Quand cultiver ne suffit pas à se nourrir

Une personne sur trois dans le monde souffre de malnutrition. Spéculation, agrocarburants et accaparement des terres menacent la souveraineté alimentaire de plus 2,5 milliards de personnes. Parmi celles-ci, Idrissa et sa famille. Reportage au Sénégal. Photos de Gaël Turine.

Le décor : typique de la vallée du fleuve. Route de poussière et, de part et d’autre, des champs de riz quadrillés par les canaux qui assurent l’irrigation des cultures. L’eau maîtrisée est une donnée essentielle de cette région juchée au nord du Sénégal. Lors des terribles sécheresses des années septante, le fleuve était sec. Les bergers conduisaient le troupeau vers une herbe jamais trouvée. Bêtes et hommes ne revenaient pas. Traumatisé, l’État sénégalais a, depuis, mis sur pied un système de terres irriguées. Et le Fouta, cette bande de terre arrosée par le fleuve, est aujourd’hui un des greniers du Sénégal.

Boucan d’enfer

La bande-son : particulière. Sur des kilomètres et des kilomètres, des oh ! et des ah ! secs. Des bang bang ! de casseroles. Des slaack ! fouettant l’air. C’est ainsi de l’aube au crépuscule. Dix heures par jour pendant un mois, des centaines de personnes sillonnent les champs avec pour consigne de faire du bruit ! Des milliers d’oiseaux dans le ciel n’attendent qu’une chose : piller le riz des paysans. La récolte devient un champ de bataille entre l’homme et le volatile. L’enjeu est crucial pour les deux parties : manger.

« Agriculteur ici, c’est pour mourir », assure Boubacar. C’est faux. Mais cela pourrait devenir une réalité…

Sans gardiens de champs, les oiseaux auraient tôt fait de ruiner l’effort des agriculteurs. Ces escadrilles peuvent dévorer jusqu’à 20 % du riz. Un sac de riz sur cinq. Or ce sac, la famille d’Aïssata en a besoin. Pour la faire vivre pendant un an, 48 sacs sont nécessaires. Avec les cadeaux à offrir lors de diverses célébrations familiales ou religieuses, la récolte idéale s’élève à 55 sacs. Pas question de laisser des graines aux oiseaux.

Aïssata est la fille d’Idrissa, le propriétaire du champ. Ce grand gaillard de cinquante ans a cinq filles et deux garçons. Le matin, tandis qu’Aïssata file au champ pour pousser des cris, Fatimata arrose les semences dans une des pépinières du village. Un garçon du village emmène paître les six vaches de la famille. Fatoumata termine le repas avant de rejoindre Aïssata ou d’aller à son champ de patates douces. Comme dit Idrissa, « ceux qui sont organisés, on mange vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on travaille vingt-quatre sur vingt-quatre, sinon ? On vole et on ment ! »

©MICmag

Dans cette organisation, Idrissa coordonne, s’assurant que sa petite entreprise ne traverse pas la crise alimentaire. Pendant que le riz pousse, Idrissa vérifie que les oignons sont bien repiqués à temps. Ses deux fils ne lui sont d’aucune aide. Ils vivent chez leur marabout et veulent embrasser la carrière de professeur de religion islamique. Pourquoi ne pas reprendre les terres d’Idrissa ? « Agriculteur ici, c’est pour mourir », assure Boubacar. C’est faux. Mais cela pourrait devenir une réalité…

Les plans B quand le riz s’épuise

L’investissement pour cultiver un hectare de riz est lourd. Chacune de ces « aides » est payée, une « modernité » impensable il y a vingt ans où la solidarité villageoise fournissait une main-d’œuvre gratuite. Le saisonnier reçoit une partie de la récolte ou de l’argent. Les femmes qui récoltent le riz repartent avec un fagot sur la tête par matinée de fauchage. Le propriétaire de la batteuse gardera un sac sur dix de la récolte. Celui de la décortiqueuse prend 500 francs à chaque sac.

Toutes ces ponctions rendent d’autant plus nécessaire l’implication des membres de la famille. L’an passé, Idrissa a récolté 35 sacs. C’était trop peu. « Cette année, je suis tombé, reconnaît Idrissa. En septembre, j’ai demandé à Madame où nous en étions : il restait trois sacs de riz. » Trois sacs pour quatre mois. Impossible.

Idrissa n’est pas seul dans ce cas. Une étude de l’Ujak (l’Union des jeunes agriculteurs de Koyli Wirnde) montre que sur 125 familles seules 2 % parviennent à éviter la soudure (l’entre-récolte sans provisions alimentaires). 43 % des familles, dont celle d’Idrissa, manquent de riz plus de trois mois.

Pour les familles qui « tombent », des plans B existent. Cultiver l’oignon ou se lancer dans une « campagne contre-saison », à savoir une récolte pendant l’hivernage. Idrissa s’y est plié en 2011-2012, mais les conditions de travail sont mauvaises, les rendements moindres et la terre s’essouffle. Reste alors, au mois de mai, la récolte de Fatoumata, première épouse d’Idrissa.

Fatoumata cultive sur la berge du Doué. Ce bras du fleuve est une main tendue de « dame Nature ». Il coule à cent mètres de la concession de la famille d’Idrissa, dans le village de Kodhyt. Au delà du Doué s’étend une terre dont la verdure contraste avec le sol aride de Kodhyt. Là se trouve un lieu de fertilité par excellence. C’est la terre des femmes. Elles y cultivent un petit champ de patates douces, de sorgho, de courges. Inondé pendant l’hivernage et la crue du Doué, le terrain est propice à la culture une fois le fleuve revenu dans son lit. Sans engrais, sans pesticide, Fatoumata y cultive seule la patate douce. Idrissa ne met jamais un pied sur la « berge des femmes ».

Cris et accaparements

Mais si la patate douce ou l’oignon mettent du beurre dans le sorgho, c’est surtout la vache qui vient à point en temps de crise. Cette année, Idrissa a été obligé de vendre trois petites vaches, véritable épargne sur pattes pour la famille. Vendre une vache est une pénitence absolue pour tout Peul, abreuvé au pis du bovin depuis son enfance. Le bovin occupe une place à part dans la culture et la vie des Peuls. Il est épargne, signe de richesse, de notoriété, ou encore gardien de la paix.

Le grand frère d’Idrissa, Souley, est éleveur. Il a repris le commerce du père et, depuis tout petit, il est berger. Souley est un noble. « Lui sait l’âge et l’état de santé des vaches, c’est le super-patron », affirme Idrissa. Pour le rejoindre, Idrissa traverse une vaste étendue de terres préparées pour devenir une zone irriguée. D’immenses saignées, bientôt canaux secondaires ou tertiaires, quadrillent les futures terres cultivables. C’est la coopération portugaise qui mène le chantier étalé sur 450 ha. Comme les autres Peuls, Souley utilise les espaces vides pour la pratique de l’élevage extensif, les vaches paissant sur les étendues du Fouta.

La lutte foncière bat son plein dans la vallée du fleuve Sénégal. L’abondance et la maîtrise de l’eau attirent des investisseurs nationaux et étrangers.

La lutte foncière bat son plein dans la vallée du fleuve Sénégal. L’abondance et la maîtrise de l’eau attirent des investisseurs nationaux et étrangers. « Il y a énormément de compétition pour la terre, confirme Ousmane Ly, secrétaire général de l’Ujak. Les agriculteurs, éleveurs et pêcheurs réclament leur part. L’autre compétition est menée par des personnes externes à cette zone, les agrobusinessmen. Vous avez peut-être entendu parler du cas de Fanaye. Un Italien qui veut développer les agrocarburants sur 26 000 ha. Le projet a déclenché des heurts énormes, avec mort d’hommes. »

Tandis qu’il boit son thé, Souley observe l’avancée des travaux portugais. Même si cela fait dix ans qu’il est là, le « super-patron » sait qu’il devra bouger, tôt ou tard. Son frère Idrissa, lui, n’entamera pas de transhumance. Avec les siens, il continuera chaque année à crier pour éloigner les oiseaux. Le défi pour sa famille est de réussir à se moderniser sans se perdre. Agrandir le champ, mécaniser certaines opérations, mais pas à n’importe quel prix. Selon Ousmane Ly, « des entreprises agricoles connaissent des faillites mais les familles résistent. On gère quelque chose d’invisible. Une capacité de gestion, les besoins sociaux, alimentaires, le maintien d’une certaine solidarité. On allie le moderne à notre réalité. On ne refuse pas le progrès, on adapte la technologie à nos vies. Et pas l’inverse ».

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