Traite des êtres humains: une culture de lutte

La Belgique est souvent citée en exemple dans la lutte contre la traite des êtres humains (TEH). La bonne collaboration entre les services n’y serait pas étrangère. Objectif : mieux échanger les informations pour identifier les victimes et constituer des dossiers solides contre leurs exploiteurs.

Un coup de téléphone au milieu de la nuit. Les services de secours sont alertés à 2h du matin. La police locale débarque dans l’atelier de cette boulangerie proche de la place Flagey. Un homme a la main coincée dans un pétrin. Il est en train de se vider de son sang. En séjour irrégulier, il n’avait rien à faire là d’après les propriétaires. L’atelier aurait dû être vide à cette heure-là.

L’exploiteur a généralement une emprise telle sur la personne qu’il ne se considère plus comme le patron mais comme le maître

L’inspection sociale est prévenue à 9h du matin. « Le four était encore chaud plusieurs heures après l’accident. Contrairement à ce qu’affirmaient les propriétaires il y avait bien eu cuisson. On a découvert aussi des pâtes préparées que quelqu’un avait tenté de dissimuler grossièrement », se souvient Bruno Deville, responsable pour Bruxelles de la cellule ECOSOC (TEH) de l’inspection sociale. Dans un premier temps, un procès-verbal pour travail illégal est dressé. Mais, très vite, le dossier rebondit. L’homme travaille et dort depuis plusieurs mois dans cet atelier. Les exploitants le payent un salaire de misère pour effectuer un travail harassant, de nuit, dans des conditions non conformes à la dignité humaine. C’est finalement la prévention de TEH qui sera retenue.

Près de chez nous

L’idée qu’on se fait de la traite a vécu. « On est loin de l’image d’Épinal de l’atelier clandestin où dix Vietnamiens sont enchaînés à leur machine à coudre. On travaillait sur des dossiers de ce type il y a 10 ans, précise Bruno Deville. Aujourd’hui, ce sont des entreprises où tout est légal avec des travailleurs déclarés, contents de leur travail, mais où vous trouvez une ou deux personnes exploitées qui font les tâches les plus dures. » Aucun secteur n’est épargné, aucun milieu non plus.

À Bruxelles, les services de l’inspection sociale sont particulièrement attentifs aux travailleurs domestiques et aux gardes-malades. Une évolution qui inquiète Bruno Deville. « Ce sont généralement des dossiers très durs. Les victimes vivent 24h sur 24 avec leur exploiteur. Elles sont coupées de toute vie sociale. Tout se passe dans un milieu clos, ce qui donne généralement des faits de violence ou d’exploitation lourds. »

Exploitation sexuelle : l’approche proactive
Baudouin Dernicourt, responsable de la cellule Traite de la police judiciaire fédérale, connaît bien les réunions de la plateforme TEH. « Historiquement, c’est par la prostitution que nous avons commencé la lutte contre la TEH parce que c’était le plus visible. » À la police fédérale de Bruxelles, il y a bien la volonté de travailler davantage sur l’exploitation économique. « Mais, pour l’instant, ce sont des dossiers d’exploitation sexuelle qui mobilisent nos équipes. » 500 prostituées sont recensées chaque année comme des victimes potentielles de TEH à Bruxelles. « D’où la nécessité de mener des enquêtes proactives et notamment un recensement de la prostitution visible en rue ou dans les vitrines comme celles de la rue d’Aerschot, derrière la gare du Nord ». Concrètement, il s’agit d’un interrogatoire, si possible dans la langue de la personne, afin de déterminer quand elle est arrivée en Belgique, si elle possède des papiers et une adresse. La qualité des informations recueillies sur le terrain dépend de la confiance que les policiers réussissent à établir avec les victimes potentielles. « Elles sont généralement entourées d’anciennes prostituées qui connaissent nos services. » En matière d’exploitation sexuelle, l’objectif est de s’attaquer aux filières et d’identifier les victimes. « Quand vous voyez une personne en séjour irrégulier qui ne parle pas la langue, qui reste dans une vitrine entre 18h et 6h du matin, qui ne dispose pas de téléphone ou qui est incapable de dire où elle habite… Ce n’est pas difficile de prouver qu’elle vit dans des conditions non conformes à la dignité humaine », explique Baudouin Dernicourt.

Cette histoire, c’est notamment celle de Gisèla1. Logopède et psychothérapeute à Kinshasa, elle est littéralement « importée » en Belgique par sa future exploiteuse pour s’occuper d’un de ses enfants lourdement handicapé. En échange, les frais de la famille de Gisèla restée au Congo sont pris en charge. Arrivée illégalement en Belgique, son passeport est retenu par son employeur. Elle reste enfermée pratiquement tout le temps. Les seules sorties autorisées sont les achats à la pharmacie ou les soins de l’enfant à l’extérieur. Gisèla a dormi plusieurs mois par terre à côté du lit de l’enfant en se levant trois à quatre fois par nuit pour le soigner et changer sa literie. « Une fois sur place, on s’est immédiatement rendu compte qu’il s’agissait d’un cas de traite. La personne était épuisée mentalement et physiquement, c’était évident », se remémore Bruno Deville. La priorité est alors la protection de la victime. Gisèla est immédiatement prise en charge par un centre d’accueil.

Syndrome de Stockholm

Les cas de traite se ressemblent. La personne se retrouve dans un environnement qu’elle ne connaît pas. Elle perd généralement tout lien social et elle devient totalement dépendante de son patron. Au début, tout se passe bien. Tout le monde est content car la situation de la personne arrivée en Belgique semble meilleure que dans son pays d’origine. « Mais à un moment, on ne sait ni comment, ni pourquoi, tout bascule, raconte Bruno Deville. Parfois à cause de circonstances qui favorisent ça comme quand la personne est en séjour irrégulier. L’exploiteur a généralement une emprise telle sur la personne qu’il ne se considère plus comme le patron mais comme le maître. »

Avec la circonstance aggravante dans les cas domestiques que la victime a habité plusieurs mois voire plusieurs années avec la ou les personnes qui l’exploitaient. « Elles finissent par développer une forme d’attachement vis-à-vis de leur exploiteur. Elles ne se livreront pas facilement. C’est pourquoi il est primordial de travailler avec des centres d’accueil comme PAG-ASA », insiste Bruno Deville. Ils font aussi émerger des informations que nous n’aurions pas eues autrement. »

À la pointe

Un partage d’information essentiel pour mener à bien les enquêtes et bétonner des dossiers pour l’instruction. Tous les services impliqués l’ont bien compris. C’est sans doute là un élément qui explique pourquoi la Belgique est souvent citée en exemple dans la lutte contre la TEH.

Pour Henri Funck, en charge de ces dossiers à l’auditorat du travail, c’est rentré dans la pratique quotidienne. « Il existe une culture. Ce sont souvent les mêmes personnes qu’on retrouve. Nous avons l’habitude de travailler ensemble. » Au-delà des échanges informels, tout ce petit monde se met régulièrement autour de la table. « La plateforme TEH se réunit tous les 3-4 mois avec le parquet, l’auditorat, les services de police, l’inspection sociale et même les centres d’accueil. »

À côté de cela, à Bruxelles, il existe des réunions plus spécifiques aux dossiers d’exploitation économique entre l’auditorat du travail, les services d’enquête de l’inspection et les centres d’accueil où sont passés en revue les dossiers en cours afin d’évaluer ce qui a été fait et ce qu’il est encore possible de faire concrètement. « Une approche multidimensionnelle indispensable à l’examen d’un dossier de traite avec le point de vue juridique, social et policier, le tout complété par les éléments de vie des victimes, ce qui est capital dans l’appréciation d’un dossier. »

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