société, ils travaillaient avec les sédentaires. La loi de 1912 a marqué comme nomades, donc Tsiganes, des familles françaises totalement insérées dans le paysage rural. Ce qui pose problème, c’est le nomadisme. Les préfets vont profiter de l’internement pour leur inculquer les « valeurs fondamentales » pour qu’ils ne reprennent pas le voyage. Dans les camps, on va donc faire travailler les adultes, scolariser les enfants et leur asséner le catéchisme. Pour les Tsiganes, il y a une vraie continuité entre avant, pendant et après-guerre. Le contexte de guerre va révéler ce que veut la société par rapport à eux : on est prêt à tout pour arriver à la sédentarisation, donc à l’assimilation.

Quelles sont les conséquences sur la place des « nomades » dans la société d’après-guerre ?
Les Tsiganes ne sont libérés qu’en 1946 parce qu’en mai de cette année, un décret officialise le fait que la France n’est plus en guerre. Ce n’est que quand il n’y a plus de justification légale possible que les autorités sont contraintes de les libérer. Ça ne veut pas dire qu’on les laisse tranquilles, on reprend la surveillance comme avant sur base de la loi de 1912. Ce sont les derniers à sortir, après les collabos, ce qui a une incidence sur l’opinion publique. Ils sont suspects, si on les a internés c’est qu’il y a une bonne raison… Et ça perpétue la méfiance des Tsiganes envers l’administration française. Pour obtenir leur carte d’interné politique, ils doivent s’adresser, à la préfecture, aux mêmes personnes qui ont géré leur internement ! C’est bien sûr impossible. En plus, l’urgence est de vivre. Ils ont perdu tous leurs moyens de subsistance, leurs roulottes, leurs chevaux… Beaucoup de familles sont obligées de se sédentariser, souvent près de l’endroit où elles étaient internées. En 1969, une nouvelle loi assouplit un peu les contraintes, mais ils sont toujours marqués comme différents, comme des sous-citoyens, ils sont considérés avant tout comme des nomades, et non comme des Français.

La reconnaissance officielle de ce qui s’est passé est venue très tard ?
Oui, et on se trouve face à des situations étranges. Depuis 1995, on commémore chaque année les persécutions racistes, principalement la déportation des Juifs. En 2010, sur insistance des associations, le Secrétaire d’État aux anciens combattants intègre pour la première fois les Tsiganes dans son discours. Une semaine plus tard, le président Sarkozy fait un autre discours où il amalgame les Roms et les Gens du voyage, et procède à des expulsions massives… Plus récemment, on a posé une stèle commémorative au camp de Linas-Montlhéry dans l’Essonne. Le préfet a fait un discours de compassion, de reconnaissance du statut de victimes des Tsiganes, et dans le même temps, il expulse les Roms du département…

 

Le convoi Z

En décembre 1942, Himmler signe l’Auschwitz Erlass, décret qui ordonne la déportation de tous les Tsiganes du Grand Reich. À partir d’octobre 1943, les Tsiganes sont arrêtés massivement en Belgique et, en France, dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, rattachés au commandement militaire de  la Belgique. Ils sont internés à la caserne Dossin, à Malines, camp de rassemblement pour les déportations vers Auschwitz-Birkenau. Les arrestations se poursuivent jusqu’en janvier. Le 15 janvier 1944, les Tsiganes internés à la caserne Dossin sont 351, dont la moitié sont des enfants, depuis parfois plusieurs mois et dans des conditions effroyables, dont on trouve un écho sur le site du mémorial de la caserne : « Contrairement aux détenus juifs, les Tsiganes sont cantonnés dans une salle isolée. Privés de colis extérieurs, ils sont affamés. Ils dorment sur des paillasses, n’ont pas accès aux sanitaires ni aux soins médicaux et sont tenus à l’écart du reste de la population de la caserne. Leur promenade quotidienne est limitée à une heure. Une heure souvent pénible, violente, humiliante : trois musiciens sont contraints de jouer alors que les femmes sont battues par les SS ».

Ils seront déportés à Auschwitz le 15 janvier 1944 par le convoi Z – Z comme Zigeuner, qui signifie Tsigane en allemand – rattaché au convoi 23 transportant des Juifs. À l’arrivée à Auschwitz,  les Tsiganes ne sont pas immédiatement gazés comme la plupart des déportés juifs. Ils sont dirigés vers le Zigeunerlager, le « camp des familles tsiganes » de Birkenau, véritable mouroir. Entre sa création en février 1943 et l’été 1944, environ 23 000 Tsiganes y ont été internés. La plupart y sont morts de faim, de maladies, ou suite aux monstrueuses expériences du docteur Mengele, qui prélève de ce camp tsigane une grande partie de son « matériel », principalement des enfants. En mai 44, les SS décident la liquidation de ce camp, mais y renoncent provisoirement devant la résistance des détenus. Ils transfèrent dans d’autres camps quelques centaines d’hommes encore capables de travailler. Dans la nuit du 1er août 1944, les quelque 3000 Tsiganes restant dans le Zigeunerlager, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, sont gazés. Sur les 351 déportés du convoi Z, seuls 16 survivront. LV

 

 

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