Nationalité: portrait d’Alexander et Natalia

Le parcours de la famille Mazing l’atteste : il est psychologiquement plus facile d’adopter une nouvelle identité nationale quand on fait partie d’une minorité discriminée dans son pays d’origine

La famille Mazing est originaire d’Ouzbékistan, un pays d’Asie centrale plus connu pour Samarcande, sa cité millénaire, que pour sa capitale, Tachkent, ou son président Islam Karimov.
L’été dure 9 mois par an. Les montagnes escarpées attirent chaque année les randonneurs du monde entier. Et, jusqu’en 1991, la vie y était paisible pour Alexander et Natalia.
Tous deux sont informaticiens et travaillent pour l’État. L’entente est cordiale avec les voisins et personne ne leur fait jamais comprendre qu’ils sont Russes et chrétiens en terre d’Islam. « C’était l’Union soviétique. Nous faisions tous partie du même pays », se souvient Natalia. Les enfants, Boris et Anna, naissent à la fin des années 80, dans ce qui était encore l’époque dorée de la petite famille.

Car tout change à la dissolution de l’« Empire » et à l’indépendance des Républiques d’Asie centrale. L’identité ouzbèque monte en puissance. Fini le russe, désormais, tout le monde est prié de parler la langue ouzbèque. L’islam s’affirme lui aussi dans le nouvel État. Avec des conséquences directes pour la famille. « Je me suis fait agresser sur le chemin de l’école parce que j’étais en jupe », raconte Anna. Mais cet incident n’est pas le pire qui survient à la famille durant les années 90. Petit à petit, c’est toute la minorité russe qui est mise au ban de la société.

Les parents perdent leur emploi et se reconvertissent dans le commerce de vêtements. En voyant qu’à l’école, tout est fait pour isoler leurs enfants, Natalia et Alexander se décident à déménager.

Sous prétexte d’acheter de la marchandise pour leur magasin, Natalia obtient un visa pour l’Italie. « Mais j’ai dû glisser quelques billets sous la table », dit-elle. Elle n’ira d’ailleurs jamais dans ce pays. Au terme d’un long voyage en avion, elle débarque à Bruxelles avec Boris et Anna par un pluvieux dimanche de janvier 2000. Bruxelles, où le frère de Natalia vit déjà et où Alexander les rejoint quelques mois plus tard.

La famille dépose une demande d’asile. Tous passent devant l’Office des étrangers et le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides. Lors de l’interview, ils doivent prouver qu’ils encourent un risque pour leur vie en restant dans leur pays. Ils racontent la vérité. Mais au fil de leurs rencontres avec les autorités belges, ils comprennent que leur demande a peu de chances d’aboutir.

Commence alors une attente interminable qui va durer cinq ans. Natalia et Alexander n’ont pas le droit de travailler. Ils vivent grâce au CPAS et travaillent bénévolement dans quelques associations bruxelloises. Boris et Anna, eux, sont à l’école. Contrairement à ce qui se passait à Tachkent, on les accepte ici comme ils sont et leur origine russe n’empêche nullement leur scolarisation et leur pleine intégration parmi les autres enfants.

Après dix ans de crainte dans leur pays et cinq ans de précarité en Belgique, la famille Mazing peut enfin envisager un avenir stable et en sécurité quelque part.

La procédure s’éternise. Le spectre d’un refus et d’une expulsion vers l’Ouzbékistan est comme une épée de Damoclès au dessus de leur tête. La réponse de l’État belge n’arrive toujours pas. Natalia commence à militer au sein de l’Udep1 et, en 2005, après l’occupation de l’église Saint-Boniface, toute la famille est régularisée.Boris et l’armée
Après dix ans de crainte dans leur pays et cinq ans de précarité en Belgique, la famille Mazing peut enfin envisager un avenir stable et en sécurité quelque part. Leur permis de séjour doit être renouvelé tous les ans, mais Natalia trouve rapidement du travail et cette formalité s’accomplit sans problème. Entre-temps, toute la famille est devenue russe. « Un jour, nous avons appris que la Russie avait décidé de donner des passeports à tous les Russes des anciennes Républiques d’URSS. Nous sommes allés à l’ambassade à Bruxelles pour demander si c’était vrai. En quelques heures, nous avions nos passeports. C’était incroyable. Un pays où nous n’étions jamais allés, où nous n’avions aucune attache ! On a écrit à l’Office des étrangers pour dire que dorénavant nous étions Russes. Ils ont pris acte. »

Les enfants ont bien grandi. Et comme nombre d’adolescents de son âge, Boris aimerait rejoindre l’armée. Il se renseigne auprès de l’École royale militaire (ERM). Pour accéder au prestigieux établissement, il faut impérativement avoir la nationalité belge. Mais Boris est encore mineur. Il ne peut pas faire une demande de naturalisation tout seul. « Après tant d’attente pour avoir le droit de faire sa vie ici, pourquoi ne pas demander la nationalité belge tous ensemble  ? » se disent Alexander et Natalia.
Les parents y voient l’opportunité d’offrir une sécurité supplémentaire à leurs enfants. « Et puis ça avait un certain sens. Désormais, c’était ici chez nous. » Ils se lancent donc dans la constitution d’un dossier.

Pour maximiser leurs chances, ils y joignent un nombre important de lettres de recommandation. En dix ans, les Mazing ont eu le temps de se faire de nombreux amis. Tous témoignent de leur parfaite intégration dans la société belge.

Le dossier est déposé à la Chambre en décembre 2009. Mais encore une fois toute la famille va devoir prendre son mal en patience. Avec la chute du gouvernement fédéral en avril 2010, tous les dossiers de naturalisation déposés à la Chambre sont bloqués. Et comme tout le monde s’en souvient, le blocage a duré longtemps.

Pendant que francophones et néerlandophones patinent pour trouver un accord en vue de gouverner le pays, Boris voit son rêve professionnel s’évanouir. Il n’est toujours pas belge à l’heure d’entrer en 1ère bac à l’ERM. Boris ne fera pas carrière à l’armée. Il s’oriente vers d’autres études et la famille Mazing finit par oublier cette histoire de naturalisation. Elle se rappelle pourtant à eux un jour de 2013, lors d’un coup de fil à l’administration communale de Bruxelles-ville. « Ça y est, nous a-t-on dit, cette fois vous êtes Belges. Il faut attendre encore un peu pour qu’on fasse vos papiers mais c’est bon. » Plus de marche arrière possible ! « Ça nous a vraiment fait quelque chose de voir nos noms au Moniteur belge, explique Natalia Mazing. Depuis la régularisation, on n’avait pas vraiment besoin d’avoir la nationalité belge pour rester ici. Mais pour nous, cette nationalité, c’est la cerise sur le gâteau. »Anna et la Russie

À 23 ans, Anna termine ses études d’assistante sociale. Née à Tachkent, comme son frère, elle parle russe à la maison et français dans la vie de tous les jours. L’Ouzbékistan, elle en garde quelques souvenirs. Mais son pays, celui où elle a vécu l’essentiel de sa vie et où elle se sent chez elle, c’est évidemment la Belgique. Quant à la question de l’identité : « Je me sens quand même un peu différente de par mes origines. Heureusement à Bruxelles, tout le monde a un parcours particulier. Je ne suis pas si différente des autres. »

La famille a désormais des cousins à Moscou, ce qui les a amenés à se rendre plusieurs fois en vacances en Russie. « Même si je comprends la langue, et que j’ai un passeport russe, je ne me sens pas vraiment chez moi là-bas, poursuit Anna. Les gens sont beaucoup plus agressifs qu’en Belgique. Là-bas, c’est le capitalisme sauvage ! »
Mi-russe, mi-belge, l’identité d’Anna est plurielle. Après avoir connu l’exil, elle ne veut plus jamais avoir à déménager. Ses futurs enfants seront belges sans devoir rien prouver à personne. En écoutant l’histoire de leur famille, ils s’interrogeront peut-être un jour sur la véritable signification du mot « Belge ». n1   Union de défense des sans-papiers

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