Témoignage: « ça reste une prison »

Suzanne Beer a rejoint le groupe des visiteurs en centre fermé récemment. Depuis lors, elle se rend tous les 15 jours au centre 127 Bis notamment. Un témoignage émouvant pour une expérience qui ne laisse pas indifférent. Et une certitude: malgré tout ce qu’on peut dire, un centre fermé c’est comme une prison.

Suzanne Beer, vous avez rejoint récemment le groupe de visiteurs ONG en centres fermés. Depuis, vous visitez tous les quinze jours le 127 bis. Comment définiriez-vous votre rôle ? 

À gros traits, le rôle des visiteurs est d’aider les détenus à comprendre leur situation et à atteindre le but qu’ils se sont fixé : d’abord sortir, ensuite avoir un statut en Belgique. Nous veillons par exemple à ce que leur avocat fasse toutes les démarches nécessaires en temps et en heure, contactons leur famille s’ils le demandent et nous les écoutons. Tous ont besoin de parler et de comprendre.

Comment s’est passée votre première visite. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

À Bruges, avec deux visiteuses expérimentées, dans l’ancienne prison pour femmes. J’en suis sortie comme si on m’avait rouée de coups. Je ne connaissais les prisons que par les films et j’avais toujours imaginé qu’ils exagéraient.Il y a chez eux tant de douleurs, d’ardeur à vivre libre, d’espoirs d’une vie meilleure. Il m’arrivede sortir vidée. Eh bien non. Il y a les couloirs, les salles communes grises, vieillottes, en désordre. Des dortoirs de 20 lits fermés à clef quand les « habitants » – il n’est jamais question de détenus mais d’ inwoners – y dorment, même pour la sieste. Les femmes et les hommes que nous y avons vus étaient désespérés, le mot n’est pas trop fort. L’une soupçonnée de mariage blanc alors que son mari faisait tout, dehors, pour qu’elle sorte, un autre malade du cœur. Aucun ne comprenait ce qu’il faisait là. La réflexion limite raciste d’un infirmier, la saleté des douches, la salle où on prend les empreintes digitales, tout m’a retourné les tripes. Et surtout le sentiment que le bâtiment lui-même traitait les étrangers comme des délinquants.

Par la suite, vous avez continué vos visites mais au centre 127 bis cette fois. Vos impressions ont-elles été confirmées ?

Depuis un an, je vais régulièrement au 127 bis. Malgré l’ambiance un peu plus humaine, ça reste une prison. Dans ce centre, les gens vont et viennent comme ils le veulent dans le périmètre qui leur est réservé. Je ne sais pas si c’est mieux, si ça ne fait pas oublier la forêt que cacherait l’arbre… Car la situation des détenus reste insupportable. Leur quotidien y semble juste un tout petit peu plus vivable. Et puis j’ai commencé à nouer des relations avec des assistants sociaux compréhensifs et compétents. Restent les barrières, les grillages, les barreaux, les trousseaux de clés, la camionnette qui amène ou emmène les détenus, l’angoisse de ceux qui ont déjà refusé un vol et qui savent comment ça se passe ensuite…

Que retenez-vous de ces visites ?

Ce qui me reste de ces visites, c’est surtout la qualité des échanges. Dans ces rencontres, on va tout de suite à l’essentiel. Les détenus font confiance très vite. J’ai découvert des univers et, surtout, des gens ouverts, intelligents, déterminés, attachants. Ils vous obligent à mettre en jeu ce que vous avez de meilleur. C’est normal, eux aussi mobilisent toutes leurs forces. Il y a chez eux tant de douleurs, d’ardeur à vivre libre, d’espoirs d’une vie meilleure. Il m’arrive de sortir vidée. Les gens, ensuite, vous restent dans la tête. Vous faites des démarches, vous suivez les dossiers, et ça vous laisse constamment en proie à des sentiments contradictoires. Car souvent, la Belgique, notre Belgique, les renvoie. Des Roms, des gens malades, des femmes menacées de mort par leur mari, des opposants politiques… Tous traumatisés à des degrés divers. J’ai honte de l’« accueil » qu’on leur a réservé. Puis ça passe mais la rage reste. Parfois, au contraire, des avocats formidables font recours sur recours et gagnent. Alors, en tant que visiteur, vous pensez y avoir un tout petit peu contribué. Et quand l’assistante sociale me dit : « celle-là ou celui-là a été libéré », alors oui, parfois, il m’arrive de sortir en chantant. 

Propos recueillis par François Corbiau

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