Le désespoir à Ceùta

Malik est un homme heureux. Arrivé de Casamance en Belgique à l’âge de 20 ans, sans un sou, mais avec un diplôme de cuisinier, il a fait son trou ici. En dix ans, il a rencontré l’âme sœur, blonde comme les blés, il a fait deux beaux enfants et ouvert un restaurant de spécialités à Durbuy, flanqué d’un petit hôtel de douze chambres qui est devenu une destination branchée pour les touristes sénégalais…

Ce n’est qu’une fable, bien entendu. Sans argent, sans famille, sans emploi, un Africain ne pourra jamais s’installer en Belgique. Cette histoire n’est que le négatif inversé de celle que nous raconte chaque dimanche le souriant Adrien Joveneau dans son émission « Les Belges du bout du monde ». Où l’on découvre que la planète est remplie de Belges aventureux qui ont pu, avec un peu de ténacité, réaliser leur rêve de jeunesse. Et où il apparaît que, partout, ils ont été accueillis à bras ouverts. Normal. Pour quiconque vient d’un pays riche, il n’y a qu’à demander et le tapis rouge se déroule. Ce n’est que la misère qu’on refoule.

Ce constat basique permet de préciser la fonction contemporaine des frontières : protéger les riches des pauvres. Raison pour laquelle elles ne fonctionnent que dans un seul sens. D’où la métaphore de l’« Europe forteresse » : une forteresse est une construction dans laquelle on n’entre pas facilement, mais d’où on sort sans difficulté.

Cette dissymétrie  est logique. Migrer dans un pays pauvre n’y donne aucun droit, à part celui d’y rester. En dehors de l’espace qui ne manque pas, il n’y a rien d’autre à partager et personne ne se retrouve lésé. Mais en Europe, le développement économique et les luttes collectives ont mis en place un « État social » qui confère à tous les résidents réguliers – et même aux irréguliers – un ensemble de droits sociaux qui ont un coût : enseignement, santé, aide sociale… Et comme tous ceux qui sont ici y auront droit, il ne faudrait pas que d’autres arrivent en trop grand nombre. Sans quoi on risquerait de faire exploser cette sécurité sociale dont nous sommes fiers à juste titre mais qui doit, pour perdurer, pouvoir équilibrer les recettes et les dépenses. Ainsi, petit à petit, l’idée s’est ancrée dans l’opinion publique qu’en bloquant l’immigration indésirable, nous protégeons « nos » pauvres. Blinder nos frontières serait donc un acte civique…

Frontières virtuelles et frontières physiques

Des frontières, il y en a de deux sortes. Des frontières intérieures virtuelles, localisées dans les aéroports, les gares et les ports. Encore faut-il pouvoir arriver jusque là. Et des frontières physiques disposées au périmètre de l’« espace Schengen » où 26 États du continent européen ont mis en commun la gestion renforcée de l’accès à leur territoire, en contrepartie de la libre circulation qui s’est établie entre eux.

Pour les Africains qui ont tenté le voyage, cette forêt est la dernière halte avant le grand saut. Certains y ont vécu, on se demande comment, pendant dix-huit mois et plus.

Depuis quelques années, ces frontières physiques subissent des vagues d’assaut répétées de groupes de migrants au profil particulier. Ceux-là viennent de pays qui n’ont pas signé avec les États européens des « accords de réadmission » par lesquels ils ­s’engageraient à reprendre leurs ressortissants interceptés sans titre de séjour valide, ce qui concerne un grand nombre d’États africains et asiatiques. S’ils arrivent à franchir la frontière, ils sont donc de fait inexpulsables et finiront bien par être régularisés un jour. Pour ces migrants-là, il semble moins aléatoire de forcer le passage par une frontière extérieure que de tenter de se faufiler à la douane de l’aéroport de Zaventem.

Moins aléatoire, sans doute, mais aussi beaucoup plus risqué. Tout avait commencé à l’automne 2005. Par centaines, des Africains avaient essayé de franchir les grillages qui entourent les enclaves espagnoles sur le sol marocain de Ceùta et Melilla. Ils furent violemment refoulés. Des dizaines de blessés, au moins six morts à ce moment-là et bien d’autres depuis. Mais beaucoup avaient réussi à passer. À l’époque, je m’y étais rendu pour en avoir le cœur net.

Un voyage édifiant

Ceùta. Un site superbe, jumeau africain de Gibraltar dont seulement 15 km de détroit le séparent. Mais Ceùta est aussi un cul-de-sac, traversé seulement par les Marocains d’Europe qui ont pris le bac d’Algeciras pour rejoindre la région de Tétouan par le chemin le plus direct. Quant aux touristes, ils ignorent la vieille cité : pourquoi payeraient-ils des salaires espagnols alors qu’à deux pas de là, le Maroc se vend au rabais ?

La frontière litigieuse semble loin de la ville. Celle-ci n’occupe que le tiers des 25 km2 de l’enclave. Le reste, c’est un relief accidenté recouvert d’une épaisse forêt naturelle d’eucalyptus. Du côté marocain de la frontière qui s’étire sur 8 km, elle se prolonge par la forêt de Bel Younes. Pour les Africains qui ont tenté le voyage, cette forêt est la dernière halte avant le grand saut. Certains y ont vécu, on se demande comment, pendant dix-huit mois et plus. Ils ont quitté le Mali depuis plusieurs années, sont passés par l’Algérie, ont végété sur le campus universitaire d’Oujda et n’ont évidemment pas les 3000 euros que demandent les passeurs pour les faire entrer dans Ceùta sans encombre dans le double fond d’une voiture.
Pour ceux qui ont franchi l’obstacle, l’avenir s’est éclairci d’un seul coup. On les retrouve au Ceti (Centro de Estancia Temporal de Inmigrantes). Lors de mon voyage, ils étaient 680, pour 500 places théoriques.

Les bâtiments du Ceti étaient flambant neuf. Le personnel, souriant et détendu. Une semaine avant mon passage, Gil Robles, alors délégué du Conseil de l’Europe pour les droits humains, l’avait visité et avait exprimé sa satisfaction. Car le Ceti n’est pas ce que nous appelons ici un « centre fermé ». Il ne dépend pas du ministère de l’Intérieur, mais de celui du Travail et des Affaires sociales. Les grilles sont ouvertes dans les deux sens. Les migrants y trouvent le gîte et le couvert mais peuvent déambuler librement pendant la journée sur tout le territoire de l’enclave. Ainsi, sur la longue ascension qui relie la ville au Ceti en bordure d’un quartier résidentiel, des jeunes Africains s’égrènent en traînant derrière eux de grands sacs en raphia synthétique, remontant le fruit des petits trafics du jour ou de quelques heures de travail à la sauvette.

Ils seront restés au Ceti un maximum de trois mois, avant d’être transférés en Espagne continentale où on les lâchera dans la nature puisqu’on ne peut pas les expulser. À partir de là, toute l’Europe leur sera ouverte. Voilà pourquoi le barrage est tellement serré le long de ces quelques misérables kilomètres de frontière terrestre entre l’Europe et l’Afrique : double rangée de barbelés, déploiement de 316 policiers et de 676 gardes civils, plus 37 caméras mobiles, plus les supplétifs marocains de l’autre côté. Là, l’Europe forteresse montre ses crocs. Mais pour ceux qui franchiront ce rideau de fer, le contraste est radical. Ils seront accueillis par une Europe des droits de l’Homme soucieuse de préserver son image, celle qui les a fait tant rêver.

Une leçon ? À voir les risques pris, on se dit que le désespoir de certains candidats à la migration est vraiment sans limite. Une morale ? Ce n’est pas notre propos.

Décidément, cette Europe est déroutante. La même Espagne qui, par les hasards de la géographie, encaisse aujourd’hui avec l’Italie l’essentiel de la pression migratoire sur le continent venait à ce moment-là de régulariser plus d’un demi-million d’étrangers en séjour illégal, ce qui lui avait valu de se faire tancer par les pays riches de l’Europe du Nord. Aujourd’hui, elle ne pourrait plus se permettre un tel geste.

De Gibraltar à Mayotte

Depuis, cette saga aura connu d’autres épisodes. Dans le suivant, des barques surchargées longeaient les côtes d’Afrique pour atteindre les îles Canaries espagnoles, à moins de 100 km au large du Sahara occidental. Quand cette porte se referma, le flux s’orienta vers l’île italienne de Lampedusa, à 115 km des côtes tunisiennes. Les plus audacieux se risquent à la nage à travers le détroit de Gibraltar, où les noyades sont presque quotidiennes. Dans le sud de l’océan indien, l’île française de Mayotte est littéralement envahie par des ressortissants de l’archipel voisin des Comores distant d’à peine 70 km. Seule manière d’empêcher cette transhumance mortifère : patrouiller jour et nuit dans les eaux internationales pour intercepter les embarcations et les refouler là d’où elles viennent. Enfin, quand c’est possible : en septembre dernier, 87 personnes ont atteint à la nage l’îlot inhabité d’Isla de Tierra sous souveraineté espagnole, non loin de Melilla et à 50 mètres à peine de la côte marocaine. Imparable…

Une leçon ? À voir les risques pris, on se dit que le désespoir de certains candidats à la migration est vraiment sans limite. Une morale ? Ce n’est pas notre propos. Bien sûr, on peut comprendre que la population européenne, mise à rude épreuve par les politiques d’austérité, n’ait pas envie de partager son sort avec plus pauvre qu’elle. Mais peut-on oublier tout ce que notre prospérité même relative doit à l’exploitation coloniale et postcoloniale des peuples du Sud  ? Quelque part, le franchissement illégal de nos frontières est leur revanche.

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