Rwanda: la mémoire borgne

Souvenir, unité, renouveau, proclame la bannière des 20 ans du génocide au Rwanda. On est loin du compte. Trop souvent manipulée, la mémoire des massacres de 1994 n’a pas encore abouti à son objectif de réconciliation et du « plus jamais ça ».

Soudain, un cri perçant dans les gradins du stade Amahoro à Kigali. Suivi par un deuxième, un troisième, et des dizaines d’autres, le temps qu’un rescapé tutsi finisse son insoutenable récit devant les 30 000 spectateurs, dont le président (tutsi) Paul Kagame et quelques chefs d’État africains. C’était le 7 avril dernier, lors de la commémoration des 20 ans du génocide. Par leurs cris de détresse, ces hommes et femmes aussitôt évacués par la Croix-Rouge exprimaient toute l’horreur des évènements de 1994, qu’ils les aient ou non vécus directement. Tout autour du stade, des banderoles étaient déployées avec l’inscription Kwibuka (se souvenir), flanqué de deux autres mots : unité et renouveau.

Encensé pour son développement, le nouveau Rwanda est né sur les cendres du génocide. Tandis que les autorités voudraient dorénavant espacer les commémorations internationales d’avril, qui n’auraient plus lieu que tous les cinq ans, elles ont entrepris les démarches pour inscrire quatre sites de massacres (Gisozi, Ntarama, Murambi et Bisesero) sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, où figure déjà le camp de concentration d’Auschwitz : « Ce sont des lieux universels, car c’est le monde entier qui a été offensé par ce qui s’est passé au Rwanda, justifie Jean Butoto, de la Commission nationale de lutte contre le génocide. Ce seront à la fois des lieux de mémoire, de recueillement, d’éducation à la paix et de conservation des preuves ».

À Bruxelles, Hutus et Tutsis ne commémorent pas la tragédie de 1994 aux mêmes dates, ni avec les mêmes discours, les uns parlant de « génocide rwandais », les autres de « génocide contre les Tutsis ».

Mais la mémoire peut aussi être exploitée à des fins politiques. Applaudi comme le libérateur « qui a arrêté le génocide », Paul Kagame est accusé de l’instrumentaliser pour conforter son pouvoir. Ne renvoie-t-il pas régulièrement à la face des Occidentaux leur culpabilité de n’avoir rien fait pour empêcher les massacres ? De quoi les dissuader d’ensuite demander des comptes au régime sur la répression des libertés politiques ou sur d’anciens massacres restés impunis : les crimes de guerre commis depuis 1990, le carnage de Kibeho en 1995, la disparition de milliers de Hutus au Congo… Aucun membre du régime n’a jamais été jugé par le tribunal international d’Arusha et les rares condamnations au Rwanda n’ont concerné que des subalternes.

Impunité

Cette mémoire borgne n’est pas l’apanage d’un seul camp. De nombreux génocidaires sont toujours en liberté. Mentant effrontément sur leur passé, ils avancent les théories suspectes du « double génocide » qui consistent à noyer leurs propres responsabilités et à transformer les bourreaux en victimes. Du coup, les organisations de rescapés comme Ibuka (Souviens-toi) sont prises en tenaille entre, d’une part, d’anciens tueurs qui les intimident et, d’autre part, un régime qui cherche à contrôler leurs activités. « Ibuka est devenu un instrument au service du FPR [le parti au pouvoir], dénonce Pacifique Kabalisa, un de ses anciens membres. Il ne s’intéresse aux rescapés que si cela sert ses intérêts ».
On est donc encore loin de l’« unité » proclamée par la banderole. À Bruxelles, Hutus et Tutsis ne commémorent pas la tragédie de 1994 aux mêmes dates, ni avec les mêmes discours, les uns parlant de « génocide rwandais », les autres de « génocide contre les Tutsis ». « Jamais le pays n’a été aussi divisé que sous Paul Kagame », assène son ancien Premier ministre Faustin Twagiramungu, un Hutu qui a dû fuir, lui aussi, la terreur des extrémistes de 1994. Il reproche au président d’avoir contribué à diaboliser les Hutus « comme si nous étions nés avec des gènes de tueurs », et en contradiction avec la volonté du régime d’occulter le clivage entre les deux groupes.

« Aucun pays n’est assez fort, même s’il pense l’être, pour changer les faits, a encore martelé Kagame au stade Amahoro. Après tout, les faits sont têtus ». Il visait la France, accusée d’avoir collaboré avec l’ancien régime. Ses propos pourraient tout autant se retourner contre lui. Tant que l’ensemble des faits ne seront pas reconnus, tant qu’une commission de type « vérité et réconciliation » ne sera pas mise en place comme ce fut le cas en Afrique de Sud pour tourner la page du régime d’apartheid, tant que le pays continuera de dépendre d’un homme fort et non d’institutions fortes, le renouveau du Rwanda risque de rester très fragile. Vingt ans après le génocide, le pays n’a en fait changé qu’en surface.

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