Sortir du tunnel

Mariana, Milan et leurs trois enfants sont roms. Ils ont vécu et mendié pendant des mois sous l’avenue Louise. Mais au bout du tunnel piétonnier, ils ont fini par trouver la lumière. Portrait d’une rencontre qui change une vie.

C’est l’histoire d’une improbable rencontre. Entre Mariana, jeune Rom d’origine slovaque et Hanna Hahn, allemande, fonctionnaire à la Commission européenne. C’est une histoire de solidarité mais aussi de découverte mutuelle de la culture de l’autre.

Tout a commencé dans le tunnel piétonnier qui relie les stations de métro de l’avenue Louise. Mariana, 26 ans, mère de trois enfants âgés de 7, 5 et 2 ans et demi y a vécu pendant un peu plus de cinq mois au cours de l’hiver 2011-2012. Sa trajectoire est classique : l’arrivée en Belgique en mai 2011, un accueil provisoire dans un centre Fedasil puis au Samu social, puis la rue et plus particulièrement le tunnel Louise. Le tout ponctué d’allers retours fréquents vers la Slovaquie. « Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, Mariana me donnait l’impression d’avoir 45 ans », se souvient Hanna.

Le destin de Mariana aurait pu être différent. Elle a passé son enfance à Lunik IX, un quartier de Košice qui est aussi le plus grand ghetto rom de Slovaquie. Plus de 6 000 personnes s’y entassent dans des conditions d’hygiène inimaginables.

Le taux de chômage est de 100 %. Mariana corrige : « Les Roms travaillent en fouillant les poubelles la nuit pour y chercher du métal et le revendre ». La nuit seulement, pour éviter de rencontrer les skinheads néonazis slovaques qui tabassent les Roms. Mariana s’en souvient bien : « Un jour, ils sont entrés dans la gare de Lunik. Ils frappaient tout le monde. Je me suis réfugiée dans un wagon avec mes enfants ». Elle se rappelle aussi cette mère de famille de sept enfants que des Slovaques ont enfermée dans un container avant d’y mettre le feu.

Dans le tunnel Louise, tout le monde n’était pas indifférent à la vision de Mariana et de ses trois enfants couchés sur des matelas parfois trempés par les infiltrations d’eau.

Mariana travaillait comme femme de ménage dans une école de Lunik. Son institutrice lui avait conseillé de poursuivre des études. Elle était intelligente. Elle pouvait réussir. La maladie grave de sa mère a cassé net ce rêve. Mariana et Milan son compagnon ont fini par fuir pour rejoindre l’Allemagne d’abord, la Belgique ensuite. « Milan et sa famille étaient déjà passés par Gand. Il connaissait quelques mots de néerlandais. Il pensait que cela pouvait l’aider ».

Le métro plutôt que la gare de Lunik

Mariana a vite déchanté : « En fait, on ne décide de rien. On subit. On s’est retrouvé dans ce tunnel pour mendier. Je voyais des personnes y passer tous les jours. Certaines nous donnaient de l’argent, des vêtements. Des policiers ont même un jour apporté des jouets aux enfants pour la Saint-Nicolas. Moi, je me demandais ce que je faisais là. Je n’avais pas quitté la Slovaquie pour vivre ça. Mais tout de même, je me sentais plus en sécurité dans ce tunnel que dans la gare de Lunik. ». Et puis les derniers retours vers la Slovaquie ne leur donnaient plus aucune illusion : la maison de Mariana avait été détruite. La famille dispersée.

Dans le tunnel Louise, tout le monde n’était pas indifférent à la vision de Mariana et de ses trois enfants couchés sur des matelas parfois trempés par les infiltrations d’eau. Le premier geste décisif est venu d’un jeune homme qui leur a proposé de loger dans une maison qu’il venait d’acheter, près de la place Flagey. Elle était délabrée, sans chauffage, avec des déchets partout. Mais c’était « un chez soi » que la famille a pu louer pour un euro symbolique par mois. Un endroit où on pouvait un peu cuisiner même s’il fallait tout de même retourner dans le tunnel, qui était chauffé, pour y mendier.

« Chauffer l’eau progressivement »

Hanna sera le deuxième levier sur lequel Mariana pourra s’appuyer. « Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, j’étais choquée de la voir mendier avec ses enfants, explique Hanna. Je lui ai demandé si elle voulait que ses enfants aillent à l’école. Mariana m’a répondu “oui” et elle a ajouté “Donne-moi du travail”. J’étais sidérée. Cela a cassé mes préjugés sur les Roms, reconnaît Hanna. Je ne voyais pas où était le problème si elle voulait travailler. J’étais encore très naïve ». La fonctionnaire allemande raconte comment il lui a fallu « apprivoiser » la famille rom : « J’avais des perspectives d’avenir. Mariana, elle, ne pensait jamais au lendemain. Quand on galère, on vit au jour le jour. Elle ne raisonne plus comme cela aujourd’hui. ». Hanna reconnaît que vouloir faire le bonheur des autres à leur place n’est pas une bonne idée. « Je les ai invités un jour à la maison. Cela a été une catastrophe car ils avaient honte. C’était trop à la fois. C’est comme la grenouille qu’on jette dans l’eau chaude. Elle fait un bond pour s’enfuir. Il faut chauffer l’eau progressivement ».

Mariana rit en l’écoutant. Mais elle a encore pleuré après sa rencontre avec Hanna. Comme le jour où ils se sont fait expulser du tunnel par les policiers. Hanna a compris alors qu’il fallait aller plus loin dans la prise en charge. Elle a proposé à la jeune Rom de travailler pour elle comme aide-ménagère. Puis est venu une seconde cliente : l’assistance sociale qui s’occupait de la famille. Au bout du compte, Mariana a pu se faire engager dans une agence de titres-services. Puis il a fallu régler la question du droit au séjour, « une quinzaine de visites à l’ambassade de Slovaquie pour obtenir les papiers nécessaires ». Milan, de son côté, pourra participer aux travaux de rénovation de la maison. Avec à terme la possibilité de la louer « normalement ». Tout demande du temps mais l’aide est toujours venue, reconnaît Mariana.

Parfois, des petits incidents replongent Mariana dans l’angoisse. Dernièrement, ses enfants ont eu des poux dans les cheveux, une plaie que connaissent beaucoup de familles. Malgré l’aide apportée par la directrice, les enfants ont été exclus de l’école pendant une semaine. De quoi raviver chez Mariana la peur de l’exclusion, la hantise de la stigmatisation, le sentiment de honte. « J’ai toujours peur, reconnaît-elle, mais progressivement, je stresse moins. Je me dis qu’après tout ce que j’ai vécu, je m’en sors bien. J’ai du travail, j’ai une maison. La Slovaquie et ses skins, c’est fini ».

 

 

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