Lutte des classes

En caricaturant – à la pelle à tarte – le débat sur l’intégration, on pourrait dire qu’il oppose traditionnellement les « assimilationnistes » et les « intégrationnistes ». Ceux qui pensent que les nouveaux arrivants doivent accepter les normes, valeurs et mœurs de la société dite dominante et ceux qui pensent que les nouveaux arrivés forment avec les anciens un nouvel ensemble qui diffère du premier, et que ce n’est pas un drame.

Au fond, quel est l’enjeu dans les questions d’intégration ? La peur. La peur sourde, non de l’invasion, mais de l’altération de nos sociétés et de nos vies. C’est ainsi : nous, humains trop humains, nous nous attachons à une idée d’homogénéité et de permanence qui compense notre mortalité et notre finitude. Car en vérité, tout change autour de nous, en permanence : la vie est mouvement, action, dynamisme. Rien, pas même les étoiles, n’échappe au temps et à l’altération. Nous avons inversé notre rapport à la nature et aux choses au point de nourrir un sentiment de contrôle quelque peu illusoire. Transposé à l’intégration, le schéma de l’altération fonctionne aussi : les étrangers font peur parce que, par leur nombre, ils pourraient perpétuer une langue, des mœurs, des traditions qui pourraient menacer les nôtres.

En apparence, l’intégration se révèle donc être une simple question de rapport de forces. Certains, à gauche comme à droite, ont si bien intégré ce tropisme qu’ils le placent au cœur de leur rhétorique. Ce qui est amusant, c’est que le rapport de force comme schéma peut servir à chacun et fonctionne en amont comme en aval. Cela finit par créer une grille de lecture presque plausible.

Transposé à l’intégration, le schéma de l’altération fonctionne aussi : les étrangers font peur parce que, par leur nombre, ils pourraient perpétuer une langue, des mœurs, des traditions qui pourraient menacer les nôtres.

En aval : les « étrangers » dans le sens usuel. Issus de la migration économique organisée de l’après-guerre, essentiellement italienne, marocaine ou turque et dont les enfants ou petits-enfants, souvent, cherchent encore leur place dans une société qui n’est pas toujours prête à la leur donner, même à nationalité ou diplômes égaux, et qui se protègent parfois de l’assimilation par la majorité par le développement de replis identitaires souvent inédits pour leurs propres parents. Vis-à-vis de cette classe, sorte de tiers-état non majoritaire, la société se comporte en bourgeoisie postrévolutionnaire. C’est un prolétariat qu’il convient d’intégrer par le travail, qui paraît en puissance porteur de tentations insurrectionnelles, et dont l’homogénéité est vécue comme une menace devant être surveillée.

En amont : les eurocrates. Peu nombreux, ils campent une classe économique supérieure, disposant de larges moyens, planant au-dessus du reste des mortels auxquels ils ne se mêlent pas. Élite itinérante des temps modernes, ils ne sont pas là pour rester et ne développent du coup aucune velléité d’intégration. Une sorte de noblesse et de clergé des temps modernes, désincarnés de la ville où ils évoluent, dont ils perçoivent la masse obscure comme quantité négligeable.
Au milieu : les bourgeois. C’est-à-dire, grosso modo, « nous », la plupart des autochtones qui continuons à former la masse référentielle et la pensée dite dominante, hésitant perpétuellement entre la méfiance pouvant confiner à voir en tout étranger l’ombre d’une menace, et le désir consensualiste pouvant mener à trouver tout particularisme, même le plus effrayant, très tolérable.

L’analyse en termes de rapports de forces est confortable. Elle offre un rôle et donc un horizon. Ce n’est pourtant qu’une chimère. C’est peut-être au départ de ce « nous » qui existe comme ces autres « classes », surtout dans nos petits complexes et nos grandes représentations, que peut partir une décision radicale : refuser le rapport de force et remettre un peu d’universel dans nos rapports humains et nos conceptions du monde. Voir ce que ça donne si on renverse la table et si on refuse d’identifier des groupes devant s’opposer à d’autres groupes, pour partir des individus et de leurs droits et devoirs universels. N’être intransigeant que sur une seule chose : garantir les possibilités que le mélange se produise. Valoriser le métissage, le souci de l’autre, l’empathie. Combattre les replis identitaires, qu’ils soient produits par les majorités ou les minorités et qui excluent autrui au même titre que le racisme. Racisme dont chacun peut être tout autant la victime que le vecteur. C’est, en matière d’intégration, la seule révolution possible. « C’est notre regard qui enferme les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est aussi notre regard qui peut les libérer » (Amin Maalouf).

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