La saga des origines

Les ancêtres des Roms sont originaires du Nord-Ouest de l’Inde historique. Toutes les recherches linguistiques et anthropométriques menées sur le sujet confirment cette origine. Toutefois, aucun document probant ne permet de cerner leur situation locale ni même d’expliquer les causes de leur départ de cette région…

Parmi les hypothèses les plus sérieuses émises à ce propos, on peut retenir soit le redéploiement de groupes nomades locaux en quête de nouveaux territoires, soit la fuite ou la déportation d’habitants déracinés par telle ou telle invasion. À cet égard, il faut rappeler que si le Sind est, dès le début du VIIIe siècle, entré pacifiquement dans la mouvance des califes de Bagdad, les contacts ultérieurs avec l’islam ont été particulièrement violents. Le Turc Mahmud de ­Ghazni (998-1030) puis l’Afghan Mohamed Gori (1163-1206) vont laisser une région exsangue derrière eux et il est possible qu’une partie des ancêtres des Roms figurent parmi les personnes que ces chefs de guerre réduisirent en esclavage et déplacèrent vers la Perse.

Une histoire éclatée

Quoi qu’il en soit, les Roms arrivèrent dans l’Empire byzantin au XIIe siècle de notre ère. Pour autant qu’on puisse le savoir, ils possédaient des atouts économiques non négligeables pour s’insérer dans les régions où ils allaient peu à peu s’installer. Sans velléité de conquêtes, ils se présentaient comme artisans, artistes et commerçants ambulants, travailleurs indépendants maîtres de leur temps de travail, soucieux d’une rentabilité économique rapide plutôt liée à un effort ponctuel, développant une polyvalence suffisante pour s’adapter aux demandes et aux besoins d’une clientèle dispersée. Leur présence semble attestée à Constantinople en 1150. Ils sont dans le sud de la Grèce, puis en Serbie et dans les principautés roumaines, dans le courant du XIVe siècle. Plusieurs groupes voyagent dans le nord de l’Allemagne, les Flandres et le Royaume de France au début du XVe siècle.

Une implantation plus durable apparaît progressivement en divers endroits. Elle est très nette dans la péninsule ibérique où, dès 1499, les Gitans doivent faire face à diverses mesures d’assimilation prises contre eux par les suzerains espagnols. Elle apparaît également aux confins de l’Empire des Habsbourg et de l’Empire ottoman, dans une zone frontalière qui s’étend de la Croatie à l’Ukraine. Là, les Roms trouvent des possibilités de travail qui les intègrent dans une société dont la classe dominante se montre favorable à leur égard. Ils contribuent aux travaux de fortification et de construction, mais aussi à la fabrication et à l’entretien des armes. Des familles de forgerons et de musiciens reçoivent l’autorisation de s’établir dans plusieurs villes des territoires hongrois et slovaques. À l’instigation des souverains hongrois puis autrichiens, un nombre important de Roms s’implante en Transylvanie.  Des privilèges sont octroyés aux laveurs d’or qui vivent sur le versant nord des Carpates méridionales. L’esclavage qui touche les Roms depuis le milieu du XIVe siècle dans les principautés roumaines de Moldavie et de Valachie contribue également à la fixation massive de leurs familles dans la région et à sa périphérie, où fuient ceux qui cherchent à échapper à la condition servile qui leur est imposée.

Des mesures répressives sont prises dans tout l’Empire austro-hongrois dès le milieu du XVIIIe siècle. La reine Marie-Thérèse d’Autriche, puis l’empereur Joseph II mettent au point une politique  assimilationniste et paternaliste axée sur la sédentarisation forcée, la scolarisation obligatoire des enfants hors du milieu familial, l’interdiction de traits culturels distinctifs comme la langue, le vêtement, la musique, l’exercice de certaines professions. De nombreux Roms sont transplantés à titre de « nouveaux Hongrois » en Transylvanie et dans le sud de la Slovaquie. Perçue par ses auteurs comme un moyen d’émancipation sociale collective, il n’est pas impossible qu’en maints endroits de l’Europe centrale, cette politique ait directement participé à la dégradation des rapports entre les Roms et les populations locales auxquelles ils sont dorénavant économiquement soumis.

La place qui leur a été jusqu’à présent réservée, celle de la marge, a fortement contribué à les voir comme un peuple extraterritorial, doté d’une culture propre et qui ne cherche pas à s’intégrer.

 

Dans les Balkans par contre, où l’influence turque est prépondérante, les Roms occupent une place propre au sein de l’édifice social. Fait rare dans l’Empire ottoman, ils sont recensés à des fins fiscales, sur une base ethnique et non en fonction de leur religion.  Au XVIe siècle déjà, les Roms de Bosnie qui travaillent dans les mines de fer comme mineurs ou forgerons sont entièrement exemptés d’impôts par le Sultan Sélim II. Ailleurs, de nombreux Roms se fixent dans des villages où ils développent leurs activités artisanales. D’autres se transforment en agriculteurs. Plusieurs maintiennent des activités ambulantes saisonnières. Des quartiers roms, les mahalas, se forment dans les villes. Peu à peu, des corporations professionnelles spécifiques aux Roms voient le jour. En maints endroits de l’Empire – notamment à Istanbul – des Roms contrôlent le commerce des chevaux. Cette insertion dans la société ottomane se traduit progressivement par le renforcement de l’islam au sein des communautés roms locales. Peu à peu, la situation va pourtant se détériorer, là comme ailleurs, notamment parce que cette conversion à l’islam apparaît suspecte.  

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, des Roms reprennent un mouvement migratoire d’ampleur internationale, notamment dans le contexte de la suppression de leur esclavage en Roumanie, des guerres entre la Prusse et l’Autriche, puis la France, des difficultés économiques qui touchent à plusieurs reprises les classes ouvrières et paysannes poussant un certain nombre de leurs membres sur les routes. Dans ce contexte de déplacements de populations et d’incertitudes, nombre d’États prennent des mesures de contrôle des ambulants qui culminent au début du XXe siècle. Les Roms apparaissent alors comme l’exemple même des nomades contre qui protéger la société. C’est par l’Allemagne, avec l’arrivée des nazis au pouvoir, que ce processus d’exclusion va se transformer en tragédie génocidaire.

Il y aura des Roms dans tous les camps de concentration, notamment à Ravensbrück, Buchenwald, Lackenbach et Treblinka. Mais le « camp des familles » à Auschwitz-Birkenau mérite une mention particulière. D’abord destiné aux Roms allemands, il accueillera rapidement des gens originaires des quatre coins d’Europe.  Ils y croupiront en famille, dans l’attente d’un sort longtemps indécis. À l’instigation du responsable de ce camp, le commandant Rudolf Hoess et du médecin-chef, le Dr Mengele, les Roms – et tout particulièrement leurs enfants – frappés du sigle « matériel de guerre », serviront de cobayes pour d’atroces expérimentations humaines commandées par la hiérarchie scientifique.  Himmler enverra les survivants à la chambre à gaz dans la nuit du 1er août 1944. Environ 500 à 600 000 Roms périront par l’action des nazis et de leurs sbires au cours de la Seconde Guerre mondiale. La plupart d’entre eux disparaîtront hors des camps de concentration et plutôt à l’Est de l’Europe, dans des opérations de ratissage ethnique.

Singularités culturelles

Au vu de cette histoire, il est aisé de comprendre que les Roms font totalement partie des sociétés européennes dans lesquelles ils vivent. Mais, la place qui leur a été jusqu’à présent réservée, celle de la marge, a fortement contribué à les voir comme un peuple extraterritorial, doté d’une culture propre et qui ne cherche pas à s’intégrer. Dans la réalité, les choses sont beaucoup plus subtiles et nuancées. Certes, l’origine indienne, l’exclusion multiséculaire, la dispersion et le génocide perpétré par les nazis pourraient servir de références collectives fortes poussant les Roms à se présenter comme un peuple particulier. Certains s’y emploient. Mais, pour former un peuple et plus encore une nation, il faut la conscience de former une unité et la volonté de vivre en commun.

Or, la plupart des Roms n’affichent cette conscience et cette volonté (bien réelles au demeurant) qu’au niveau de leur famille, voire de leur groupe ethnique. Par contre, ils se sentent parties prenantes du village ou de la ville, de la région ou du pays dans lequel ils vivent et proches des autres habitants avec lesquels ils partagent nombre de coutumes et de préoccupations communes. Il est dès lors difficile de soutenir l’existence d’une culture propre à tous les Roms. Pourtant, des rapprochements peuvent être faits. Ainsi pour la langue parlée par un grand nombre de Roms. La romani sib, d’origine indienne, a évolué au fil des pérégrinations et s’est enrichie au contact des langues pratiquées dans son environnement. À ce jour, on distingue une dizaine d’ensembles dialectaux auxquels il convient d’ajouter différents argots. Chaque locuteur s’identifie jalousement à sa façon de parler et ne se sent pas poussé à reconnaître une parenté avec ceux qui pratiquent un autre langage que le sien. Cela étant, une entreprise de standardisation de la romani sib est en cours à la demande des intellectuels tsiganes, qui veulent disposer d’un moyen d’échange adapté aux exigences de la modernité.

Certains Roms, essentiellement ceux qui maintiennent une relation avec le nomadisme, affichent une différence culturelle marquée avec leur voisinage. Celle-ci se repère notamment dans les usages liés à un habitat mobile. Pour les autres, la singularité culturelle se retrouve dans une multitude de petits décalages avec leurs voisins gadjé : dans les usages vestimentaires, dans les pratiques culinaires, dans le langage utilisé au quotidien. Plusieurs Roms parviennent à se distinguer dans ce cadre local et contribuent à une identification positive de leur groupe. C’est le cas de nombreuses familles de musiciens. Certains dépassent même le niveau de la notoriété locale pour réussir une carrière artistique internationale. Les figures ne manquent pas, avec la famille Bouglione (cirque), Django Reinhardt (jazz), Serge Poliakof (peinture abstraite) ou encore Ortega Vargas (flamenco).

 

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