Un long fleuve tranquille

Le travail des historiens de l’immigration a pour effet salutaire de nous rappeler que les problèmes que rencontrent aujourd’hui des personnes dans leur processus d’intégration sont semblables à ceux auxquels ont été confrontés les immigrés dans le passé. La nouveauté a souvent un goût de réchauffé…

L’anachronisme est un phénomène bien connu. Il consiste à vouloir relire le passé à partir de la situation présente, ce qui revient souvent à l’édulcorer, voire à le nier. Des journalistes se demandent fréquemment : les immigrés italiens se sont-ils mieux intégrés en Belgique que les immigrés marocains ou congolais ?

C’est précisément à ce moment-là que les historiens jouent un rôle fondamental. Ils nous rappellent à juste titre que le rejet de l’immigré est la règle – du moins quand il est perçu comme différent des membres des milieux sociaux favorisés majoritaires – quelle que soit la nationalité du migrant et l’époque de la migration.

Néanmoins, tant les Polonais et les Italiens, durant l’entre-deux guerres, que les immigrés montés d’Europe du Sud (Italiens, Espagnols, Grecs, Portugais) entre 1946 et 1960, que les Marocains et les Turcs qui sont venus à partir de 1960, ou que les nouveaux migrants arrivés depuis 1990 ont été confrontés au rejet et à des préjugés raciaux. Dans les années 1950, certains cafetiers affichaient : « Ici, on n’accepte ni les chiens ni les Italiens ». Bien que l’expression du racisme soit devenue un délit, les personnes de confession musulmane et celles qui sont d’origine subsaharienne restent les principales cibles du racisme et de la discrimination raciale.

Mais peut-on se satisfaire de l’analyse qui conduit à estimer que les nouveaux immigrés sont systématiquement confrontés aux mêmes questions et difficultés que ceux qui les ont précédés ? La réponse est sans doute moins univoque si on décide de ne pas considérer seulement les caractéristiques des immigrés et l’époque de leur migration.

Les processus au cours du temps

Pour analyser le processus d’intégration, il ne suffit pas d’appréhender la façon dont les immigrés d’une nationalité spécifique se sont intégrés. L’intégration résulte de l’articulation de divers rapports sociaux dépendant de l’époque au cours de laquelle l’intégration se passe, et de la politique de l’État en cette matière. Nous allons suivre cette proposition pour évaluer l’intégration des migrants dans le temps, en choisissant comme point de départ de la comparaison l’immédiat après-guerre (1946-2012).

Différents mouvements migratoires se sont produits au cours des six dernières décennies, les comparaisons ne sont donc pas toujours aisées. Cependant, il est possible de séparer les processus migratoires non pas en se contentant d’opposer les nationalités d’origine des immigrés, mais en rapportant leurs processus d’intégration au contexte économique, social et politique de la Belgique. La société et l’État d’installation ne sont pas des variables indépendantes, tous deux agissent sur les processus d’intégration. L’élément central dans les processus d’intégration au cours du temps concerne sans doute moins les immigrés eux-mêmes que l’accroissement de l’intervention étatique dans la gestion de cette question. Plus exactement, on peut affirmer que si l’immigration est une affaire d’État depuis l’entre-deux guerres, l’intégration est devenue une affaire d’État à la fin des années 1990.

Il est possible de séparer les processus migratoires non pas en se contentant d’opposer les nationalités d’origine des immigrés, mais en rapportant leurs processus d’intégration au contexte économique, social et politique de la Belgique.

Pour simplifier le propos, il est possible de distinguer trois périodes différentes dans les processus d’intégration des immigrés : la période fordiste qui commence dans les années 1930 et s’étend jusqu’à la fin des années 1970 ; la période des années 1970 jusqu’à la fin des années 1990 ; et la période la plus contemporaine.

La période fordiste

De 1946 à 1974, la question de l’intégration ne se posait pas. Elle n’était ni à l’agenda politique, ni dans les projets des immigrés eux-mêmes. Les immigrés, l’État et la population nationale percevaient la migration comme une pratique temporaire ne supposant pas une fixation et encore moins une intégration. Tout au plus disait-on que les immigrés devaient s’adapter à un nouvel environnement. L’interrogation principale tenait à l’affectation optimale sur le marché de l’emploi de ceux qui étaient alors qualifiés de « travailleurs immigrés ». La seule question pratique qui se posait était celle du logement des immigrés, puisqu’aucune politique prévisionnelle n’avait été définie pour accueillir les très nombreux contingents arrivés entre 1946 et 1955. Même la scolarité n’est pas pensée comme un instrument de l’intégration des enfants de migrants (comme le montre magistralement le film de Paul Meyer « Déjà s’envole la fleur maigre »). Durant cette première période, l’intégration résultera de l’inclusion des travailleurs immigrés et de leur famille dans la communauté de travail et dans la classe ouvrière belge, qui elle-même, n’est pas complètement intégrée à la société capitaliste des années 60. Elle rêve encore d’une autre société.

Les deuxièmes générations d’Italiens, d’Espagnols, de Grecs, de Portugais vont entrer sur le marché du travail au moment où il offre encore de nombreux emplois industriels et où la croissance économique est encore forte. Il en ira différemment pour les deuxièmes générations d’immigrés marocains et turcs. La politique d’intégration est inexistante. Celle qui est promue par le ministère de l’emploi consiste à soutenir l’arrivée des femmes et des enfants des immigrés, en finançant la moitié de leurs frais de voyage, ainsi qu’à payer des officiers de culte, très majoritairement des prêtres italiens. Ces derniers jouent en quelque sorte le rôle d’agents d’intégration : ils doivent convaincre les immigrés d’adopter une attitude respectueuse et soumise envers les autorités belges.

La politique d’intégration est en somme laissée aux structures intermédiaires : les syndicats, les églises, les mutuelles et les organisations d’immigrés, qui étaient souvent la reconstitution en Belgique des associations sociales, politiques et culturelles des pays d’origine. L’intégration sociale s’est faite par le travail et la mobilité sociale pour une partie des immigrés, bien que des immigrés italiens de longue date ne sachent toujours pas parler correctement français. D’une certaine manière, leur intégration sociale a été plus forte que leur intégration culturelle.

La période de crise

L’arrêt de l’immigration en 1974 ouvre une autre période. La crise économique mène à poser la question de l’intégration, particulièrement présente dans l’espace médiatique et politique, en termes de légitimité de la présence des immigrés en Belgique. Des groupuscules d’extrême droite et des élus bruxellois, dont Roger Nols, bourgmestre de la grande commune populaire de Schaerbeek, développent des campagnes haineuses visant essentiellement les derniers arrivés : les Marocains et les Turcs. Des tracts racistes sont diffusés et en 1981, des mosquées sont incendiées (Machelen, Berchem, Hoboken). L’intégration est mise à l’agenda politique et la politisation de l’immigration mène à interroger ce qui est interprété comme un défaut d’intégration : le taux de chômage élevé parmi les immigrés, le faible taux d’emploi des jeunes, les faibles performances scolaires…

Les facteurs culturels et religieux sont prééminents dans ces interrogations. Ils sont utilisés par certains élus pour faire la distinction entre les immigrés « assimilables » et les « inassimilables », ceux qui voudraient imposer leurs mœurs, leurs valeurs et leurs normes à la société belge. On relève comme « preuves » de refus d’intégration ou de non-intégration le port de la djellaba, l’installation dans des quartiers spécifiques, le fait de bénéficier d’allocations familiales ou de chômage…

Pour les immigrés qui s’installent en Belgique pendant cette période, les processus d’intégration deviennent plus difficiles : la crise de l’emploi vient freiner les opportunités de mobilité sociale consubstantielle aux mouvements migratoires. L’installation des immigrés dans des centres urbains comme Bruxelles, Anvers et Gand et la déstructuration de la classe ouvrière exacerbent les oppositions, qui se posent dès lors en termes nationaux plutôt que de classe, entre les nationaux et les étrangers. Le slogan des années 60 « Belges, immigrés, même combat ! » ne trouve plus de rapports sociaux favorables…

Les facteurs culturels et religieux sont utilisés pour faire la distinction entre les immigrés « assimilables » et les « inassimilables », ceux qui voudraient imposer leurs mœurs, leurs valeurs et leurs normes à la société belge

Par ailleurs, aucune leçon n’est tirée de la façon dont les processus migratoires se sont produits aux États-Unis. Ils démontrent pourtant depuis plus d’un siècle que si l’acculturation, à savoir l’adoption des standards culturels du pays d’installation (langue, code vestimentaire, alimentation…) s’opère en une génération, un trait culturel persiste néanmoins : la pratique religieuse. Les migrations de Marocains, de Turcs et de Pakistanais dans plusieurs pays d’Europe y ont installé durablement l’islam.

Les difficultés structurelles (emploi, logement, scolarité) ont conduit à l’adoption de politiques d’intégration ­principalement fondées sur une logique compensatoire (école de devoirs, formation professionnelle…) et sur une logique de contrôle pour lutter contre le sentiment d’insécurité et la criminalité urbaine.

Les nouveaux migrants

L’intégration des immigrés s’est aussi faite via un assouplissement du Code de la nationalité belge. Les nouveaux migrants, caractérisés par la très grande diversité de leurs origines nationales et de leurs parcours de migration (réfugiés, regroupement familial, immigration irrégulière régularisée…) sont aujourd’hui soumis à une politique étatique d’intégration, mise en œuvre sur le constat que l’intégration n’est pas un processus naturel résultant d’une longue installation dans un pays. Cette politique est principalement matérialisée en Belgique par l’inburgering beleid, appliqué en Flandre mais dont des éléments commencent à émerger du côté francophone1. Ces nouveaux migrants sont aussi confrontés à la crise de l’emploi qui exacerbe la concurrence entre immigrés et descendants d’immigrés. Certains de ces nouveaux migrants s’en sortent mieux que les « anciens », essentiellement parce qu’ils disposent d’un niveau d’études élevé. Comme par le passé, les nouveaux immigrés voient aussi remise en cause la légitimité de leur présence et subissent les préjugés raciaux, en particulier ceux venant d’Afrique subsaharienne et de certains pays d’Europe de l’Est. Les Asiatiques ont toujours bénéficié d’un préjugé plus favorable en Belgique, principalement en raison de leur présence moins importante.

Au cours de la période contemporaine, de nombreux autres étrangers sont arrivés sur le territoire sans jamais avoir été soumis aux « preuves » et épreuves de l’intégration. Ils sont issus des classes supérieures et viennent tant de pays européens que de pays non européens. Qu’ils vivent dans des ghettos confortables ou dans des entre-soi déterritorialisés, ils ne sont pas visés par les discours sur l’intégration. Malgré leur absence de contacts avec la population belge, malgré le faible taux de leur participation aux élections locales, ces étrangers, ou « expats » qui ne sont jamais qualifiés d’immigrés vivent à l’abri des discours de conformité culturelle auxquels sont soumis les nouveaux immigrés et les Belges d’origine étrangère. Ce qui rappelle que derrière la question de l’immigration se cachent aussi des rapports de classes plus difficilement identifiables dans un univers social globalisé.

Note:
1 Voir à ce propos l’entretien avec Ilke Adam.
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