La Machine à expulser #1 Introduction

Aux États-Unis, en Europe, comme en Belgique, l’expulsion des personnes étrangères en séjour irrégulier s'impose désormais comme l'un des axes centraux des politiques migratoires. Derrière cette évolution, ce n'est pas seulement un durcissement des pratiques qui se dessine, mais la mise en place progressive d'une véritable machine à expulser. Un ensemble de dispositifs juridiques, administratifs, policiers et diplomatiques qui concourent à rendre les expulsions toujours plus nombreuses, plus rapides et plus systématiques.

Aujourd’hui, en Europe, cette dynamique s'accentue. Alors que les arrivées irrégulières ont diminué ces dernières années, les décisions de retour continuent d'augmenter. En 2025, près d’un demi-million de décisions de retour ont été prises et 156 000 expulsions ont été effectives, un chiffre en hausse.

Parallèlement, les institutions européennes poursuivent une réforme profonde de leur politique migratoire, dont l'un des objectifs affichés consiste à accroître encore les capacités d'expulsion des États membres.

Cette évolution se traduit tout aussi clairement en Belgique: entre fin 2024 et fin 2025, le nombre de personnes expulsées hors de l’Union européenne a presque doublé. Le gouvernement fédéral (coalition dite "Arizona") revendique explicitement cette orientation, affirmant qu'une politique de retour "efficace, ferme mais humaine est la pierre angulaire d’une bonne politique d’asile et de migration" .

Source : https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/migr_eirtn1__custom_23141176/default/line?lang=fr

Derrière ces chiffres et ces déclarations, de quoi parle-t-on réellement? Qu'entend-on par "politique de retour"? Comment une expulsion est-elle rendue possible? Ce dossier propose d'y répondre, non pas en considérant l'expulsion comme le simple aboutissement d'une décision administrative, mais en retraçant l'ensemble de la chaîne qui la rend possible. Une expulsion ne commence pas au moment où une personne est conduite vers un avion: elle se prépare bien en amont, à travers des choix législatifs, diplomatiques, policiers et budgétaires qui, mis bout à bout, composent cette "machine à expulser".

( "Send them back" Parlement UE, 17 juin 2026).

Retour, éloignement, expulsion: de quoi parle t-on?

Les mots utilisés pour parler des politiques migratoires ne sont jamais neutres. Le terme de "retour" est aujourd'hui largement utilisé par les autorités belges et européennes. Il englobe pourtant des réalités très différentes, puisqu'il désigne à la fois les départs dits "volontaires" et les éloignements forcés. Si le caractère véritablement volontaire des premiers est largement contesté par de nombreuses organisations et chercheur·euses, nous nous intéresserons ici aux seconds, qui reposent sur des formes explicites de contrainte et de coercition.

En droit belge, on parle d’"éloignement" pour désigner le transfert physique d’une personne hors du territoire. En droit européen, on parle de "retour", y compris dans les situations où on ne mène pas les personnes à "retourner", mais où on les déplace contre leur volonté, dans un pays tiers.

Dans ce dossier, nous faisons le choix d'utiliser le terme "expulsion" lorsqu'une personne est éloignée contre sa volonté en exécution d'une décision administrative, telle qu’un ordre de quitter le territoire (OQT). Ce choix vise à rendre visible ce que le vocabulaire administratif tend à invisibiliser: la contrainte, la coercition et la violence inhérentes à ces mesures.

Une histoire emblématique: Semira Adamu

Derrière ces notions juridiques se trouvent des parcours de vie, parfois marqués par une extrême violence. L’histoire de Semira Adamu en est devenue un symbole.
Jeune Nigériane de 20 ans, elle fuit un mariage forcé et demande protection en Belgique. Sa demande d’asile est rejetée. Elle est détenue pendant plusieurs mois et fait l’objet de six tentatives d’expulsion. À chaque fois, la contrainte s’intensifie. Le 22 septembre 1998, lors d’une nouvelle tentative, elle est escortée par neuf gendarmes. Dans l’avion, elle chante. Elle est immobilisée de force et étouffée sous un coussin par les gendarmes. Elle perd connaissance et décède quelques heures plus tard à l’hôpital.

Ce drame a profondément marqué les esprits. Ils ont tué une femme, pas son combat.

Ce que les chiffres nous disent

En 2025, la Belgique a expulsé de force 5.136 personnes du territoire belge. Selon les données de l'Office des étrangers, les retours forcés représentaient 3.472 personnes et les refoulements 1.664 personnes.

Les personnes concernées ne correspondent pas au portrait réducteur souvent véhiculé par les discours officiels. Elles présentent des profils très variés: demandeur·euses d’asile débouté·es, personnes interceptées à la frontière malgré des documents de voyage en règle, ou encore personnes vivant depuis de nombreuses années en Belgique, parfois avec un emploi, une famille et des attaches durables, mais sans titre de séjour.

Parmi les dix nationalités les plus représentées, on retrouve notamment des personnes albanaises, marocaines, néerlandaises, ou encore afghanes. Cette diversité, qui inclut des ressortissant·es de pays exemptés de visas et qui donc, peuvent facilement revenir, confirme que l’expulsion ne vise pas un groupe homogène, mais une pluralité de situations administratives et de trajectoires de vie.

Les données montrent également que toutes les expulsions ne correspondent pas à un renvoi vers le pays d’origine des personnes concernées.

Environ un tiers des expulsions sont des "refoulements". Dans ces situations, une personne se voit refuser l’accès au territoire à une frontière extérieure et est renvoyée vers le pays depuis lequel elle a embarqué. En 2025, 1 664 personnes ont ainsi été expulsées à la suite d’une décision de refoulement.

Une autre part importante des expulsions concerne les transferts vers d'autres États membres de l'Union européenne, en application du règlement Dublin (dont les règles ont été intégrées, sans changement substantiel, dans le nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile). Ce mécanisme désigne l'État responsable de l'examen d'une demande de protection internationale, généralement le premier pays d'entrée dans l'Union européenne. En pratique, il conduit la Belgique à transférer des personnes vers d'autres États membres, tout en accueillant elle-même des personnes transférées depuis un autre pays de l’UE.

Pris ensemble, ces chiffres invitent à relativiser l'idée d'une politique de retour efficace: une part importante des expulsions ne correspond ni à un retour vers un pays d'origine, ni à une sortie durable du territoire européen. Le nombre des expulsions ne dit rien de leur durabilité, de leur coût, ni de la réalité des parcours qu'elles imposent.

Ce que les chiffres ne disent pas: la violence des expulsions

Les statistiques permettent de mesurer le nombre d'expulsions exécutées. En revanche, elles disent peu des conditions dans lesquelles celles-ci sont mises en œuvre et des violences qu'elles peuvent entraîner.

Les récentes images de la tentative d'expulsion de la jeune Adama depuis la Belgique vers le Burkina Faso (images retirées de l’accès public à sa demande), qui font écho, près de trente ans après, à la mort de Semira Adamu, restent exceptionnelles. Elles constituent l'une des seules fenêtres ouvertes sur un système largement invisible.

Si la mort de Semira Adamu et l’enquête qui s’ensuivit ont permis de réformer et d’encadrer certaines pratiques, ces ajustements n'ont pas mis fin aux violences inhérentes aux expulsions. Le recours à la contrainte physique reste au cœur des expulsions. Les escortes policières peuvent, notamment, immobiliser ou menotter les personnes concernées. En Belgique, la liste précise et exhaustive des moyens de contrainte autorisés n’est pas publique. Cette opacité complique l’exercice du droit de plainte pour les victimes.

Or, plus le recours à la contrainte est important, plus les mécanismes de contrôle devraient être robustes. C'est pourtant l'inverse qui est observé. En Belgique, le contrôle des expulsions est principalement assuré par l'Inspection générale de la police fédérale et de la police locale (AIG), placée sous l'autorité des ministres de l'Intérieur et de la Justice. Ce statut institutionnel soulève depuis longtemps des interrogations quant à son indépendance. À cela s'ajoute un contrôle très faible des opérations d’expulsion: en 2024, seulement 90 contrôles ont été réalisés pour plus de 5.000 expulsions, soit moins de 2 % des cas. En outre, la majorité de ces contrôles prennent fin avant le décollage de l'avion.

Face à cette opacité, des collectifs et associations jouent un rôle essentiel en recueillant les témoignages de personnes expulsées et en documentant leurs expériences. C'est le cas notamment de Getting the Voice Out.

Principes légaux et pratiques

À rebours de certains discours politiques qui laissent entendre qu’un État pourrait expulser toute personne en séjour irrégulier dès lors qu’il en aurait la volonté, le droit international encadre strictement le recours à l’expulsion. Le principe de non-refoulement interdit notamment de renvoyer une personne vers un pays où elle court le risque réel d’être exposée à la torture ou à d’autres traitements inhumains ou dégradants. En droit, ce principe est de caractère absolu et interdit de telles expulsions sans une évaluation individuelle approfondie, notamment vers des pays comme l’Afghanistan.

Le droit ne suffit cependant pas à expliquer pourquoi certaines expulsions peuvent être exécutées, tandis que d'autres sont impossibles. Dans la pratique, une expulsion dépend d'une condition supplémentaire, décisive : la coopération de l'État de destination. Expulser vers l'Afghanistan suppose ainsi une forme de coopération avec le régime taliban...

Si le droit fixe des limites, il ne suffit donc pas, à lui seul, à expliquer comment les expulsions sont concrètement rendues possibles. Elles s'appuient sur un ensemble de dispositifs juridiques, diplomatiques, policiers et financiers qui se répondent et se renforcent mutuellement : une mécanique largement invisible, au cœur des politiques migratoires actuelles. La suite de ce dossier propose d'en décrypter les principaux rouages.

➡️ La suite du dossier "La machine à expulser"

  • Mobilisez-vous contre les visites domiciliaires!

  • La machine à expulser

  • Adresses utiles pour les personnes exilées en Belgique

  • Réfugié, migrant, sans-papiers… Lexique & définitions

  • Commander des brochures pour sensibiliser