Reza Kazemzadeh sonde l’âme de ses patients

À Bruxelles, mais parti de Téhéran, Reza Kazemzadeh sonde l’âme de ses patients.

C’est dans les dédales des Musées Royaux des Beaux-Arts qu’il nous a donné rendez-vous. Le psychologue cinquantenaire, aux cheveux grisonnant, sillonne les quatre étages consacrés à la peinture du « Fin de siècle » (le 19e). L’œil acéré, il scrute « L’enlèvement du creuset brisé », un tableau peu connu de Constantin Meunier représentant des ouvriers se tuant à la tâche. « L’artiste ne peint pas une allégorie mythologique mais il se met en retrait pour observer une réalité. C’est aussi le travail que j’accomplis avec mes patients », explique-t-il avec un léger accent persan. Directeur depuis deux ans du centre Exil, une association médico-psychosociale pour victimes de violations des droits de l’Homme et pour personnes exilées, le psychologue a fait de l’esprit humain son domaine de prédilection. Une vocation qu’il cultive depuis son arrivée en Belgique, il y a presque 30 ans.

Originaire de la capitale iranienne Téhéran, le jeune Reza qui a 14 ans en 1979 rêvait de devenir mathématicien, « comme mon père ». Cette même année, le pays subit des secousses politiques. Le shah d’Iran est renversé par une opposition islamique menée par l’Ayatollah Khomeini. Il promet au peuple plus de démocratie. Mais l’enthousiasme retombe lorsque le nouveau pouvoir se montre de plus en plus sévère et radical. Censures, arrestations, instauration de la charia, tortures, les Iraniens déchantent. « Nous vivions une nouvelle dictature ». Dans cette ambiance de répression, Reza ne se tait pas. Soupçonné d’être un activiste, il séjournera un mois en prison à l’âge de 20 ans, « mais ils m’ont relâché car ils n’avaient aucune preuve contre moi ». Trop tard pourtant, il est dans la ligne de mire de l’État. Comme beaucoup de jeunes indociles, il devra se battre dans la guerre Iran-Irak, « en première ligne de front ».

Des rêves me renvoyaient à Téhéran. L’angoisse est constante, même lorsqu’il n’y a rien à craindre. L’exilé perd confiance en lui.

C’en est trop pour lui. Il quitte son pays en état de désolation. Sa traversée se termine en 1987, en Belgique. Deux ans plus tard, il est régularisé et reconnu réfugié politique. Sujet à des cauchemars, Reza se plonge dans les méandres du fonctionnement mental de l’Homme : « Il faut beaucoup de temps pour sortir du trauma de l’exil. Des rêves me renvoyaient à Téhéran. L’angoisse est constante, même lorsqu’il n’y a rien à craindre. L’exilé perd confiance en lui. » Il se lance alors dans des études universitaires en psychologie. Son diplôme en poche, le trentenaire enchaine les contrats jusqu’en 2004 où il est engagé comme psychologue au centre Exil. Son épouse Mojgan le décrit comme un insatiable curieux. Il a plutôt intérêt, dans son bureau défile le monde entier : Kurdes, Guinéens, Afghans,Tchétchènes… Pour comprendre ce qui se trame dans la tête de ses patients, il doit en connaître la culture. « Pour beaucoup, la famille représente le pilier de la raison. Sans cela, certains perdent leurs repères », insiste-t-il. Des thérapies de groupes sont mises en place pour créer de nouveaux liens et diminuer la souffrance de l’exil, Reza est un observateur ; les gestes, les sentiments, la manière de penser, rien ne lui échappe. « Un Kurde qui vit en Belgique, même depuis peu, par exemple, n’a plus rien à voir avec la personne qu’il était dans son pays. Chaque étape de notre vie détermine notre façon d’agir et d’être. » Au rythme de ces récits, le professionnel est devenu indulgent, rarement dans le jugement, souvent dans l’analyse.

Son exil, il l’a transformé en une force qu’il convoque lors de certaines séances avec ses patients. Des récits d’expériences similaires aux siens lui permettent de déceler plus efficacement les maux qui rongent ses malades. « Mais il y a des limites. Il faut faire preuve d’humilité, ne pas se surestimer. Si une histoire fait écho en vous au point de vous atteindre psychologiquement, il faut s’en distancier car le résultat ne sera que néfaste pour le patient », prévient-il. Le docteur partage volontiers ses connaissances et organise des formations sur la psychologie de l’exilé. « Avec l’arrivée importante des migrants, nous avons urgemment besoin de revoir les mesures mises en place par les politiques. » Plongé dans ses réflexions, il estime que les pouvoirs publics n’écoutent pas assez les spécialistes de la santé mentale. Les associations doivent s’adapter en fonction des subsides, parfois au détriment d’un travail de qualité. « Il est temps que spécialistes et pouvoirs publics se réunissent autour de la table et pensent aux meilleurs moyens de répondre aux traumas liés à la violente migration que subissent les nouveaux arrivants », conclut-il.

Reza Kazemzadeh n’a pas posé pied sur le sol iranien depuis maintenant 30 ans, et lorsqu’on lui demande s’il envisage d’y retourner, il tranche : « Étant donné la répression qui y règne, cette question ne constitue pas une priorité à mes yeux, malgré l’amour que j’ai pour mon pays d’origine ». Une tâche plus urgente occupe ses pensées ; il doit rentrer au bureau, des patients l’attendent.

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