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Ouvrir les portes pour éviter les morts

De nombreuses voix plaident pour que l’UE ouvre des « canaux légaux » permettant aux demandeurs d’asile de venir en Europe. Le point avec Vincent Cochetel, chef du bureau européen du HCR, et Judith Sunderland, chercheuse à Human Rights Watch.

L’année 2014 aura été celle de tous les dangers pour les migrants. Parmi ceux qui prennent des bateaux de fortune, on trouve énormément de profils « demandeurs d’asile ». Pour Vincent Cochetel, chef du bureau européen de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la tendance est claire : « Au moins 50 % des migrants fuient des conflits et des violations des droits de l’homme. Les Syriens sont devenus la première nationalité à traverser la Méditerranée. Suivis des Érythréens. Les flux ont toujours été mixtes. Mais avant, il y avait davantage de personnes qui migraient pour raisons économiques. »

Comment faire pour éviter les drames liés à ces mouvements de population ? Si la réponse officielle se résume bien souvent à l’érection de nouvelles barrières, il est une phrase que l’on entend régulièrement : « Ouvrir des canaux légaux de migration. » Pour les ONG, c’est une évidence. En permettant de venir légalement en Europe, le nombre de morts baissera. « Aujourd’hui, l’UE et ses États membres ont tendance à privilégier des solutions simples de coopération technique de contrôle aux frontières, explique Vincent Cochetel. On arrête l’opération Mare Nostrum pour mettre en place une opération de protection des frontières extérieures. Les États pensent que Mare Nostrum a servi de facteur d’attraction pour les migrants. La marine italienne patrouillait non loin des côtes libyennes. Ce qui a peut-être fait penser aux migrants qu’ils allaient être sauvés. Mais attention, si on regarde de près les chiffres, l’augmentation du nombre d’arrivées par bateau a commencé trois mois avant le début de Mare Nostrum. La Libye s’écroule, la frontière gréco-turque est fermée et la Bulgarie a aussi construit un mur sur sa frontière turque. À partir du moment où ce sera à nouveau plus périlleux de passer par la Libye, alors on reverra les phénomènes de départ vers les îles grecques ou Chypre. Mare Nostrum a peut-être contribué à l’augmentation du nombre de traversées, mais il faut considérer l’ensemble des facteurs. »

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Exit donc Mare Nostrum. Pour Vincent Cochetel, ce devrait pourtant être le moment pour l’UE de changer son fusil d’épaule : « La marine italienne n’est plus présente en haute mer. Des gens vont mourir loin des caméras. On ne peut pas simplement dire aux personnes qui fuient “ne prenez pas le bateau”. Il faut des routes crédibles pour ceux qui ont besoin de protection ». Un discours qui semble trouver un écho, même timide, chez certains responsables politiques. Ce qui fait dire à Judith Sunderland, de Human Rights Watch, qu’il existe un « début d’ouverture politique sur ces sujets. Mais c’est un processus à très long terme, car il subsiste de fortes réticences au sein de l’UE ».

Des canaux, pas des murs

Des « canaux légaux » de migration, ou, à tout le moins, des « routes » pour les demandeurs d’asile. Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire ? Au HCR, on imagine des pistes très concrètes, que cite Vincent Cochetel : « Tout d’abord proposer un programme crédible de réinstallation, initiative qui permet de transférer un réfugié d’un pays qui en accueille beaucoup, généralement limitrophe des zones de conflit, vers un autre. Prenons l’exemple des réfugiés érythréens, accueillis majoritairement en Éthiopie ou au Soudan. En 2013, seuls 600 ont été réinstallés. Un effort est fait pour les Syriens… mais qui reste en deçà des attentes. Fin octobre, la Turquie a encore accueilli 160 000 nouveaux réfugiés en provenance de ce pays. Les États de l’UE, eux, ont réinstallé 4 600 réfugiés syriens en 2014. Ajoutons que les efforts sont toujours le fait des mêmes pays. L’Allemagne ou la Suède sont toujours dans le peloton de tête, pour la réinstallation, mais aussi pour l’octroi de la protection ou de dons pour des programmes humanitaires. La France, la Belgique, le Royaume-Uni pourraient faire plus. »

Une deuxième forme de solidarité que les États de l’UE pourraient mettre en place est la réinstallation basée sur des programmes de parrainage privés. « Une communauté – un village, un quartier, un groupe de personnes – propose d’accueillir des réfugiés, en assurant le logement, l’aide administrative. L’État donne l’autorisation moyennant le respect d’un cahier des charges. Cela a été mis en place au Canada ou en Australie. De tels programmes n’existent pas en Europe. Nous aimerions que cela se développe car le potentiel de solidarité et d’intégration est réel, et cela ne coûte pas cher à l’État. »

On ne peut pas simplement dire aux personnes qui fuient “ne prenez pas le bateau”. Il faut des routes crédibles pour ceux qui ont besoin de protection.

Troisième idée : mettre davantage l’accent sur le regroupement familial. « Aujourd’hui, il s’agit d’un droit qui, en pratique, n’est pas toujours réalisable. Exemple : un Érythréen qui serait réfugié à la frontière du Soudan mais qui souhaiterait rejoindre sa famille dans un pays de l’UE ne pourra pas entreprendre de démarche à Khartoum où il n’y a pas d’ambassades européennes. »

Une idée complétée par une quatrième : « Les États pourraient octroyer des visas humanitaires c’est-à-dire des titres de séjour accordés sur base de critères humanitaires définis par les États. Par exemple dans le cadre de réunifications familiales avec un visa pour les membres de la famille de réfugiés – frères, grands-parents – qui ne sont pas concernés par le regroupement familial classique. »

Certaines de ces pistes, à commencer par la réinstallation, ont été défendues par Dimitri Avramopoulos, le nouveau Commissaire européen en charge de ces questions. Il a aussi proposé de rendre possible le dépôt d’une demande d’asile à l’étranger, par exemple dans les délégations de l’UE, ou dans les ambassades des États. Une ouverture à double tranchant, comme le décrit Judith Sunderland : « Il faut explorer toutes les possibilités pour empêcher les décès. Mais il faut bien coordonner ce genre de réponses, pour ne pas tomber dans une forme d’externalisation du contrôle aux frontières, une autre mesure pour empêcher les gens d’arriver en Europe. »

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