Témoignage : “j’ai perdu beaucoup de batailles, mais j’ai gagné la guerre”

Luciene a 32 ans. Brésilienne, elle est arrivée en Belgique en 2000. Elle vient d’être régularisée. Elle est assise à une table du Quick de la Gare du Midi, à Bruxelles. Il est 18h et elle vient de terminer sa journée de travail. Un softy à la fraise commence à fondre, posé devant elle…

Les cheveux sobrement attachés, un pull gris, elle passerait inaperçue dans l’effervescence des voyageurs qui se pressent pour rentrer chez eux et d’autres, plus seuls encore, qui hantent le restaurant. Luciene regarde autour d’elle, soupire, sourit. Il y a à peine cinq mois, elle était une illégale, une clandestine parmi tant d’autres. Elle a quitté le Brésil pour la Belgique en 2000. Ça fait onze ans. « Onze ans », répète-t-elle comme pour s’en convaincre. Elle est arrivée toute seule, « C’était une façon d’échapper à la famille, de sortir un peu de chez moi ». Une façon de se donner de l’espoir aussi, sans doute. Le père de Luciene est un homme strict, qui ne donnait pas beaucoup. Depuis ses 15 ans, Luciene voulait connaître l’Europe.C’est presque comme une fatalité : une grande maison, une famille riche, une Brésilienne, la peur d’être renvoyée, et donc le silence. Arrivée en Belgique, c’est la galère. « Quand on arrive ici et qu’on ne parle pas la langue, les gens profitent de vous ». Luciene travaille pour 200 euros par mois, maximum. Elle loge chez une copine pendant trois mois, puis plus rien. « J’ai eu un problème. De mauvaises blagues… » Luciene connaîtra la rue, trois jours. Puis un monsieur l’a aidée, il tenait un restaurant, elle a donné un coup de main en cuisine, a fait le nettoyage. Il était très gentil, mais il ne payait pas beaucoup. C’était son premier boulot, ça a duré cinq mois comme ça. Il faut dire que Luciene est une catholique fervente. Elle va à l’église trois fois par semaine. Elle chante. Les Brésiliennes qui arrivent ici, comme elle, sont seules, tristes. La seule communauté c’est l’église. Il y a beaucoup de Brésiliens en Belgique, presque invisibles. « Mais va voir dans les églises , me dit Luciene. Et la nuit, dans les boîtes ». La seule communauté, vraiment, c’est l’église. En dehors de ça, « ils se dénonceraient, ils se vendraient, ils le font ! ».

Presque comme une fatalité

C’est l’église qui lui a trouvé cet autre job, à Anvers, interne dans une maison. Partir travailler là-bas, c’est la pire chose que Luciene ait faite. Elle l’a beaucoup regretté. Elle parle de sa patronne : « Elle a profité de moi ». Luciene n’a pas d’argent, pas d’endroit où aller. Elle est obligée de travailler, obligée de rester. Huit mois. C’est avec les enfants de la maison qu’elle apprend à parler français. Un parcours presque classique, « celui de beaucoup de Brésiliennes ». Elle fait le ménage, elle sert les invités de la maison : « Quand ils ont besoin de quelque chose, tu dois les servir », lui disait sa patronne. Luciene se lève à cinq heures du matin pour travailler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de travail, que le sommeil. Rien n’est déclaré, elle travaille illégalement. Avec toujours la menace, la peur constante d’être dénoncée. « Au début, je ne savais pas que j’avais des droits. Je croyais, comme beaucoup d’autres, que les illégaux n’avaient aucun droit ». Alors quand on le lui a dit, Luciene a pris sa décision, elle devait partir, et elle l’a annoncé à sa patronne. Luciene est une femme dure. Elle ne ferme pas sa gueule. Il y avait toujours la menace d’appeler les flics, toujours. Mais cette fois elle prend ses valises, elle s’assied dans le salon, elle attend. « Appelle la police, que je lui ai dit. Je savais qu’elle n’allait pas le faire. Ça aurait été pire pour elle que pour moi. Je lui ai dit que je partirais quand elle m’aurait payée. J’ai pris l’argent qu’elle m’a jeté. Je suis partie ».

C’est presque comme une fatalité : une grande maison, une famille riche, une Brésilienne, la peur d’être renvoyée, et donc le silence. « Il faut que les personnes qui exploitent les illégaux soient arrêtées », lance Luciene. Elle raconte : les employeurs vont parfois chercher directement les filles au Brésil, dans les villages, et les ramènent pour travailler à la maison. « Pour même pas 200 euros par mois. On leur dit : je te paie 100 euros, tu es logée, nourrie, et le reste pour couvrir le billet d’avion ». Un rêve se réalise, quelque part au Brésil. Luciene en connaît beaucoup, des cas comme ça. Des gens qui vont faire leur marché au Brésil, ou qui paient quelqu’un pour leur ramener une bonniche pas chère. « Anvers, Turnhout, Bruxelles. Ces filles arrivent, elles voient comment ça se passe. Elles sont seules. Elles sont tristes. On se retrouve à l’église. On s’échange les histoires ».

Exploitation, contrôles…

Entretemps la famille de Luciene l’a rattrapée. C’est ce qu’elle dit en roulant des yeux. « Je croyais que j’allais être enfin libre, mais ça n’a pas marché ». Son père arrive, on est en 2001. Ils habitent ensemble. Ulisses a 61 ans. Il commence à travailler tout de suite, dans le bâtiment, comme beaucoup d’autres Brésiliens. Puis il y a eu un contrôle. La police a trouvé de faux papiers d’identité. « Je n’ai jamais eu recours aux faux papiers, raconte Luciene. Je suis et je serai toujours contre ça. C’est un crime. On trafique des êtres humains avec les faux papiers. Ça me met en rage ». Son père est emmené au commissariat avec le patron. C’est comme ça que ça se passe. Souvent. Le patron fait de faux papiers pour ses ouvriers. Quand il y a un contrôle, tout le monde est embarqué. Le patron plaide la bonne foi. « Mon père ne savait pas. Il ne sait ni lire ni écrire. Je suis allée au commissariat de police. J’ai tout expliqué. J’ai proposé d’aider la police : si je sais quelque chose je dirai tout ». Aujourd’hui, Ulisses travaille légalement. Il a le statut particulier de celui qui a été victime de la traite des êtres humains. Il est protégé.Au début, je ne savais pas que j’avais des droits. Je croyais, comme beaucoup d’autres, que les illégaux n’avaient aucun droit  Silence pour un instant. Luciene regarde sa glace fondre doucement, puis revient à elle, à Bruxelles. Après Anvers, elle continue à travailler dans les maisons. Elle continue d’être illégale mais « travailler dans les maisons ce n’est pas dangereux. Les cafés, les restaurants, c’est dangereux. Dans les maisons il n’y a pas de contrôle ». Elle commence à être payée à l’heure. Elle gagne presque 1 000 euros par mois. Puis elle arrête pendant un temps. Elle chante à l’église, en solo, le gospel. La musique l’aide à tenir. « Quand je chante, c’est comme si toutes les mauvaises choses partaient. La musique et dieu, c’est tout ». Alors elle parcourt l’Europe, on l’invite un peu partout. Ça marche plutôt bien. Nous sommes en 2005, Luciene se rend aux Pays-Bas avec des amis pour s’y produire. Un bête contrôle. La police l’embarque. « Je suis restée sept jours en prison. Un flic très gentil m’a laissé garder ma bible et mes cassettes. Je chantais chaque jour. Ils adoraient ça. Et puis ils m’ont renvoyée au Brésil. J’y suis restée six mois, un calvaire, avant de revenir ».

En 2004, Luciene avait fait une première demande de régularisation, refusée. Puis une autre, en 2009. Il y a cinq mois, elle a reçu une réponse positive. « Ça fait onze ans. Onze ans déjà, répète-t-elle. J’avais tellement peur ».

Luciene, qui avait commencé au Brésil des études universitaires de pédagogie vit aujourd’hui en Belgique. Le futur, pour elle, c’est cette carte qu’elle attend, qui lui donne un statut légal et qu’elle devra renouveler tous les cinq ans. Ça sera la musique aussi, le chant. Faire le ménage, ce sera bientôt terminé. « J’ai vécu beaucoup de mauvaises choses. Des gens ont essayé de me faire du mal. Beaucoup de choses. Quand je regarde. Je me dis : Luciene tu as réussi. Tu ne t’es pas prostituée. Tu n’as jamais volé, c’est un honneur. Tu as toujours été honnête envers les autres et toi-même. Je suis vraiment fière de moi ! ».

Devant elle, la glace a fondu. Luciene sourit. « C’est comme ça que je la préfère de toute façon », dit-elle. Maintenant, elle veut mettre son expérience au service des autres migrants. « J’ai perdu beaucoup de batailles, dit-elle, mais j’ai gagné la guerre ». 

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