Du bon usage du mot “diaspora”

« Diaspora et développement », « diasporas marchandes », « mouvement associatif de la diaspora », « réseaux diasporiques », « politiques diasporiques »… Le terme de diaspora connaît, surtout depuis la fin des années 1990, une prodigieuse prolifération dans les champs académique, politique, associatif et médiatique.

Venu du domaine religieux, le signifiant « diaspora » s’exporte et se banalise progressivement à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Sa sémantique s’élargit, son usage se multiplie tant et bien qu’il devient un mot « fourre-tout ».

De fait, s’il a été l’objet de nombreuses tentatives de formalisation académique depuis les années 1960, ces dernières ne font pas consensus, en grande partie parce qu’elles mettent différemment l’accent sur le même processus : les études « diasporiques » oscillent entre définitions « ouvertes », « catégoriques » et « oxymoriques » de l’objet étudié.1 « Diaspora » peut ainsi en venir, dans le premier cas, à qualifier à peu près toute « minorité ethnique » installée sur un territoire qui n’est pas défini comme son lieu de vie originel. C’est en ce sens générique qu’il est aujourd’hui le plus communément utilisé. Dans le second cas, en revanche, la définition s’opère de façon très restrictive, selon des critères précis : dispersion par rapport à un espace premier – un « centre » –, maintien d’une mémoire et d’une identité collectives, condition minoritaire dans la société d’accueil, maintien de relations avec – voire engagement pour – le pays d’origine… À l’aune de ces critères, il y aurait dès lors des « vraies » et des « fausses » diasporas. La sémantique « oxymorique », quant à elle, inscrite dans le tournant postmoderne des années 1980, se distingue des précédentes en ce qu’elle s’attache à voir dans les diasporas des groupes décentrés et porteurs d’identités « hybrides ».2

« Diaspora » peut ainsi être diversément envisagé, selon que l’on mette l’accent sur le maintien des frontières groupales ou sur leur érosion après la migration3. Le succès actuel de la notion de diaspora et la dispersion de ses significations renvoient, d’une part, à la nécessité contemporaine de requalifier le mouvement des personnes à l’aune de son intensification et de sa globalisation tout au long du XXe siècle et, d’autre part, à la perception de plus en plus aiguë des liens que les individus conservent par-delà les frontières des États où ils résident. C’est donc le résultat à la fois d’un fait objectif (croissance et accélération du mouvement et des échanges mondiaux) ayant attiré l’attention des faiseurs d’opinion et d’une prise de conscience opérée à l’étude de celui-ci : les individus circulant maintiennent des liens en-deçà et au-delà des structures nationales-étatiques. Si la migration est inscrite dans le comportement humain et si les solidarités « transnationales » ne datent pas d’hier, l’ampleur des circulations contemporaines invite dès lors à repenser les relations entre les hommes à l’échelle mondiale et à interroger la souveraineté des États-nations – souveraineté qui, cependant, comme l’indique Dominique Schnapper, « a toujours été pour une large part une “fiction” » et le privilège relatif des États les plus puissants4.

Le succès actuel de la notion de diaspora et la dispersion de ses significations renvoient, d’une part, à la nécessité contemporaine de requalifier le mouvement des personnes à l’aune de son intensification et de sa globalisation tout au long du XXe siècle et, d’autre part, à la perception de plus en plus aiguë des liens que les individus conservent par-delà les frontières des États où ils résident.

Ainsi, pour Zygmunt Bauman, qui qualifie le monde moderne de « liquide », tant les identifications (nationales notamment) et les relations humaines se fluidifient, constamment susceptibles d’être renégociées et remodelées, la migration de masse moderne s’est déroulée en trois vagues. Les deux premières sont celles qui, reliant empires et colonies, ont dispersé environ 60 millions d’Européens à travers le monde et drainé, par une sorte de reflux, les colonisés puis anciens colonisés vers les métropoles européennes. La troisième vague, gagnant en puissance actuellement, introduit pour le sociologue « l’âge des diasporas » qu’il définit comme « un archipel infini d’implantations ethniques, religieuses et linguistiques », qui ne sont plus nécessairement le reflet d’anciens rapports centre-périphérie, mais qui suivent plutôt « la logique de la redistribution globale des ressources et les chances de survie propres au stade actuel de la globalisation » et qui se jouent des fidélités nationales uniques5. L’importance croissante de ces populations, dispersées sur un grand nombre de territoires définis comme souverains et y entretenant des loyautés multiples, interroge le lien entre identité et nationalité, et invite à reconceptualiser ce que sont les communautés humaines. « L’art de vivre avec la différence est devenu un problème ordinaire » à peu près partout dans le monde, écrit encore le sociologue, car peu de pays peuvent aujourd’hui se targuer d’être exclusivement une contrée d’immigration ou d’émigration. La convivialité entre « communautés ethniques » et le droit à la différence culturelle sont des questions qui se posent au quotidien dans de nombreux coins du globe.

Assignation identitaire ?

Le terme « diaspora » renvoie dès lors à une requalification de la construction communautaire en situation post-migratoire. À travers l’exemple antillais, Christine Chivallon a mis en lumière la forte relation entre le recours à la notion de « diaspora » et les intentions sociales de ceux qui l’emploient ou, au contraire, en évitent l’usage dans le champ académique, sous l’influence de cadres de pensées pré-existants dans lesquels le terme apparaît positivement ou négativement connoté. En France, au milieu des années 1990, le concept de « diaspora » n’était toujours pas mobilisé comme outil de compréhension de la présence antillaise car, envisagé sous l’angle de la continuité historique et de la permanence du lien communautaire, il contredisait la volonté de dénoncer la violence de l’expérience coloniale ayant donné lieu à une « identité » antillaise « peu unitaire et mal fédérée ». En Grande-Bretagne, en revanche, le cas antillais soutient une forte théorisation du concept depuis les années 1980, en raison d’une orientation théorique pour laquelle la diffraction et l’éclatement des identités n’entrent pas en contradiction avec une conception « métissée et baroque » du fait diasporique.6 Ainsi, mis au service de motivations sociales différentes de part et d’autre de la Manche (illustrer l’aliénation coloniale et postcoloniale d’un côté, « vanter les vertus de la dispersion », de l’autre), le cas antillais y mobilise inégalement la notion de « diaspora ».

La notion de « diaspora » permet de réévaluer le fait migratoire à l’aune de la pluralité et de la diversité des liens et des affiliations développés par les populations « venues d’ailleurs ».

De façon plus large, les usages sociaux et rhétoriques de la notion de diaspora par les collectivités qu’elle désigne, sont eux-mêmes intéressants à explorer, comme y invite Rogers Brubaker, qui propose d’étudier « la diaspora » comme assignation ou affirmation identitaire plutôt que comme entité substantielle.7 S’interroger, comme le font certaines recherches menées en Belgique, sur la façon dont le champ associatif issu de telle ou telle migration, oscillant toujours entre fragmentation et regroupement, se labellise comme représentant de « la diaspora » afin de faire valoir et reconnaître une communauté d’expérience et de destin et d’intervenir dans le champ politique national et international, enrichit la compréhension des tenants et aboutissants de ce « projet sans fin » qu’est la construction communautaire.8

Double présence

Que faire alors de cette notion socialement, politiquement et scientifiquement polysémique ? La notion de « diaspora » permet de réévaluer le fait migratoire à l’aune de la pluralité et de la diversité des liens et des affiliations développés par les populations « venues d’ailleurs » et durablement installées sur un territoire national. Ce faisant, il s’agit de dépasser un cadre de pensée « intégrationniste » où les « minorités ethniques » sont envisagées uniquement sous l’angle de leur (non-)inclusion à une société d’accueil aux frontières bien définies. Si tous les individus issus directement ou indirectement d’un espace « autre » que le territoire national sur lequel ils résident durablement ne s’identifient, ne se reconnaissent, ni n’agissent comme faisant partie d’une « diaspora » (entendue comme communauté de destin transnationale), il en est toutefois un nombre non négligeable qui le font. Ce serait penser la migration en aveugle que de ne pas se pencher sur ces processus et sur l’enrichissement matériel et symbolique qu’ils représentent, à la fois pour les sociétés d’origine et d’accueil et plus globalement, pour la « société transnationale »9. Interroger la migration à partir de la notion de diaspora permet en effet de montrer que les loyautés multiples ne sont pas nécessairement contradictoires, contrairement à ce que craignent souvent les États. Pour nombre de migrants, « intégration » et pratiques transnationales vont de pair. Elles s’articulent autour d’un enjeu que l’on pourrait définir, en paraphrasant le sociologue Abdelmalek Sayad, comme le passage d’une « double absence » – absence physique du pays d’origine et absence symbolique dans le pays d’installation – à une double présence, où il s’agit de se reconnaître et de se faire reconnaître comme acteur compétent et légitime, non seulement dans la société d’installation, mais aussi dans les espaces sociaux, voire décisionnels, liés à l’« ailleurs » originel.

Sans rentrer dans le débat sur l’usage scientifique le plus pertinent du terme, il est possible de s’entendre sur une définition idéal-typique de la « diaspora », développée à partir du recoupement qu’opère Rogers Brubaker des différents travaux s’étant penchés sérieusement sur la notion. Trois caractéristiques centrales s’avèrent récurrentes : (1) la dispersion et l’installation hors d’un espace conçu comme originel (homeland) ; (2) la conservation de liens – imaginaires ou réels – avec ce dernier ; et enfin (3) la redéfinition des frontières groupales (qu’il s’agisse de leur maintien ou de leur érosion), forgeant d’éventuelles « communautés transnationales ».10 Sans chercher à définir strictement des diasporas a priori, se pencher sur les groupes et les individus qui présentent ces caractéristiques nous pousse à nous intéresser à ce à quoi invite l’expansion du terme « diaspora » : les formes de solidarité transnationale et leurs multiples effets sociaux et sociétaux.

Notes:
 
1   Stéphane Dufoix, Les diasporas. Que sais-je ? Paris: PUF, 2003.
2   Stuart Hall, Cultural Identity and Diaspora. In Colonial Discourse and Post-Colonial Theory: a Reader, ed. Williams, Patrick and Laura Chrisman, 392-403. London: Harvester-Wheatsheaf, 1994.
3   Rogers Brubaker, The ‘diaspora’ diaspora. Ethnic and Racial Studies, 28 (1): 1-19, 2005.
4   Dominique Schnapper, « De l’État-nation au monde transnational. Du sens et de l’utilité du concept de diaspora », Revue Européenne des Migrations Internationales, 17 (2): 9-36, p.25, 2001.5   Zygmunt Bauman, Culture in a Liquid Modern World, Cambridge (UK), Malden (USA): Polity Press, pp. 34-35, 2011.
6  Christine Chivallon, « De quelques préconstruits de la notion de diaspora à partir de l’exemple antillais ». Revue Européenne des Migrations Internationales, 13 (1) : 149-60, 1997.
7   Op. cit.
8   Simon Turner, Burundians in Belgium: Constructing, Performing and Contesting Diaspora. In Living Across Worlds: Diaspora, Development and Transnational Engagement, 61-82. Genève: IOM – International Organization for Migration, 2007. Voir aussi Nicole Grégoire, «Faire avancer la communauté». Diasporas africaines et associationnisme panafricain en Belgique. Thèse présentée en vue de l’obtention du grade de Docteur en sciences politiques et sociales, Université libre de Bruxelles, 2013.
9   Dominique Schnapper, op. cit., p. 23.
10   Rogers Brubaker,  op. cit., pp. 5-7.
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