Un accueil syndical, du côté de la CSC

Les travailleurs migrants arrivés en Belgique depuis 1945 jusqu’à l’arrêt de l’immigration en 1974 étaient considérés comme une main-d’œuvre temporaire. Aucun accueil ni encadrement n’était prévu, puisqu’ils n’étaient pas supposés s’installer. Ce sont les syndicats qui se sont chargés de leur intégration. Leur première expérience de participation à la vie sociale passera donc par les luttes syndicales. Retour sur l’histoire avec deux acteurs de première ligne de l’accueil des travailleurs migrants à la CSC et à la FGTB.

Comment s’est organisé l’accueil des travailleurs migrants à la CSC ?

De 1946 jusqu’au milieu des années 70, le premier souci était de lutter pour l’égalité de traitement entre tous les travailleurs, de mener une politique d’accueil des travailleurs migrants et de les assimiler rapidement dans le combat syndical quotidien pour qu’ils renforcent le mouvement syndical. La CSC considérait, à l’époque, l’organisation spécifique des immigrés comme temporaire. On a recruté au sein de l’immigration des responsables syndicaux qui avaient déjà appris le français, pour prendre en charge les problèmes propres à leur communauté. Leur première tâche était de leur rendre des services : les aider à obtenir une carte de séjour, un permis de travail, le regroupement familial… On leur donnait aussi une formation sur le syndicalisme belge, l’organisation de la CSC, le droit du travail et la sécurité sociale. On a créé ainsi un service italien, puis un espagnol, puis d’autres en fonction des nouveaux arrivants. Le but à long terme était que ces services disparaissent et que les permanents de l’accueil des migrants deviennent permanents dans les centrales ou dans l’interprofessionnel. Encore aujourd’hui, on remarque que beaucoup de délégués sont italiens ou espagnols !On entendait : « Les Italiens ne font pas leur service militaire, ils peuvent travailler de suite, ils ont donc un avantage sur les Belges ! ». Les revendications syndicales portaient essentiellement sur l’attribution la plus rapide possible d’un permis de travail à durée illimitée et valable pour tous les secteurs : le permis de travail A. Il s’agissait de combattre la précarité dans laquelle étaient maintenus les travailleurs immigrés. De dix ans de travail avec un permis B pour obtenir un permis de travail A, on est passé progressivement à deux ans. Le séjour des étrangers était régi par la loi sur la police des étrangers de 1952 mise en œuvre par de nombreuses circulaires confidentielles dont le contenu variait selon la conjoncture économique. Des actions de contestation menées par les étudiants en 1970, relayées par la suite notamment par les syndicats ont conduit au vote de la loi du 15 décembre 1980 sur le séjour des étrangers et à la loi réprimant le racisme de 1981. Il a fallu dix ans d’actions de sensibilisation, de pressions et la volonté politique de Philippe Moureaux, ministre de la justice, pour obtenir ce résultat.

Quelle a été l’influence de l’arrêt de l’immigration en 1974 ?

Au début des années 70, le service des travailleurs migrants était composé de nombreuses sections organisées à la fois par nationalité et au niveau des fédérations régionales. L’idée était de coordonner davantage leurs activités et de se mobiliser sur des enjeux communs et plus globaux de l’immigration. Cela a mené à la proclamation du statut du travailleur immigré en 1975 abordant les droits socio-économiques, culturels et politiques des immigrés. Le but était également de s’organiser pour représenter un poids politique au sein du mouvement syndical. Ce projet s’est heurté aux conséquences de la crise de 1973 et à l’arrêt du recours à l’immigration décidé en août 1974. On a connu à ce moment le développement d’un chômage de masse qui touchait particulièrement les travailleurs immigrés et les jeunes issus de l’immigration.

Il y a eu un changement d’orientation de l’action avec les migrants ?

La période suivante a été marquée par la montée du racisme et de la xénophobie, et une percée de l’extrême droite. La politique d’immigration se résumait au rappel régulier de l’arrêt de l’immigration. Le Commissariat royal à la politique des immigrés mis en place en 1989 prônait aussi l’arrêt de l’immigration et la priorité à la politique d’intégration des migrants établis dans le pays. 

Quels étaient les autres combats ?

Il y avait notamment le problème des conventions bilatérales et le principe de réciprocité, qui implique qu’on ne peut donner des droits, en Belgique, à des travailleurs étrangers que si les travailleurs belges disposent des mêmes droits dans leur pays d’origine. On refusait aux jeunes maghrébins l’allocation de chômage à la fin des études sous prétexte que cette mesure n’existait pas dans le pays d’où ils venaient. Ce principe de réciprocité a été supprimé dans les années 80. Nous nous sommes aussi battus pour favoriser le regroupement familial, contre l’expulsion des travailleurs étrangers en chômage de longue durée. Mais l’enseignement, le logement, l’accueil, des questions cruciales à long terme ont été négligées. On en a vu les conséquences sur les générations suivantes !

Dans les faits, qu’en était-il de l’égalité ?

L’égalité, c’est un défi à relever, un objectif jamais parfaitement atteint. Dès les premières élections sociales, début des années 50, les travailleurs étrangers ont pu voter s’ils remplissaient certaines conditions de séjour. On est arrivé aux élections de 71-72 à une situation où tous les travailleurs étaient égaux, quelle que soit leur nationalité (droit de vote et d’éligibilité). Mais proportionnellement, il y avait une sous-représentation des étrangers, variable selon les secteurs, au niveau des candidats et parmi ceux qui étaient élus. Dans les années 80, avec l’informatisation des données, j’ai demandé qu’on note la nationalité des travailleurs pour mesurer et corriger cette sous-représentation. Le discours officiel au syndicat étant qu’il ne fallait pas faire de différence entre travailleurs selon la nationalité, ils n’ont pas accepté ma demande… Nous avançons pas à pas en sachant que ce sont eux qui détiennent la clé de possibles vraies avancées.Ça a été la même chose avec la discrimination à l’embauche. Quand on tentait d’en parler, on entendait : « Les Italiens ne font pas leur service militaire, ils peuvent travailler de suite, ils ont donc un avantage sur les Belges ! ». Quand le service militaire a été supprimé, rien n’a changé… Le premier rapport du Commissariat royal à la politique des immigrés n’abordait pas le problème de l’emploi. Le discours dominant était qu’il n’y avait pas de problèmes dans les entreprises. Le Commissariat dénonçait cependant la condition de nationalité pour l’accès aux emplois des services publics. Le Bureau International du Travail a sorti en 1995 une étude qui reconnaissait et chiffrait de manière scientifique l’ampleur de la discrimination à l’embauche. Cela n’a pas créé d’électrochoc. Ces dernières années, les choses ont un peu bougé. Au lieu de parler de discrimination, on parle de politique de diversité. On donne des subsides aux entreprises qui déposent un plan de diversité et aux syndicats, pour que leurs délégués sensibilisent les affiliés à cette question.

Aujourd’hui, la CSC s’implique aux côtés des travailleurs sans papiers…

On en revient aux questions économiques avec la précarisation totale des demandeurs d’asile et des sans-papiers, qui sont souvent des travailleurs. Mais le syndicat a beaucoup de difficultés à travailler ces questions et à obtenir des résultats. La fédération Bruxelles-Hal-Vilvorde a engagé une permanente pour y travailler, mais c’est une tâche de longue haleine et difficile.

Les travailleurs sans papiers veulent bien sûr avant tout obtenir des papiers, leur préoccupation n’est pas de faire avancer le syndicat. Ils créent des collectifs de travailleurs sans papiers, mais ils ne veulent y parler que de séjour, pas de travail. On leur a proposé de s’organiser, de faire des grèves pour réclamer leurs droits, on leur a dit que le syndicat les soutiendrait. Mais ils ne veulent pas bouger en tant que travailleurs. Nous avançons pas à pas en sachant que ce sont eux qui détiennent la clé de possibles vraies avancées. 

Propos recueillis par Laurence Vanpaeschen

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