Parcours du combattant pour Mohamad

Blessé à plusieurs reprises, Mohamad a fui le conflit syrien et tenté de rejoindre son père en Belgique. Par la route et par la mer, il lui aura fallu plus de 10 mois dont 7 passés en centre fermé et plusieurs milliers d’euros pour arriver à destination.

Sur son papier qui porte le cachet de l’Office des étrangers (OE), neuf dates ont été griffonnées. Autant de convocations auxquelles Mohamad a dû répondre depuis qu’il est arrivé en Belgique en octobre 2013. Le scénario est toujours le même. « Je me présente à la date indiquée, on me fait patienter dans la salle d’attente de l’OE. Et finalement quelqu’un vient me dire que je suis reconvoqué dans quelques semaines en prenant soin de noter la nouvelle date sur ma feuille ».

Cette scène surréaliste ferait presque sourire si Mohamad ne risquait pas à tout moment d’être arrêté et expulsé. Vers la Grèce ou l’Italie, les deux pays européens par lesquels il est passé avant la Belgique. Dans le jargon, on appelle ça « un cas Dublin », en référence au règlement du même nom qui prévoit que le premier État par lequel un migrant pénètre sur le territoire européen est responsable de sa demande d’asile. Mais depuis qu’elle a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme, la Belgique n’expulse plus vers la Grèce. La situation là-bas est jugée à ce point catastrophique pour les demandeurs d’asile qu’il y a un risque de traitement inhumain et dégradant. Raison pour laquelle la Belgique tente de renvoyer Mohamad vers l’Italie et non vers la Grèce. Peu importe si c’est à Bruxelles que son père réside.

Visas refusés

Avant la guerre, Mohamad élevait une centaine de têtes de bétail. Cultures de céréales, olives, figues faisaient la fierté de la ferme familiale située près d’Idleb à quelques encablures de la frontière turque, pas très loin d’Alep. Autant dire en première ligne, une zone où déloger la rébellion est devenu une priorité pour le régime de Bachar El Assad. La première fois que la ferme est bombardée, Mohamad est touché à la jambe. C’est en Turquie qu’il est soigné avant de revenir en Syrie après quatre mois. Mais l’horreur se produit une seconde fois. La déflagration est précise, mortelle. Le frère de Mohamad est tué sur le coup. Lui est blessé. Il se réfugie à nouveau avec sa famille de l’autre côté de la frontière. Mohamad tente alors à deux reprises d’obtenir un visa pour la Belgique pour rejoindre son père. En vain. Pourtant sa décision est prise. « Je voulais aller en Belgique. Il n’y avait plus d’avenir pour moi en Syrie. Sauf à y laisser ma peau ».

La somme est fixée à 3 000 euros par personne. À bord, ils sont 34 cachés dans les cales d’un bateau qui ne fait pas plus de 8 mètres.

Trois jours de marche et 1 500 euros seront nécessaires pour atteindre la frontière grecque au nord de la Turquie. Ils sont près de 200, en convoi, parmi lesquels beaucoup de Syriens. Des hommes bien sûr, mais aussi des femmes et des enfants. Cachés dans les cultures, ils attendent la tombée de la nuit pour traverser le fleuve. L’Europe commence à moins de 200 mètres. Ce point de passage dangereux est bien connu des migrants… mais aussi des autorités. Vu leur nombre, ils sont tout de suite repérés et arrêtés. Ceux qui ne réussissent pas à franchir le fleuve sont directement refoulés en Turquie. Pour les autres, dont Mohamad, un car les attend côté grec. Ils sont emmenés dans un centre où ils reçoivent un ordre de quitter le territoire. Ils ont quinze jours pour sortir de Grèce. « Où aller ? » Mohamad pose la question à un policier. « On s’en fiche où vous allez, ici c’est la crise, vous ne pouvez pas rester. Fichez le camp ! ».

Dispositif renforcé aux frontières

Dans le groupe, certains ont entendu dire que le passage par la Macédoine était plus facile. Le trajet devait durer trois jours, ils en marcheront treize à travers la forêt, par sous-groupes de sept ou huit personnes. Mohamad se souvient : « On n’a croisé personne, on s’est perdus et on a tourné en rond. La seule chose qu’on voyait c’était des pancartes avec des dessins “attention aux ours” ». À la frontière macédonienne, le scénario se répète. Directement interceptés par les gardes-frontière, ils sont ramenés en Grèce. Mohamad et son groupe feront une seconde tentative via cette route. Mais là encore, c’est le retour à la case départ. Il y aura ensuite le passage via la Bulgarie en espérant rallier l’Autriche. Nouvel échec…
Entre-temps, l’ordre de quitter le territoire de Mohamad a expiré. Alors, lorsqu’il est intercepté pour la quatrième fois, les autorités grecques le placent en détention. Il restera enfermé sept mois. « On était à vingt-et-un dans une pièce de 20 m2, un sous-sol d’où on ne voyait même pas la lumière du jour. Quand on se rebellait et qu’on demandait de sortir, les policiers descendaient pour nous battre en criant que ça faisait cinq mois qu’ils n’avaient plus été payés ! ». Il sera finalement libéré grâce à l’intervention de son père qui a engagé un avocat grec, depuis Bruxelles.

Voies maritimes

Cette fois, c’est par la mer que Mohamad compte quitter la Grèce. Une fois encore, il a recours à un passeur. L’homme est censé les emmener par bateau en Italie. La somme est fixée à 3 000 euros par personne. À bord, ils sont trente-quatre cachés dans les cales d’un yacht qui ne fait pas plus de huit mètres. Au bout de quelques milles, le capitaine du bateau s’enfuit. Au total, le cauchemar durera six jours. « À un moment, j’ai perdu tout espoir, raconte Mohamad. Cela faisait quatre jours que nous dérivions. J’ai envoyé un message à mon père pour lui expliquer que nous n’avions plus d’essence ni de nourriture, et que nous étions en train de dériver au milieu de nulle part ». Un SMS comme une bouteille à la mer. Au sixième jour, ils aperçoivent finalement des lumières au loin. Et quand les gardes-côtes approchent, ils sont plusieurs à se jeter à l’eau. Mais ils sont rapidement encerclés et emmenés. Mohamad est sauvé. Il vient de débarquer dans le port de Crotone, au sud de l’Italie.

Des hommes en uniforme bleu les obligent à laisser leurs empreintes. Les migrants connaissent l’enjeu : Dublin toujours et son fameux règlement, avec le risque d’être renvoyés en Italie, quel que soit l’endroit où ils souhaitent demander l’asile. Une fois dans un centre, Mohamad appelle son père pour le rassurer : il est vivant. Celui-ci parvient à lui envoyer de l’argent via Western Union, grâce à l’aide d’un Italien rencontré sur place. De quoi acheter un billet de train pour traverser l’Italie, de bas en haut, de la Calabre à la Lombardie. De son côté, son père a sauté dans un train depuis Bruxelles pour retrouver son fils en Italie. Une nuit encore, avant de le retrouver. Enfin. Rendez-vous est donné à Milan. Les retrouvailles se passent dans la gare. La fin du parcours se fera de nuit, en Eurolines. Milan-Bruxelles en car via la Suisse et la France, avant l’arrivée à la Gare du Nord, à Bruxelles.
Mohamad aura mis une dizaine de mois pour atteindre Bruxelles, dont sept passés dans un centre fermé en Grèce. Son père, lui, s’est endetté pour l’aider à le rejoindre. En demandant l’asile ici, c’est un autre parcours qui commence. Mais, pour le père, la joie de retrouver son fils fait rapidement place à la colère. « À quoi on joue ici avec mon fils ? De tous les Syriens avec qui il a voyagé, Mohamad est le seul à ne pas encore avoir reçu de statut. En Allemagne ou en Suède, ils ont tous reçu un statut de réfugié. Alors que lui ne sait toujours pas s’il va pouvoir rester ici ! ».

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