Face à face: le multiculturalisme a-t-il échoué?

Dans la « querelle des modèles », ils incarnent des positions opposées. Pour Jean-Loup Amselle1, la reconnaissance des identités ethniques à travers une politique multiculturaliste ne peut conduire à terme qu’à une fragmentation accrue du corps social. À l’inverse, Albert Bastenier2 estime que dans la société d’aujourd’hui, la « conscience ethnique » peut être un principe organisateur de certaines conduites. Constat : le partage d’un idéal commun – promouvoir la cohésion sociale au sein de la société – peut s’accompagner d’un profond désaccord sur la place à accorder à la reconnaissance des identités ethniques.

Pourquoi parle-t-on tant aujourd’hui de l’« échec du multiculturalisme » ?

Jean-Loup Amselle : Je pense effectivement qu’il y a échec du multiculturalisme en Europe. Le multiculticuralisme est appliqué officiellement dans certains pays comme les pays anglo-saxons, et en France, pays républicain, un multiculturalisme existe de manière officieuse. En mettant l’accent sur la spécificité des minorités, qu’il s’agisse des femmes, des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) ou des « minorités visibles », le multiculturalisme aboutit à accentuer l’énonciation d’une spécificité de la majorité « blanche » et chrétienne dans les pays européens en général.
Albert Bastenier : Le constat d’échec des politiques multiculturelles est un discours politique démagogique de la part des mandataires publics pour convaincre leur électorat de leur vigilance à l’égard des problèmes identitaires que ressent la majorité. Les États européens sont devenus des pays d’immigration permanente sans l’avoir voulu, en ignorant qu’ils l’étaient. La question migratoire a été traitée sous un angle purement économique avec comme problème central la question de l’insertion sur le marché du travail. Á terme, on découvre que les difficultés se posent moins dans le monde du travail que dans la vie sociale quotidienne. Cela permet de comprendre que nous n’étions pas préparés à prendre en charge cette dimension socio-culturelle de l’immigration.

Comment expliquer ces processus de plus en plus marqués d’ethnicisation des rapports sociaux au cœur de nos sociétés ?

Jean-Loup Amselle : Il y a un affaiblissement de l’universalisme et de la laïcité un peu partout, notamment en France. L’universalisme a été assimilé par la gauche multiculturelle et postcoloniale à la domination de l’Occident. Il y a une espèce de « culturalisation » du champ politique et du champ médiatique intellectuel où tout est interprété en termes de culture. Chacun est renvoyé à une culture qui est supposée être sa culture d’origine. Or, une culture, cela ne peut pas se définir a priori, chacun assume une identité culturelle variable en fonction de la situation dans laquelle on se trouve.
Albert Bastenier : L’intégration de la société est toujours conflictuelle. Il y a des visions du monde que sous-tendent les cultures, qui sont des réservoirs de tensions et de conflits entre les groupes mis en présence par l’immigration. Aux XVIIIe et XIXe siècles, au moment où se développe la société industrielle, apparaît sur la scène sociale un nouveau groupe : le prolétariat ouvrier. Il est clair aujourd’hui que cela a posé un problème de réintégration de la société. Comment la classe ouvrière, nouvelle sur la scène sociale, allait-elle participer à la destinée collective ? C’est la tension, suivie par la négociation, qui a permis à cette société de trouver un relatif consensus et une manière suffisamment civile pour que les gens vivent ensemble. Si cela s’est passé ainsi dans le champ économique, ­pourquoi ne pas accepter que, analogiquement, cela puisse aussi se passer dans le champ culturel ? La culture est un élément constitutif des tensions qui traversent une société face à la question de son intégration.

C’est la tension, suivie par la négociation, qui a permis à cette société de trouver un relatif consensus et une manière suffisamment civile pour que les gens vivent ensemble. Si cela s’est passé ainsi dans le champ économique, ­pourquoi ne pas accepter que, analogiquement, cela puisse aussi se passer dans le champ culturel ?

La cristallisation autour d’une ethnicisation croissante de la société empêche-t-elle une prise de conscience collective des inégalités sociales et économiques ?

Jean-Loup Amselle : La discrimination positive, ou l’accent mis sur l’égalité des chances d’inspiration nord-américaine, est une supercherie aboutissant à masquer les inégalités croissantes. Il y a un côté cosmétique dans la discrimination positive qui consiste à masquer ces inégalités en mettant un peu plus de « Blacks » ou de « Beurs » à des postes donnés. L’affirmation d’identités ethniques et raciales est devenue un instrument de fragmentation de la société. En mettant l’accent sur les différences ethniques, religieuses, culturelles… on arrive à fragmenter l’électorat.
Albert Bastenier : La question ethnique ne vient pas marginaliser ou chasser de la scène la dimension sociale et économique, elle la complexifie. Il ne s’agit pas de dire que la société ethnique remplace la société de classe. On a longtemps cru, tant à gauche qu’à droite, que le facteur économique était le facteur déterminant capable d’expliquer toutes les tensions sociales. Or, la nouvelle société nous oblige à comprendre que les sociétés ne se construisent pas exclusivement via le facteur économique capable d’assurer la justice sociale distributive, mais que toutes les sociétés se construisent au travers d’un mélange de facteurs tant culturels et politiques, qu’économiques.

La reconnaissance des identités ethniques conduit-elle nécessairement à la montée des communautarismes ?

Jean-Loup Amselle : Il ne faut pas enfermer des individus dans des appartenances ethniques univoques. Il ne doit pas y avoir des porte-paroles autoproclamés comme on le voit avec des associations comme les « Indigènes de la République »3. Leur porte-parole, Houria Bouteldja, parle des « souchiens » c’est-à-dire des gens qui ne sont ni « Blacks », ni « Beurs » et qui n’appartiennent à aucune minorité visible. Elle oublie que « souchiens » est le strict équivalent de l’expression « Français de souche » utilisée par le Front national. L’essor du multiculturalisme en France se traduit par une montée du racisme qui revêt deux formes : l’affirmation d’une identité majoritaire « blanche » et catholique par la droite et l’extrême droite, et l’affirmation par la gauche multiculturelle et postcoloniale d’identités minoritaires ethnoculturelles en tant que « communautés de souffrance ».
Albert Bastenier : Le paradoxe central de ce problème, c’est qu’en niant l’importance sociale des identités culturelles, on favorise la montée des communautarismes. Ce n’est pas le communautarisme qui exacerbe les identités, c’est le refus de prendre en considération l’existence d’identités culturelles diverses qui engendre la frustration et qui, le cas échéant, peut conduire au communautarisme. On ne peut cacher que les identités occidentales se sont forgées dans un communautarisme national, qui n’est pas moins un communautarisme que celui de la tradition. Vouloir que les immigrés abandonnent leurs identités traditionnelles pour adopter l’identité nationale républicaine, c’est leur demander de quitter un communautarisme pour un autre.

L’essor du multiculturalisme en France se traduit par une montée du racisme qui revêt deux formes : l’affirmation d’une identité majoritaire « blanche » et catholique par la droite et l’extrême droite, et l’affirmation par la gauche multiculturelle et postcoloniale d’identités minoritaires ethnoculturelles en tant que « communautés de souffrance ».

Comment promouvoir une nouvelle forme de citoyenneté capable de concilier le droit à l’égalité et le droit à la différence ?  

Jean-Loup Amselle : Il faut reconnaître le droit à l’indifférence plus que le droit à la différence. C’est un concept dangereux qui peut être manipulé par les dominants. Des luttes se sont produites en France avec les sans-papiers. Ils ont été pris en charge par la CGT (Confédération générale du travail) qui s’est occupée de leur régularisation, mais cela ne s’est pas fait au nom de leur spécificité culturelle. Pourquoi à chaque fois qu’il y a un combat social ou politique, faudrait-il avancer son identité ethnique, culturelle ou religieuse ? Cela peut très bien se faire dans un cadre universaliste sur la base d’une unité entre tous les travailleurs. Il faut laisser s’exprimer les différences, mais il ne faut pas a priori supposer qu’elles vont prendre automatiquement une forme politique, ethnique, culturelle ou religieuse.
Albert Bastenier : Le problème n’est pas de faire transiter les immigrés de leur intégration traditionnelle dans des communautés anciennes vers l’État national. Il est de voir comment on redéfinit la vie sociale dans un contexte où l’État-nation, dans une phase de dépérissement sans dépassement, n’a plus le monopole qui lui permettrait de capter les allégeances de tout le monde. Ne parlons plus d’intégration des immigrés, mais plutôt de réintégration globale de la société. Dans cette réintégration globale, le type de politiques à mener doit s’inspirer d’un principe qui associe les dimensions économique, culturelle et politique.
 
Propos recueillis par Marie Godin, chercheuse associée au Groupe de recherche sur les relations ethniques, les migrations et l’égalité (GERME, ULB).

Notes:
1   Vient de publier L’ethnicisation de la France (Lignes, 2011).
2   Auteur de Qu’est-ce qu’une société ethnique ?, Ethnicité et racisme dans les sociétés européennes d’immigration (Puf, 2004).
3. Mouvement français né en 2005 dans le prolongement de l’« Appel des indigènes de la république pour la tenue d’assises de l’anticolonialisme » (NDLR).
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