Toujours moins cher mais à quel prix?

Dans le secteur de l’habillement, les multinationales, sous-traitants et distributeurs qui ont délocalisé obtiennent des bénéfices énormes en économisant sur le salaire des ouvriers. Mais le travailleur du Bangladesh, lui, en dépit de ses droits sociaux bafoués, a-t-il besoin qu’on achète son tee-shirt ? La réponse est oui.

Qui est responsable de cette course au prix le plus bas ? Un mot d’abord sur notre responsabilité en tant que consommateur. Des études menées par les chaînes de distribution montrent que nos critères de choix se focalisent, en théorie, sur la qualité, le respect des travailleurs et du développement durable. Mais dans les faits, à la trappe les bonnes résolutions, puisque le prix devient notre critère primordial !

Directeur de la fédération des producteurs belges de vêtements (Creamoda), Erik Magnus dénonce sans ambages le cynisme des distributeurs : « C’est la distribution qui casse les prix. En conséquence, entre autres, le consommateur n’a plus le feeling du prix normal. Lorsque nos producteurs proposent un vêtement plus cher parce que confectionné dans des conditions sociales et environnementales correctes, le consommateur n’en veut pas puisqu’il croit que le prix très bas est devenu la norme. Nous sommes victimes de ce mouvement créé par la distribution qui exige des prix cassés et des délais toujours plus courts. »

“Lorsque nos producteurs proposent un vêtement plus cher parce que confectionné dans des conditions sociales et environnementales correctes, le consommateur n’en veut pas puisqu’il croit que le prix très bas est devenu la norme.”

Que répond « le » distributeur ? Dominique Michel, directeur de la Fédération belge du commerce et des services (Comeos), préfère évoquer la coresponsabilité. « Notre responsabilité consiste à payer raisonnablement – et donc suffisamment – une entreprise pour accomplir un travail déterminé. Idéalement, il faudrait des accords pour fixer le prix de vente à un seuil minimum. Or le droit de la concurrence l’interdit. En augmentant le prix du tee-shirt de 1 euro, nous aurons un impact sur le salaire du travailleur asiatique mais nous provoquerons aussi peut-être la faillite de son entreprise… En tant qu’employeur, nous devons naviguer entre nos obligations sociales par rapport à nos propres travailleurs, les travailleurs qui produisent des vêtements et les besoins des consommateurs. Il faut éviter de considérer qu’un seul responsable est la cause de tout. Nous sommes tous coresponsables : nos entreprises, les consommateurs, les pays eux-mêmes, minés par la corruption, où ces usines sont installées. »

Pourtant, c’est précisément vers ces États douteux que tant d’entreprises se précipitent. Pointant le cas du Bangladesh, grand exportateur de vêtements vers l’UE, Carole Crabbé, coordinatrice de la plateforme achACT – Actions Consommateurs Travailleurs, trace les lignes de fuite : « Le pays ne produit pas un gramme de coton, quasi aucun accessoire pour les vêtements, ni boutons ni fil, ne produit quasi pas de vêtements pour son marché interne. Il possède des ports et des infrastructures abominables et une alimentation en électricité plus qu’aléatoire. Son unique avantage est sa main-d’œuvre très bon marché. Le gouvernement a donc une frousse bleue de perdre ses clients. Sous la pression de grandes marques qui ne veulent pas payer le juste prix, le gouvernement fixe un salaire minimum légal dérisoire, et va jusqu’à organiser la répression sociale pour empêcher toute revendication. Les gouvernements, au Bangladesh et ailleurs, sont donc coincés… »

Coincés et démunis

Pour organiser les inspections de sécurité et faire respecter les lois sociales, quand elles existent, il faut engager des fonctionnaires. Les pays vulnérables qui doivent vérifier les normes de sécurité, les conditions de travail, le salaire réellement payé dans les multinationales, c’est David contre Goliath ! Sachant qu’il est impossible de tout contrôler, responsabiliser les entreprises de toute la chaîne, de la production à la distribution, semble une bonne piste pour limiter la casse. C’est exactement ce que préconisent les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’Homme (lire l’encadré).

Erik Magnus prône les autocontrôles et les inspections publiques en précisant qu’ils devraient être réalisés partout avec les mêmes exigences, ce qui est loin d’être le cas… Illustration accablante avec le Rana Plaza au Bangladesh. Certaines entreprises clientes avaient fait réaliser des audits sur la sécurité, lesquels n’avaient donné lieu à aucune action corrective, contribuant ainsi à la gravité du drame humain lors de l’effondrement : 1 138 travailleurs tués, alors qu’ils cousaient des vêtements pour des marques bien connues comme Mango ou Primark.

Par contre, aux yeux de Dominique Michel, on ne peut pas demander à l’entreprise de se substituer à l’État. Celui-ci doit jouer son rôle : fixer des règles et les faire appliquer. « Ce n’est pas à nous de lutter contre la corruption ni d’engager des contrôleurs ! » Une autre solution serait de demander aux entreprises de s’imposer des règles plus strictes, comme le prévoient les récents Principes de l’ONU. « Je n’y crois pas une seconde ! », rétorque Dominique Michel. « Un chef d’entreprise éclairé ou deux va peut-être le faire. Puis, lorsqu’il aura un problème de concurrence et recevra un signal d’alarme de son actionnaire, il craquera. »

À problème global, solution globale

Au delà de la question des responsables de ce système infernal, comment corriger ses dérives sans casser la source de revenu des ouvriers exploités ? Carole Crabbé, Dominique Michel et Erik Magnus sont d’accord au moins sur un point : la tragédie du Rana Plaza a marqué un tournant dans les pratiques agressives en rappelant les responsabilités des différents opérateurs. Carole Crabbé : « On avance dans la construction progressive d’une régulation capable de faire respecter les droits humains dans la filière d’approvisionnement et de sanctionner s’il y a lieu. Nous sommes à la charnière entre l’ère des codes de bonne conduite et des autocontrôles réalisés par les entreprises, et des accords contractuels opposables en justice, cosignés par les entreprises et les syndicats et chapeautés par l’Organisation Internationale du Travail. » Par ailleurs, même s’il est dépourvu de sanctions, l’arsenal juridique international (OIT, ONU, OCDE, etc.) aide aussi à maintenir la pression. Une pression certes insuffisante pour imposer des conditions « occidentales » du jour au lendemain, mais suffisante pour créer une référence à long terme pour les gouvernements et syndicats des pays en développement.

Enfin, à notre échelle, il est aisé de « griffer » l’image de marque des enseignes de mode qui dépensent des fortunes pour leur publicité. L’entreprise réagit toujours quand le client découvre les conditions indignes dans lesquelles sont fabriqués ses produits. Le client… roi mais pas négrier.

 

Découvrez le reportage photo réalisé par Tineke D’haese/Oxfam

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