Qu’est-ce que l’antitsiganisme?

Qui est Tsigane ? Celui que je nomme Tsigane, que j’assigne à cette identité et que je constitue en « autre » du reste de la société. Dans ce sens, l’histoire des Tsiganes se confond avec celle de l’« antitsiganisme », un néologisme qui recouvre une pratique ancienne.

Si la pratique en est ancienne, le terme « antitsiganisme » n’est utilisé que depuis une quinzaine d’années. Auparavant, il suffisait de prononcer le mot « Tsiganes » pour renvoyer aux pratiques antitsiganes : les Tsiganes étaient les personnes qui, en tant que telles, subissaient différents degrés de discrédit de la part du reste de la population. De ce point de vue, l’histoire de l’antitsiganisme coïncide avec l’histoire des Tsiganes, à savoir avec l’histoire de ceux qui sont appelés Tsiganes, en gommant les distinctions entre Roms, Sinti, Manouches… Ces divers groupes ont leur propre histoire, partiellement autonomes les unes par rapport aux autres. Mais fondamentalement, les Roms, les Sinti… sont des Tsiganes dès lors qu’ils ont subi de manière forcée un processus de tsiganisation. Du moment où ils sont sélectionnés comme Tsiganes, du moment où ils sont reconnus, identifiés, perçus et ainsi nommés, ils se trouvent réifiés par une série de pratiques outrageuses de la part de ceux qui ne se considèrent pas comme tels : Tsiganes et antitsiganisme correspondent parce que, pour paraphraser le Sartre des Réflexions sur la question juive1, c’est l’ « antitsigane » qui fait le Tsigane.

Dans le sillage de nombreux auteurs, nous affirmons que le racisme n’est pas en soi un concept biologique mais un concept social. Dans ce sens, l’antitsiganisme a bien évidemment toujours été une forme de racisme, qu’il soit motivé ou non par des considérations biologiques. Comme construction socioculturelle, l’antitsiganisme se manifeste de différentes manières au gré de conjonctures géo-historiques différentes.

Le « trickster »

Dans cette construction, les intérêts politico-économiques et les passions inter­agissent sous la poussée de causalités circulaires qu’il n’est pas toujours facile d’identifier. Un des ressorts importants du processus de tsiganisation, qui pourrait expliquer la persistance des émotions les plus violentes, mais aussi contradictoires, envers les Tsiganes est ce que j’appelle le processus de tricksterisation. Le trickster est ce personnage, présent dans de nombreuses mythologies, qui a la caractéristique de ne pas avoir de caractéristiques, du moment où il se construit en allant expressément à l’encontre des classifications cosmologiques acceptées dans une société donnée. Il est le représentant du non-ordre puisqu’il peut devenir, au cours de son histoire personnelle, tout et son contraire. Le fait, pour les Tsiganes, d’être de parfaits tricksters du point de vue de la pensée européenne les distingue d’autres groupes visés par le racisme. Objets, dans l’histoire du continent, des émotions les plus fortes, de la haine au dégoût, du mépris à la peur, mais aussi des émotions les plus contradictoires telles que la pitié chrétienne pour les pauvres ainsi que l’admiration romantique de la liberté ou celle, libertaire et postmoderne, de la résistance au Pouvoir, ils ont été pris comme modèle ou comme métaphore des passions les plus diverses. De même, les préjugés positifs, qui peuvent s’appuyer sur des cosmologies racistes autant que les préjugés négatifs, ont constitué l’une des faces du masque multidimensionnel d’un trickster qui inspire la crainte. Les passions racistes peuvent changer avec les conjonctures politico-économiques. Selon les époques, le trickster peut faire l’objet de tentatives d’assimilation (en le digérant) ou de rejet (en le vomissant), ou même d’une combinaison de ces attitudes. Ainsi, les processus de tsiganisation peuvent se servir d’émotions socialement partagées qui varient suivant le contexte.

Les psychologues considèrent que l’union « mépris-colère-dégoût » constitue la triade émotionnelle de l’hostilité. Généralement, les psychologues réservent le terme « dégoût » à la relation avec des êtres inanimés, et le terme mépris à la relation avec des êtres vivants. Mais avec les Tsiganes, la distinction entre les deux émotions semble se diluer, dès lors que les cinq sens des non-Tsiganes semblent souvent programmés sur la fonction antitsigane. Les Tsiganes n’ont qu’une chose d’humain, disait un citadin : la saleté. Ils dégoûtent, ils puent, qu’ils soient bien habillés ou en haillons. C’est grâce au processus hypertrophié de cette émotion que s’est développé l’un des plus vastes processus d’animalisation d’êtres humains jamais créé en Europe.

« Haïr ensemble nous unit »

Il a été justement observé qu’avec la haine, « l’enjeu est la perception d’un groupe dans le corps d’un individu »2 : je frappe un groupe, même un groupe imaginaire, en frappant les corps de quelques individus spécifiques (par exemple, à travers un raid raciste, une évacuation forcée…). L’objet haï peut être détruit de différentes manières. En ce qui concerne les Tsiganes, on a tout tenté : éloignement, ségrégation, destruction des familles à travers l’enlèvement de leurs enfants, homicides de masse, holocauste… Dans une société stratifiée, c’est la position respective de celui qui hait et de celui qui est haï qui est fondamentale. Lorsque ce sont les couches hégémoniques qui haïssent une couche inférieure, la force de l’imagination qui se déchaîne envers le subalterne peut être fantasmagorique : ce dernier peut être incestueux, cannibale, voleur, assassin, pestiféré, lié aux entités maléfiques du cosmos, ravisseur… Mais au même moment, l’imagination est censurée : celui qui hait un groupe humain entier croit en réalité qu’il le fait par amour – par amour de la société plus large qui doit être protégée. C’est l’idée d’amour qui justifie et persuade de haïr, comme l’a bien démontré Sara Ahmed : «Ensemble, nous haïssons», et cette haine partagée nous unit. De cette manière, il se produit une cosmologie quotidienne avec un sujet imaginé (« nous », qui haïssons les Tsiganes) et un objet tout autant imaginé (« les Tsiganes », que nous haïssons).

La haine du haut vers le bas est difficile à distinguer de la peur. Et l’on a peur des Tsiganes, parfois une peur folle. En Italie, une recherche récente a mis en évidence la peur intense des mamans que la Tsigane leur vole leur enfant en bas âge, et c’est la cause de nombreuses plaintes de tentative d’enlèvement. La certitude que la Tsigane s’approche de la poussette ou du petit lit pour enlever l’enfant fait partie des récits largement partagés3. C’est que le Tsigane est considéré comme un voleur de par sa nature intrinsèque : il vole des objets, des animaux et des humains. Comme le suggérait Sartre à propos des Juifs : il y a vol et vol, mais les vols des Tsiganes sont particuliers du seul fait qu’ils sont commis par les Tsiganes. Nous avons peut-être ici le plus fort développement de deux processus, celui de l’intensification et celui de la généralisation abusive. Pourquoi les vols commis par des Tsiganes sont-ils les plus haïs ? Parce que les Tsiganes savent voler les objets les plus précieux ? Non, simplement parce que c’est eux qui volent, et leurs vols de Tsiganes ont un poids symbolique d’ordre cosmologique que les autres n’ont pas ! La généralisation abusive est celle qui élargit de manière hyperbolique le comportement d’un élément ou de quelques éléments d’un ensemble donné à tout l’ensemble. Même les chercheurs tombent dans le piège : la moyenne élevée de condamnations par rapport aux non-Tsiganes attribuerait une certaine ­vérité au stéréotype du Tsigane voleur. N’est-ce pas plutôt le stéréotype du Tsigane voleur qui les fait souvent condamner comme voleurs ? Il est vrai que, parfois, la généralisation abusive frappe quelques Roms, ­Sinti… qui se convainquent de la propagande antitsigane des non-Tsiganes qui place leur identité du côté criminel de la société. Et ils volent : je vole, donc je suis ! La généralisation abusive marque en profondeur la tsiganophobie ordinaire. Ajoutons que la peur d’un non-Tsigane envers un Tsigane a beaucoup plus de pouvoir que celle d’un Tsigane envers un non-Tsigane : un non-Tsigane a le pouvoir d’appeler la police pour éloigner le Tsigane, par exemple d’un lieu public, tandis qu’on n’imagine pas le contraire.

Il faut ajouter une autre émotion, probablement inattendue : l’envie. L’envie, c’est quand on se sent mal parce que d’autres semblent aller mieux que nous. L’envie propose une comparaison sociale constante. L’envie, souvent associée à la colère, se déclenche lorsque ceux qui devraient être pauvres et laissés-pour-compte manifestent au contraire un goût de vivre supérieur au nôtre : « bonheur sans pouvoir, rétribution sans travail, patrie sans frontières, religion sans mythe » disait Hannah Arendt4, sont absolument interdits lorsqu’on soupçonne qu’ils sont l’apanage de l’Autre. En règle générale, on éprouve de l’envie envers les membres des couches sociales les plus élevées. Mais avec les Tsiganes, nous avons le phénomène inverse : des personnes considérées comme la lie de la société nous font envie. Il est rare de se sentir en compétition directe avec les Tsiganes pour la carrière, la position sociale, le prestige ou d’autres choses du même genre. Avec eux, la compétition est cosmologique et concerne la vision du monde. L’envie malveillante se déclenche lorsque l’on pressent qu’un mode de vie jugé ignominieux permet de mieux obtenir certains biens matériels (une villa…) ou surtout psychologiques : la liberté, le bonheur, la légèreté de l’être…

Ces propos sur l’envie nous amènent à parler des émotions ambivalentes, à savoir de la coprésence de sentiments opposés qui caractérise souvent l’antitsiganisme. Répulsion et attraction, colère et pitié. Ainsi, l’admiration pour leur habileté musicale a souvent atténué la haine cosmique dont ils sont l’objet. Les tricksters d’Europe…

1   Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard, Paris, 1946.
2   Sara Ahmed, “The organisation of hate”, Law and Critique, vol. 12, 2001.
3   Sabrina Tosi Cambini, La zingara rapitrice, CISU, Rome, 2008.
4   Hannah Arendt, The Origins of Totalitarism, Harcourt,  New York, 1951

 

L’assimilation forcée des Yéniches

Les Yéniches sont originaires des pays de langue germanique, où leur présence est attestée depuis des siècles. Ils font partie de ce qu’on appelle les « Gens du voyage », même si beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui sédentarisés. Ils parlent le yéniche, langue dont les origines et emprunts multiples (allemand, yiddish, hébreu, romanès, français…) témoignent de leur long enracinement en Europe. On les trouve principalement en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Suisse, en Belgique, en France, au Luxembourg. Seule la Suisse, où on dénombre aujourd’hui environ 35 000 Yéniches, les reconnaît comme minorité nationale. Ce qui n’est peut-être pas un hasard puisque c’est aussi dans ce pays que les persécutions dont ils ont été victimes se sont poursuivies le plus longtemps.
Si les Yéniches ne sont pas « ethniquement » considérés comme des Tsiganes, leur mode de vie itinérant les a condamnés au mépris et à la répression, et pendant la 2è guerre mondiale, à la déportation en tant qu’ « asociaux ». En Suisse, leur situation s’est particulièrement détériorée à partir de la fin du XIXe siècle, alors que la plupart d’entre eux étaient citoyens suisses depuis parfois des générations. Le fichage est généralisé. Médecins, services de police et administrations rivalisent d’études et de rapports établissant leur « dégénérescence morale ». Un psychiatre des Grisons publie dès 1905 des travaux visant à prouver leur « débilité morale inscrite dans une hérédité funeste ».

En 1926, la Fondation Pro Juventute, société suisse d’utilité publique, crée « L’œuvre d’entraide pour les enfants de la grand-route ». Le but était clairement d’éliminer le nomadisme en empêchant sa « transmission génétique ». Aidée par le recensement systématique des Gens du voyage, l’œuvre a parcouru le pays pour arracher les enfants yéniches à leurs familles, les mettre sous tutelle, les placer dans des foyers d’accueil, dans des orphelinats, des prisons, des asiles psychiatriques, où ils ont subi les pires maltraitances… Les « expertises psychiatriques » auxquelles l’oeuvre procédait concluaient sans appel que ces enfants étaient « débiles », « anormaux », « inférieurs ». Les parents étaient souvent internés dans des établissements de travaux forcés. Les communes et certains cantons ont prêté leur concours actif aux objectifs de l’œuvre. Un rapport réalisé à la demande de la Confédération en 1998 a établi que 590 enfants ont ainsi été séparés de leurs parents. L’œuvre a poursuivi ses activités jusqu’en… 1973 ! LV

 

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