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Le Tiers-Monde en Europe

La crise a mis fin à une certaine forme d’ouverture migratoire. Désormais, inutile d’importer de la main-d’œuvre du Sud. C’est au cœur de l’Europe que réside aujourd’hui la machine à déréguler.

Fin 2007, nous nous étions réjouis que les débats sur la formation du gouvernement aient levé le tabou sur l’immigration économique… Mais nous relevions les dangers d’une approche purement utilitariste qui aurait fait l’impasse sur les tensions qui traversent le marché du travail : tension salariale d’abord, mais aussi discrimination envers certains migrants.

Depuis lors, la crise est passée par là. Elle a eu sur le marché du travail un double effet. Quantitativement, le chômage est reparti à la hausse. Cette hausse a été plus modérée que dans la plupart des pays d’Europe, grâce à la soupape de sécurité du chômage temporaire et à l’importance des préavis des employés. Mais il y a pourtant bien eu des pertes d’emploi, qui ont touché surtout les catégories les plus précaires (CDD, intérimaires…). La situation des jeunes à Bruxelles est emblématique : leur taux de chômage, très élevé depuis longtemps, avait commencé à baisser en 2007 et 2008. Il est reparti clairement à la hausse. La crise a aussi eu un effet plus « qualitatif » : le durcissement de la pression sur les salaires, largement dû au dumping salarial allemand.L’aboutissement de la libre circulation, conjugué avec l’appauvrissement brutal des pays d’Europe de l’Est, laisse supposer que nous ne sommes qu’au tout début de l’européanisation de notre marché du travail (au sens de présence de travailleurs roumains, bulgares, polonais…). Dans ce contexte, la campagne médiatique de la FEB, lors de cette rentrée sociale 2011, ressemble à une fuite en avant. S’appuyant sur une très opportune étude de la KUL, le patronat crie au secours : à cause du papy-boom, il pourrait d’ici 2020 manquer jusqu’à 700 000 travailleurs. Incroyable, non ? Dans un pays avec 600 000 chômeurs et des perspectives de croissance très faibles (du fait de la crise, mais aussi pour des raisons plus structurelles), les patrons ont peur de manquer – massivement – de bras. On a beau savoir que ce message est principalement orienté sur la question des prépensions1, un tel désaccord dans le diagnostic mérite qu’on s’y attarde. Entre les 700 000 emplois en trop qu’ils redoutent et les 600 000 emplois trop peu que nous voyons, cela fait une « petite difficulté » de 1,3 millions… Dans un marché du travail d’environ 4 millions d’emplois, c’est beaucoup !

Mais ne prenons pas les dirigeants patronaux pour des idiots : s’ils « oublient » les chômeurs dans leurs calculs, ce n’est pas par distraction : c’est une option délibérée pour la segmentation du marché du travail. Bien sûr, il y a des centaines de milliers de chômeurs… mais ils ne conviennent pas pour les postes à pourvoir. C’est dans ce contexte que pourrait revenir le discours sur l’immigration « choisie » temporairement balayé par la crise : visiblement, aux yeux du patronat, une grande partie des travailleurs sans emploi peuvent rester (et resteront) au chômage pour toujours2.

En 2007, nous invitions à une réflexion sans tabou, et il faut aujourd’hui encore éviter les simplismes. Il est bien vrai qu’une partie des chômeurs aurait des difficultés à entrer rapidement dans les emplois à (trop ?) forte pression de rentabilité. Mais s’il faut (à défaut d’adapter les exigences des postes de travail aux êtres humains réellement existants, ce qui serait la véritable réponse de fond), former et requalifier des candidats, serait-ce plus facile avec des migrants qu’avec des chômeurs, qu’ils soient issus ou non des migrations précédentes ? Il manque de profs de néerlandais ou de spécialistes du droit social belge. Les trouvera-t-on plus facilement en Indonésie qu’à Molenbeek ?

Les ravages de la crise en Europe

Sur le terrain, on constate d’abord que la crise a frappé les marges de l’UE bien plus durement que nous, avec pour conséquence qu’une série de réalités traditionnellement vécues dans le « tiers-monde » sont devenues européennes. La mise sous tutelle de pays par le FMI n’en est qu’un exemple. On parle chaque jour de la Grèce, mais on ne voit pas suffisamment les conséquences de l’appauvrissement brutal de plusieurs pays d’Europe de l’Est. Le taux de chômage de la Roumanie est resté modéré… parce que près de la moitié de sa population active est partie travailler à l’extérieur !

Il y a quelques années, on pouvait espérer que le développement de forces productives dans ces pays pourrait conduire à un certain rapprochement entre les deux moitiés de l’Europe. Les ouvriers de Dacia (filiale de Renault en Roumanie) avaient, par la grève, obtenu de réelles hausses de salaire. Aujourd’hui, avec les ravages économiques et politiques produits par la crise, il faut craindre que le tiers-monde ne soit plus seulement « massé aux frontières de l’Union », mais dans l’UE même.

De sorte qu’un des effets de la crise aura été de ramener le grand débat sur les migrations économiques à une question surtout européenne. L’aboutissement de la libre circulation, conjugué avec l’appauvrissement brutal des pays d’Europe de l’Est, laisse supposer que nous ne sommes qu’au tout début de l’européanisation de notre marché du travail (au sens de présence de travailleurs roumains, bulgares, polonais…). La CSC a d’ailleurs engagé depuis trois ans plusieurs permanents pour travailler spécifiquement avec ces travailleurs-là.

Finalement, dans une Europe ravagée par la crise et qui continue à fermer ses frontières extérieures (cf. le scandale fait par Berlusconi pour les 20 000 Tunisiens de Lampedusa, au moment où la Tunisie accueillait fraternellement 600 000 réfugiés de Libye…) tout en ayant levé les frontières internes, le débat sur l’immigration choisie aura sans doute fait long feu. Tant pis pour les espoirs d’une politique plus globale et plus progressiste.Tant mieux pour la déception de ceux qui rêvaient d’appeler le tiers-monde au secours du NAIRU.3 

Notes:
1 Dans le cadre de l’évaluation du « pacte des générations », le patronat voudrait rendre impossible la prépension. De son point de vue, les travailleurs âgés licenciés seront bien mieux au chômage pur et simple, qui coûte plus cher à la collectivité… mais plus rien aux entreprises.
2 Il est particulièrement cynique, dans ce contexte, de vouloir en finir avec les allocations de chômage illimitées dans le temps.
3 NAIRU pour « Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment », ou « Taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation ». Le Bureau du Plan vient de relever ce taux de chômage « suffisant » de 13,7 à 13,9%… L’acronyme anglais NAIRU sonne joliment, pour dissimuler qu’un taux de chômage élevé est utile pour comprimer les salaires. Il manque un acronyme français moins hypocrite. Je propose NiCSuCaS pour « Niveau de Chômage Suffisant pour Casser les Salaires ». Celui qui propose mieux gagnera un informaticien indien et une bonne philippine durant un an.
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