La douleur d’être parti

Fuir son pays. Traverser la planète, par n’importe quel moyen, et demander l’asile en Europe. Une démarche pas banale, courageuse, et potentiellement destructrice psychologiquement pour qui la tente.

Chaque année, plusieurs milliers de personnes venues des quatre coins du monde se présentent au Commissariat général pour réfugiés et apatrides (CGRA) pour chercher protection en vertu de la Convention de Genève. On le sait, la procédure peut être longue. Et à l’heure actuelle, à peine plus de 10% des demandeurs obtiennent au final le statut de réfugié. Nombre d’entre eux n’en sortent pas indemnes sur le plan émotionnel.

« D’une manière générale, l’état de santé des demandeurs d’asile, à leur arrivée en Belgique, est légèrement supérieur à l’état de santé moyen de la population belge, explique le Dr Marc Vander Kelen, directeur médical de Fedasil. Ce constat s’explique de manière assez simple. Les personnes les plus faibles ne quittent pas leur pays. Et le voyage est suffisamment éprouvant pour que seuls les plus résistants arrivent à destination. »

Pourtant, au terme de la procédure d’asile, on remarque un certain tassement de cet état de santé général, qui descend même en dessous de l’état de santé moyen de la population belge. « La procédure d’asile est une période difficile et stressante, poursuit le Dr Vander Kelen. Et on peut dire que durant cette période, la tête encaisse plus que le corps. »
La procédure d’asile place en effet le candidat réfugié dans un environnement potentiellement générateur de stress, d’angoisse et même de pathologies mentales beaucoup plus graves. La faute à la longueur de la procédure, aux conséquences potentielles sur la vie du demandeur d’asile en cas de refus, mais aussi à la procédure elle-même et à la nécessité de prouver la véracité de son récit pour pouvoir bénéficier du statut prévu par la Convention de Genève.

« Quand on se retrouve dans un centre d’accueil, on est dans un environnement inconnu. Cela veut dire se retrouver dans un contexte culturel différent du sien. Mais cela veut surtout dire avoir le sentiment de ne pas avoir de prise réelle sur sa situation personnelle et familiale. » Un sentiment accentué par l’inactivité et par l’état de dépendance envers les institutions responsables de l’accueil.

En centre, le demandeur d’asile n’a guère d’autre activité que d’attendre que la procédure suive son cours. Pendant cette période, il perd ses capacités à exercer pleinement ses responsabilités de père ou de mère, comme il ou elle pouvait le faire dans son pays. « La personne a la sensation de ne pas avoir prise sur son destin. Cela peut générer des troubles chez elle. »

Un facteur de fragilisation au niveau « psy »

L’isolement affecte également grandement l’équilibre émotionnel du demandeur d’asile car il freine sa capacité à maintenir du lien autour de lui. Un besoin particulièrement important au moment où se joue une étape aussi cruciale de sa vie. « Il y a le problème de la langue, mais il y a aussi celui de la distance, poursuit le Dr Vander Kelen. Quand on se trouve dans un centre d’accueil en province de Luxembourg, par exemple, on est forcément assez isolé par rapport à d’autres membres de sa communauté. » C’est la raison pour laquelle, lorsque leur dossier aboutit, nombre de réfugiés reconnus choisissent de s’installer dans une ville.

Quand on se retrouve dans un centre d’accueil, on est dans un environnement inconnu. Cela veut dire se retrouver dans un contexte culturel différent du sien. Mais cela veut surtout dire avoir le sentiment de ne pas avoir de prise réelle sur sa situation personnelle et familiale.

Au centre Ulysse, situé à Ixelles, on effectue 5000 consultations de psychothérapie par an. Par bien des aspects, le lieu ressemble à un centre de psychothérapie classique. Sauf qu’ici, toutes les personnes qui viennent consulter ont un point commun : ne pas avoir de titre de séjour définitif en Belgique (procédure d’asile en cours ou dossier débouté). « Ulysse a été créé il y a dix ans à partir du constat qu’il y avait davantage de besoins pour ce public que pour un public tout venant, explique Alain Vanoeteren, l’un des fondateurs d’Ulysse. L’exil en situation de guerre ou d’insécurité civile est un vrai facteur de fragilisation au niveau psy. »

Ulysse offre un cadre de consultation très spécifique pour le public des demandeurs d’asile : gratuité des consultations, chaleur de l’accueil, spécialisation des thérapeutes dans les souffrances liées à l’exil. « Pour des gens qui ont connu la torture et la perte d’un proche dans des circonstances particulières, il y a un travail de reconstruction de longue haleine », poursuit Alain Vanoeteren. Sans compter que dans de nombreux pays, franchir la porte d’une consultation psychologique est loin d’être un acte anodin. Les préjugés ont la vie dure…

Au centre Ulysse, on abonde dans le même sens que le Dr Vander Kelen quant aux stress et aux pathologies qui se développent durant la procédure d’asile. « Ne pas se sentir acteur de son destin peut avoir des effets graves, explique ainsi Alain Vanoeteren. Parfois, quelqu’un qui a bien supporté les épreuves dans son pays va s’écrouler ici parce qu’il se retrouve dans une forme de no man’s land ». Mais la procédure elle-même est aussi vecteur de pathologies. On le sait, cette procédure se base en grande partie sur la crédibilité du témoignage du demandeur d’asile. Or, selon Alain Vanoeteren, une personne fragile psychologiquement aura naturellement plus de difficulté à paraître crédible devant l’agent de protection du CGRA. Avec pour conséquence, parfois, un dossier débouté et un ordre de quitter le territoire !

Le stress et ses conséquences

« Une personne vulnérable qui a vécu des situations à potentiel traumatique présente des difficultés comme des problèmes de mémoire, des problèmes de concentration, ou encore des problèmes de sommeil », explique-t-il. D’autres difficultés peuvent également se poser. « Certains ont honte de ne pas parvenir à exprimer certains éléments devant une personne qu’ils ne connaissent pas. D’autres peuvent avoir peur, notamment face à un interprète qui peut provenir d’un groupe potentiellement dangereux pour eux dans leur pays d’origine. Dans des situations de stress, on perd les questions de contexte. Si je vous demande à vous la date des dernières élections législatives en Belgique, vous ne pourrez peut-être pas me répondre. Au final, toute une série de facteurs vont faire qu’une personne qui est passée par des épreuves terribles va échouer à l’analyse de validité de la demande d’asile. »

Et leur nombre est loin d’être anodin. Selon Alain Vanoeteren, c’est même la majorité des demandeurs d’asile présentant un profil vulnérable qui voient leur dossier débouté. « La procédure de vérification a une forme de légitimité, dit-il. Néanmoins, la manière dont on vérifie si le demandeur d’asile rentre dans les conditions pour obtenir le statut de réfugié n’a pas de validité. Beaucoup de gens qui sont dans un état déplorable, à cause du vécu dans leur pays d’origine, essuient des ­refus ! Je pense que s’il n’y a pas un repérage par un professionnel pour déterminer si une personne est en difficulté, l’agent de protection du CGRA n’est pas apte à le faire. »

Une personne vulnérable qui a vécu des situations à potentiel traumatique présente des difficultés comme des problèmes de mémoire, des problèmes de concentration, ou encore des problèmes de sommeil

L’étape suivante peut être dévastatrice. « On voit des gens qui s’écroulent parce qu’ils ne sont pas crus ». D’autres pathologies peuvent alors se développer parce qu’on a douté de leur parole. Sur base d’entretiens avec certains patients, Ulysse leur suggère parfois d’introduire une nouvelle demande d’asile. C’est en effet possible à condition de pouvoir introduire des éléments nouveaux. Mais cette attitude place les thérapeutes dans une situation délicate. Certains au CGRA et au Conseil du contentieux des étrangers voient d’un mauvais œil le travail des thérapeutes d’Ulysse. « On nous dit souvent que nous avons une position de militant et pas de soignant ».

Cercle vicieux

La situation de vulnérabilité psychologique est parfois telle que certains demandeurs d’asile déboutés en viennent à déposer une demande de régularisation médicale. Mais pour cela, il faudra prouver que le demandeur n’aura pas accès aux soins psychiatriques dans son pays d’origine. Et là encore, le problème de la crédibilité du témoignage va se poser. Avec une certaine impression, parfois, de tourner dans un cercle vicieux. « Prenons quelqu’un qui a été torturé dans son pays et qui présente des troubles anxieux graves suite à ce vécu. Si l’on dépose une demande de régularisation médicale pour ce patient, on va nous répondre qu’il peut bénéficier de soins dans son pays d’origine, et qu’en ce qui concerne son récit, l’État a déjà statué que c’était faux ! »

Pour Marc Vander Kelen, la procédure d’asile belge pourrait prendre exemple sur ce qui se pratique en Angleterre. « La procédure commence par une explication complète de la procédure et des règles du jeu, explique‑t‑il. C’est une étape fondamentale. » La majorité des demandeurs d’asile qui arrivent en Europe viennent en effet de pays non démocratiques où l’on se méfie naturellement des autorités. Une information rassurante sur ce sujet serait une étape non négligeable pour la mise en confiance des demandeurs d’asile au moment du passage devant l’agent de protection du CGRA.

 

Les maladies du séjour : un groupe de réflexion interdisciplinaire
Le groupe « maladies du séjour » se compose de plusieurs médecins, psychologues, travailleurs sociaux, juristes et avocats qui se réunissent régulièrement depuis plus de quatre ans au CIRÉ.
 
L’objectif : réfléchir à l’impact de la santé mentale dans les procédures administratives liées au séjour des étrangers. Les points soulevés par ce groupe font l’objet de recommandations adressées régulièrement au Commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA) et à l’Office des étrangers.
Parmi les différentes revendications que porte ce groupe, nous épinglons ici les principales en matière d’asile :

  1. Former les officiers de protection à la prise en considération des facteurs indicatifs de vulnérabilité psychologique.
  2. Mettre en place une procédure spécifique d’interview pour les personnes vulnérables : questions ouvertes, temps de traitement plus long avec plusieurs auditions, auditions filmées, présence d’un expert…
  3. Pour chaque cas détecté, inviter le demandeur d’asile à consulter un professionnel de la santé tant pour bénéficier de soins d’abord que pour éventuellement pouvoir apporter au dossier un rapport le concernant.
  4. Demander l’avis d’un psychologue/psychiatre de la cellule psy en cas de décision négative dès qu’un rapport psychologique ou médical est déposé dans un dossier.
  5. Inviter préalablement le demandeur d’asile à un examen individuel. Si l’examen n’a pas pu être réalisé par refus ou incapacité du demandeur d’asile, l’avis rendu doit mentionner expressément qu’il a été rendu sur dossier.
  6. Motiver précisément et de manière détaillée les décisions négatives vis-à-vis des rapports médicaux et psychologiques déposés au dossier d’un demandeur d’asile, y compris l’avis de la cellule psy.
  7. Demander sans délai sa libération à l’Office des étrangers quand le CGRA détecte une vulnérabilité particulière d’un demandeur d’asile détenu.
  8. Quand un dossier est renvoyé au CGRA par le CCE pour analyse de l’état de santé (mentale) du demandeur d’asile, le CGRA devrait soumettre la situation à un expert hors de la structure interne du CGRA. 

En savoir plus : www.maladiesdusejour.be

 

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