Marocain en Belgique: toucher le fond puis rebondir

Quand Abderrahman Assabban est venu visiter le nouveau magasin de confection de son fils Hassan, les larmes inondaient son visage. Non loin subsiste encore l’ascenseur qui le faisait descendre à 1000 mètres pour arracher le charbon de la terre. Aujourd’hui, le charbonnage du Roton à Farciennes, dans la banlieue de Charleroi, a été transformé en zoning commercial.

 C’est en 1964 qu’Abderrahman est arrivé en Belgique, suite à une campagne de recrutement menée au Maroc. Un médecin l’a ausculté, lui a regardé les dents. Au nord du Maroc, une région livrée à elle-même, Abderrahman était une sorte de contrebandier, profitant de la présence des enclaves espagnoles de Ceùta et de Melilla. Il n’avait jamais dû utiliser de pelle, encore moins descendre à des centaines de mètres sous terre. Quand il a accepté d’aller travailler dans les mines belges, c’était avec la même perspective que les autres : rester en Europe quelques années, puis rentrer au pays.

« Mais c’est tout le contraire qui s’est passé. Mon père nous a fait venir en 1970 », raconte Hassan, l’un des sept enfants d’Abderrahman. C’est Hassan Assabban, 53 ans, qui a fait construire ce magasin de confection immense, ici à Farciennes. De grands noms du théâtre et du cinéma font partie des clients d’Hassan. Mais la vie n’a pas toujours été comme cela.

Il ne fallait pas traîner

Dans la communauté maghrébine carolo, Hassan a un parcours à la fois normal, dans ses prémisses, et atypique, dans son évolution. Quand il arrive en Belgique en 1970, Hassan a presque 11 ans et ne parle pas un mot de français. Il est inscrit dans une école catholique, en première année primaire. « Pour mes autres frères, se souvient-il, c’était moins difficile : ils étaient plus jeunes. Ma sœur et moi, on a eu beaucoup de mal. Elle avait déjà une année de français derrière elle. Moi je n’avais rien, aucune base. » Trois ans plus tard, néanmoins, le jeune Hassan finit premier de classe. Les efforts ont payé. « Chaque soir, je passais deux heures avec mes professeurs à rattraper mon retard. J’ai sauté une année, puis j’en ai sauté deux. » Son père n’ayant pas fait d’études, Hassan est inscrit aux Aumôniers du Travail de Charleroi, une école professionnelle où il s’ennuie à mourir. « J’y ai achevé ma scolarité, puis il fallait trouver un travail, il ne fallait pas traîner. Alors, je suis entré chez British Leyland, à Seneffe. » Dans le même temps, Hassan entreprend des cours du soir en électricité industrielle qui lui permettront d’être engagé plus tard aux Acec, dans le fleuron de l’industrie wallonne.

Á la fin des années 1980, cependant, le secteur perd de sa superbe. Les Français rachètent l’entreprise et restructurent. Hassan Assabban se retrouve sur le carreau. « Toucher le fond, ça fait rebondir, dit-il. Je ne me voyais pas faire un travail à la chaîne pendant quarante ans et voir la vie passer à côté de moi. J’avais envie de faire du commerce, ça me chatouillait ». Il décide donc de se lancer. « Je suis devenu distributeur pour les Japonais de YKK, dans le domaine du vêtement, des accessoires pour la confection et je me suis retrouvé entièrement dans le secteur du prêt-à-porter. »

« On était accueilli les uns chez les autres, on fêtait les anniversaires ensemble, on mangeait ensemble, on se connaissait. Les voisins étaient Belges, Italiens, Espagnols, Marocains… »

Pendant une dizaine d’années, le magasin d’Hassan était situé à Châtelineau. Le succès frappait à la porte. Voyant ses demandes d’expansion refusées par la Région wallonne, il décide de déménager vers l’endroit où nous le rencontrons aujourd’hui : sur le site du Roton de Farciennes. Là où était implanté, dans les années 60, le charbonnage du même nom, là où travaillait son père. « En 1994, on s’est aussi installé à Bruxelles. Mes deux frères sont venus travailler avec moi. C’est eux qui s’occupent de ce magasin. Moi je suis essentiellement dans la capitale, où il y a la partie ‘industrie’ de notre activité. »

Invité à jeter un regard en arrière, vers ses premières années belges, Hassan se souvient d’une certaine « cohésion » entre voisins. « On était accueilli les uns chez les autres, on fêtait les anniversaires ensemble, on mangeait ensemble, on se connaissait. Les voisins étaient Belges, Italiens, Espagnols, Marocains. Aujourd’hui la situation a changé. » Cet esprit de cohésion perçu par Hassan s’est détérioré. « Je suis comblé par la Belgique, nuance-t-il cependant. Et j’ai quelque chose en plus que vous : j’ai deux cultures, c’est un atout. Ce n’est pas un inconvénient. Oui, personnellement, je suis comblé. Ce qui a changé la donne, ce n’est pas l’humain, c’est l’environnement, ce climat de crise. Les gens ne font plus d’efforts pour se rapprocher les uns des autres. Moi, j’essaie d’apporter ma contribution : j’organise des cours gratuits de couture à l’étage, par exemple ».

La contamination de la réussite

Hassan Assabban est père de cinq enfants. À 24 ans, sa fille aînée, Kaoutar, est pharmacienne. Son autre fille, Assiya, étudie la biologie moléculaire à l’Université libre de Bruxelles et a été choisie par l’un de ses professeurs pour poursuivre son cursus au Canada. Ayoub, l’un de ses fils, est en deuxième année d’ingénieur commercial, à Solvay. Le petit dernier est âgé de quatre ans. « À mon époque, se souvient Hassan, à la maison on avait droit au minimum du minimum. Je voulais m’inscrire au football, par exemple. Mon père était d’accord à une condition : que ce soit gratuit. Ça l’était, mais il fallait payer l’équipement. Alors ce n’était pas gratuit, disait mon père. Il y avait des priorités. Mais ce sont dans les moments difficiles qu’on a les meilleures expériences. »

La réussite scolaire des enfants d’Hassan Assabban est incontestable. « J’ai été éduqué en Belgique, mes enfants aussi. Et je remarque qu’au moindre reproche, il y a toujours cette réaction défensive de se mettre dans la peau de l’étranger, de se victimiser, même chez mes enfants. Alors je leur dis : attention, il ne faut pas tomber dans ce piège. Peu importe la situation, j’ai inculqué le respect à mes enfants. C’est comme ça que je vois les choses et ça a payé. Je n’ai jamais obligé mes enfants à réussir, mais j’ai essayé de les stimuler, de les contaminer ».

Aujourd’hui, Hassan Assabban se considère davantage comme une exception que comme la norme dans la communauté maghrébine. « Ce qui m’a fait réussir, dit-il, c’est que j’ai pu saisir les opportunités et que j’ai toujours vu le bon côté dans chaque situation, dans chaque individu. J’essaie de faire comprendre à mes enfants qu’il existe des centres d’opportunités, des endroits où il faut aller parce que c’est là que ça bouillonne. On ne peut pas se plaindre tout en ne faisant rien pour changer la situation. »

« Le souci, continue-t-il, c’est que les parents ne sont pas assez responsabilisés. Si je suis une exception, j’en connais d’autres dans mon entourage. Ce n’est pas impossible de réussir, avec ou sans moyens. Les moyens ne sont pas une excuse, mais on n’a pas assez responsabilisé les parents. Il faut pouvoir leur dire que si leurs enfants font des bêtises, il n’y aura plus d’allocations pendant six mois. Vous allez voir leur réaction. »

Propos recueillis par Damien Spleeters

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