Une adhésion graduée

La possession d’une nationalité matérialise-t-elle le lien juridique et administratif d’une personne avec un État, ou traduit-elle son incorportation dans un destin collectif, son adhésion à une culture nationale ? Est-elle « froide » ou « chaude » ? Historiquement, les deux à la fois, avec des accents qui diffèrent selon les pays. Et, bien entendu, selon les personnes.

La nationalité évoque simultanément un lien juridique entre l’individu et l’État, l’expression d’un sentiment d’appartenance à la collectivité nationale et donc l’expression d’un attachement personnel à un pays et une volonté de s’identifier à celui-ci. Mais elle est aussi un « instrument de clôture sociale » c’est-à-dire la condition préalable à la jouissance de certains droits1.

Pour les États, l’acquisition d’une nationalité implique, normalement, pour la personne qui l’acquiert de se voir comme « ayant droit » mais aussi comme « sujet » du pays dont elle est désormais ressortissante. La nationalité a eu tendance à être vue par un certain nombre de pays d’installation comme un moyen d’intégration.

La nationalité comme composante de l’identité

Au regard de la réalité actuelle, on peut cependant s’interroger sur la place effective de la dimension  « composante de l’identité » et ce, tant dans le chef des personnes désireuses d’acquérir la nationalité du pays où elles vivent que des autres nationaux.

Vu l’écart qui existe, en terme d’acquisition de la nationalité, entre les étrangers  ressortissants d’un pays de l’Union européenne (qui ont tendance à garder leur nationalité d’origine) et les ressortissants de pays tiers (qui sont nombreux à acquérir la nationalité du pays où ils vivent), on peut se demander dans quelle mesure l’acquisition de la nationalité ne procède pas, faute d’autre moyen, davantage d’un souci pratique (lié aux droits juridiques attachés au fait d’être ressortissant d’un pays de l’UE) que de la volonté des ressortissants extra-européens d’adhérer à une autre communauté nationale que celle d’origine.

Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que, dans un certain nombre de pays européens, la notification de l’acquisition de la nationalité soit purement administrative.

Quant aux autres nationaux, que l’on qualifie parfois de « nationaux d’origine », ils n’ont pas toujours nécessairement une idée très claire du lien qui les unit au pays dont ils ont la nationalité. Ceci n’est sans doute pas sans rapport avec le fait que depuis le lendemain de la Seconde guerre mondiale (avec tout ce que cette dernière a symbolisé en termes de dérive nationaliste extrême), la nation en tant que telle n’a plus été mise en avant en Europe occidentale. Bien au contraire, l’attachement à un sentiment national a eu tendance à être connoté négativement. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que, dans un certain nombre de pays européens, la notification de l’acquisition de la nationalité soit purement administrative. Rien n’y est fait pour faire prendre conscience à la personne de sa nouvelle appartenance à la nation, ni la reconnaître comme un « national » à part entière, contrairement à ce qui se passe outre-Atlantique, par exemple2. Mais cette situation n’empêche cependant pas que les « nationaux d’origine » ne reconnaissent pas nécessairement (au sens « affectif ») toutes les personnes ayant la même nationalité que la leur comme faisant automatiquement partie de la « communauté des citoyens » et qu’ils fassent fréquemment référence à l’origine pour qualifier les personnes issues de l’immigration.

Toutefois, ces dernières années, on voit que des changements s’opèrent dans un certain nombre de pays de l’UE. Les débats liés, plus ou moins directement selon les cas, à la question de l’« identité nationale » tendent à être plus présents. En outre, certains pays ont tendance à  introduire, en plus d’éventuels tests de langue, des « tests de citoyenneté » destinés généralement à mesurer la connaissance du pays qu’ont les candidats, ainsi que leur adhésion aux valeurs de celui-ci.

Se pose ici la question de la pertinence de telles pratiques pour mesurer un quelconque niveau d’adhésion, ainsi que celle du lien qui est fréquemment fait entre « intégration » et « sentiment d’appartenance ». La connaissance de l’histoire, des habitudes d’un pays ne signifie pas automatiquement, pour autant, l’adhésion réelle à celui-ci. De même, la participation au marché de l’emploi, la maîtrise de la langue, le fait d’avoir des relations sociales ethniquement diversifiées n’impliquent pas non plus, automatiquement, l’existence d’un sentiment d’appartenance. A contrario, une connaissance imparfaite de la langue ne signifie pas, pour autant, l’absence de tout attachement, et de volonté que ses enfants se projettent dorénavant dans le pays d’installation. De façon générale, il convient donc de tenir compte des décalages susceptibles d’exister entre le fait mesuré et ce qu’il signifie concrètement.

Les différents sens d’appartenance

Très schématiquement, on pourrait distinguer deux sens d’appartenance. L’un basé sur la contractualisation, la rationalité et l’autre basé sur l’affect, le sentiment, la mémoire. Mais, concrètement, ces deux sens d’appartenance (rationalité/affect) sont susceptibles de se décliner de multiples façons parmi les « nouveaux nationaux ». Leur adhésion peut être, par exemple3, « strictement instrumentale », « partielle », « forte », « totale » ou encore strictement « locale ».

Dans le cas d’une « adhésion strictement instrumentale », la demande de naturalisation a été faite en raison des avantages attribués au national mais il n’y a pas de volonté d’implication dans le devenir du pays. Cette faible adhésion aux niveaux politique et culturel de la société de résidence rend compte de la dissociation effectuée par les sujets entre la nationalité (exemple : « je suis Français car j’en ai le statut juridique et le droit de bénéficier de tous droits civiques comme tout citoyen français ») et l’identité nationale (« je ne me considère pas comme appartenant à la communauté culturelle et historique française car j’appartiens – ou on m’assigne – à une autre »). Le refus de tout sentiment d’appartenance envers la société d’installation peut être la conséquence aussi bien de frustrations et de rejets vécus que du tribut payé par la personne à la mémoire familiale. Cette distanciation envers la collectivité nationale, ressentie comme étrangère, indifférente ou hostile, laisse la place à toute forme d’expression des particularités culturelles dans l’espace privé (comme, par exemple, le maintien de liens forts en termes relationnels, économiques… avec le pays d’origine).

En cas d’« adhésion partielle », la personne dit avoir demandé la nationalité  du pays d’installation pour des raisons pratiques mais compte y exercer ses droits civiques et peut s’engager dans la vie sociale et politique afin de défendre les intérêts et valeurs auxquels elle tient. Elle se voit à la fois comme membre à part entière du réseau social de la société et en même temps comme membre d’une communauté culturelle distincte.

Dans le cadre de l’« adhésion forte », la personne accepte les principes fondateurs de l’État et adhère au système de valeur de la société d’installation. Toutefois, cela n’implique pas nécessairement qu’elle fasse sienne, pour autant, le patrimoine historico-culturel du pays de résidence. Au contraire, elle est désireuse de préserver son patrimoine et ses spécificités, sans pour autant les ancrer dans une appartenance communautaire cadrée par des associations ou institutions.

Globalement, cette adhésion « forte » correspond, nous semble-t-il, à ce que les pays européens attendent de leurs nouveaux ressortissants à savoir la nécessité pour les migrants de partager le socle de valeurs du pays d’accueil. 

Ce sentiment n’est donc pas totalement indépendant des politiques menées par la société d’accueil, ni de l’expérience directe que les personnes vont avoir dans le cadre de leur vie quotidienne.

« L’adhésion totale » implique, quant à elle, que la personne considère qu’elle appartient exclusivement à la société d’« accueil » et qu’elle s’approprie le patrimoine historico-culturel du pays d’installation. Elle « prend part complètement à sa mémoire », pour reprendre les termes de R. Park et E. Burgess4. Généralement, ce type d’adhésion apparaît surtout après plusieurs générations et à la suite d’unions exogames. Toutefois, elle est susceptible de se retrouver également parmi certains migrants (et donc la première génération) qui se sentent, par exemple, « étrangers » à leur pays d’origine.

En pratique, on constate que ce type d’adhésion n’est pas très présent aujourd’hui chez les jeunes des 2e et 3e générations. Pour Isabelle Taboada-Leonetti, cette situation s’explique par le « devoir de mémoire » ressenti par ces jeunes et qui est exacerbé par le sentiment de faire l’objet de rejet et de discrimination. Un tel contexte a donc pour conséquence de bloquer toute possibilité d’adhésion affective et d’identification à la nation5. À cela s’ajoute un autre facteur, à savoir le fait que malgré les décennies qui passent, les liens de certaines communautés avec le pays d’origine demeurent extrêmement forts. La vie privée et familiale reste profondément ancrée dans une dynamique traditionnelle. Les mariages sont fréquemment endogames.

Enfin, l’adhésion peut se révéler être strictement « locale » et être basée sur le quartier. Pour le sociologue Jacques Barou6, il est frappant de voir combien le migrant a tendance en général à mettre fortement l’accent sur la dimension locale. Ce qui compte pour lui, c’est d’être en relation étroite avec son environnement immédiat (fût-il constitué d’un quartier ethnique) et d’être reconnu par lui comme un acteur de la vie locale, telle qu’elle se déroule au quotidien. L’important, pour lui, est de maîtriser les codes comportementaux et relationnels permettant de se retrouver en harmonie avec son environnement immédiat.

Les différents facteurs du sens d’appartenance

De façon générale, différents facteurs sont donc susceptibles d’intervenir dans le « sens d’appartenance » ­développé à l’égard du pays d’installation. Parmi ceux-ci, on peut citer la situation sociale7 et politique vécue par la personne dans ce pays, la satisfaction de ses aspirations et, plus généralement, la représentation positive qu’elle a, ou pas, du pays. Ce sentiment n’est donc pas totalement indépendant des politiques menées par la société d’accueil, ni de l’expérience directe que les personnes vont avoir dans le cadre de leur vie quotidienne et de leurs relations avec les « autochtones ». Mais, il ne s’agit pas là des seuls facteurs. L’entourage familial et communautaire est également susceptible de jouer un rôle, la communauté d’origine ainsi que les parents pouvant aussi enfermer la personne dans une cellule identitaire (tout comme les « autochtones » d’ailleurs) et susciter chez elle des conflits de loyauté.

Notes:
1   A. Morillon, Naturalisation et modes d’acquisition de la nationalité française. Du Code civil de 1804 à la loi du 22 juillet 1993.
2   Ainsi, au Canada, l’acquisition de la nationalité donne obligatoirement lieu à une cérémonie de citoyenneté au cours de laquelle les nouveaux citoyens sont officiellement accueillis au sein de la « grande famille canadienne » et acceptent formellement les droits et responsabilités attachés à la citoyenneté canadienne et jurent notamment fidélité et allégeance à la reine. Cette cérémonie est considérée par l’État canadien comme une étape clé de la vie des nouveaux citoyens. Quant aux États-Unis, il y est notamment demandé aux nouveaux citoyens de « renoncer et faire abjuration d’obéissance et de fidélité à toute puissance étrangère » dont ils ont été « le sujet ou le citoyen ».
3   Ce qui suit est, pour partie, extrait de : I. Taboada-Leonetti, « L’identité comme stratégie », in Collectif, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires, éd. L’Harmattan, Paris, 2000, pp. 114-119.
4   Cité in A. Rea et M. Tripier, Sociologie de l’immigration, éd. La Découverte, Paris, 2008, p. 12.
5   I. Taboada-Leonetti, « L’identité comme stratégie », in Collectif, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires, éd. L’Harmattan, Paris, 2000, p. 117
6   Cité in A. Lamchichi, Femmes et Islam. L’impératif universel d’égalité, éd. L’Harmattan, Paris, 2006, p.244.
7   Comme le souligne Isabelle Taboada-Leonetti, il est probable que la reconnaissance sociale concoure à favoriser un sentiment d’adhésion envers le pays.
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