Dans la ruche des sans-papiers de Burenville

Une centaine de personnes sans papiers occupent l’ancienne école d’horticulture de Burenville depuis maintenant neuf mois. Un réseau de solidarités formelles et informelles s’est tissé autour d’eux. Rencontre avec divers acteurs de ce réseau. Un article en bonus web de l’infodessinée.

Dans le quartier populaire de Burenville, sur les hauteurs de Liège. Cinq pavillons le long du boulevard Sainte-Beuve, bordé par des logements sociaux. Cette ancienne école d’horticulture est occupée depuis le 20 septembre 2015 par 20 femmes, 27 enfants (dont trois nouveaux nés), et 51 hommes, quasi tous originaires d’Afrique subsaharienne. Ils y séjournent avec l’accord tacite du collège communal.

Le confort y est sommaire, mais personne ne se plaint, trop heureux d’être protégé de la pluie à défaut d’une expulsion. Les femmes et enfants logent à droite, les hommes à gauche, et au bout se trouve la salle de réunions et d’activités. Une salle très fréquentée. C’est là que se passent entre autres les activités de couture, de montage vidéo, d’atelier peinture ou encore l’école de devoirs.

Être sans papiers signifie qu’ils sont en situation de séjour illégal. Autour d’eux, les premiers actes de solidarité répondent à l’urgence : le boulanger ou l’épicier du coin apportent des invendus, ou encore le directeur de l’école lance une récolte de vêtements et de matelas. Mais particulièrement frappant, un ensemble de soutiens structurels s’est mis en place avec l’implication de certains sans papiers. À commencer par Honoré, jeune Rwandais en Belgique depuis trois ans, et dont l’agenda semble aussi rempli que celui d’un ministre !

Son souci : non seulement s’occuper, mais surtout se former et défendre la cause des siens. « J’ai 20 ans. Les journées, si je ne suis pas dans la peinture je suis dans la BD, si je ne suis pas dans la BD, je suis ailleurs aux réunions. Je veux être comme quelqu’un qui travaille au bureau et qui gère ses rendez-vous. Il suffit qu’on me signale une formation et je pars ! Je suis les cours du soir à l’Académie des Beaux-Arts. Le fait d’être sans papiers a rendu l’inscription plus difficile, mais la directrice m’a dit qu’elle ne travaille ni pour la police ni pour l’Office des étrangers. Elle a accepté de m’inscrire à condition que je paie le minerval de 215 euros par an. C’est l’asbl CRACPE (Collectif de résistance aux centres pour étrangers) qui a pris mon minerval en charge. » Le fonds pour les étudiants sans papiers à l’initiative du CRACPE est soutenu financièrement par une kyrielle d’acteurs sociaux dont la FGTB, la CSC, le CRIPEL, le Centre d’Action Laïque, Territoire de la Mémoire, Les Femmes prévoyantes socialistes. Il a démarré l’année avec 5.500 euros en caisse, utilisés pour financer les inscriptions des sans papiers, les abonnements, les fournitures scolaires.

Autour d’eux, les premiers actes de solidarité répondent à l’urgence : le boulanger ou l’épicier du coin apportent des invendus, ou encore le directeur de l’école lance une récolte de vêtements et de matelas.

Honoré, qui a créé le logo de l’association La Voix des sans papiers, a aussi débauché Wanda du cours du soir pour animer un atelier peinture à Burenville. Cette Polonaise d’Ans connaît très bien ce quartier cosmopolite pour y avoir passé son enfance. D’ailleurs, avant même qu’Honoré ne la sollicite, Wanda avait déjà poussé la grille d’elle-même, et rencontré les « locataires », ce que les voisins directs n’osent pas faire apparemment. Deux d’entre eux, qui ne savent pas trop si ces nouveaux venus sont finalement des réfugiés ou des sans papiers, préciseront « qu’ils ne font pas de bruit, ils sont gentils mais on n’est jamais entré, on n’ose pas, on ne connaît pas ».

Revenons à Wanda. « Si Honoré ne m’avait pas demandé d’animer un atelier, ça ne me serait même pas venu à l’idée. On a commencé ici en janvier. Je viens le lundi et le vendredi après-midi. C’est un atelier pour adultes : ils sont entre 4 et 8. El Hadj est la locomotive. Il me gronde si j’arrive en retard ! » Au même moment, El Hadj, Algérien en Belgique depuis sept ans et demi, s’applique à reproduire une peinture rupestre : « C’est mieux quand Wanda est là parce qu’elle me conseille. C’est elle qui m’a dit d’ajouter du jaune ici».

L’atelier n’est pas mal organisé. « Le gros du matériel de peinture nous a été offert. Moi je viens avec mes quatre sacs de matériel. Quand je suis arrivée ici, il n’y avait pas de support pour peindre. On a récupéré des caisses d’emballage en carton. On les a imperméabilisées. Et puis, un encadreur nous offre les chutes des passe-partout, du très beau carton. J’y ai mis aussi du mien. Le bénévolat, ça coûte. Mais ça m’a remis aussi des valeurs en place : quelle dignité je trouve ici ! »

Arrivé du Niger en 2011, Ibrahim, dit « le bourgmestre » (parce qu’élu pour représenter les sans papiers devant la police), résume la dynamique du groupe : « J’aime tout dans l’atelier : Wanda est gentille, ponctuelle, encourageante. Nous préparons une troisième exposition. Nous avons déjà vendu cinq tableaux !

D’autres exemples parlants

Les mercredis, c’est couture avec Marie-Paule et sa machine à piquer. Adijatou, mère de trois enfants, est une fidèle. Très fière, elle déplie une robe qu’elle a cousue pour sa fille Ryanate et la couverture du bébé. Elle nous glisse qu’elle aime moins le crochet : ça l’endort ! Maria Ama, mère de deux enfants, vient de terminer un pagne avec une blouse orange pour elle. Elle suit également les cours d’alphabétisation à Lire et écrire, trois fois par semaine. « Au Niger, je ne suis jamais allée à l’école. J’aime bien apprendre ! »

Nadine, Sophie, Alfred, Pap, Diallo et Jean se sont lancés dans l’atelier vidéo encadré par des bénévoles, tous professionnels dans l’audiovisuel. Antonio, photographe devenu cadreur puis réalisateur, insiste : c’est du sérieux et pas de l’occupationnel. Rien qu’à voir les caméras HD et le matériel informatique, on confirme. Le groupe a réalisé deux courts métrages de fiction : « Le racisme tue » et « Délit de sale gueule ». Avec l’aide de Gaëlle, ils en sont au montage. Stress car une projection publique est programmée dans deux jours dans un centre culturel. À l’instar des artistes de l’atelier peinture, ils ont ce désir de sortir leurs productions des murs pour les montrer au public le plus large.

L’idée de se lancer dans un atelier vidéo a surgi en réunion avec le Comité de soutien des sans papiers. « On essayait de voir comment on pouvait s’occuper et se former pour trouver du travail, se souvient Pap (46 ans). Pour nous, il était hors de question de rester là, à manger et à dormir. En Guinée Conakri, j’étais caméraman. Mais depuis presque trois ans que je suis ici, je n’ai pas touché de caméra. J’ai désappris et perdu des réflexes. Dans nos réunions, j’ai demandé si on pouvait avoir des bonnes volontés qui nous forment à la production audiovisuelle. Quelques jours après, Rosario est venu, on a discuté. Il avait consulté ses amis pour mettre sur pied une équipe qui s’est engagée à nous former. »

Ce travail sert aussi les intérêts de la cause. Diallo, 29 ans : « Dernièrement, nous avons couvert une manifestation. Avant, je filmais avec mon téléphone puis mettais le film sur la page Facebook de La Voix des sans papiers. À présent, avec des caméras et le montage, on s’est amélioré. On espère ainsi sensibiliser les gens qui ne sont pas nécessairement des militants. »

Pas que pour les adultes

Cinq enfants sont inscrits à l’école maternelle et primaire Bensberg. Avec trois autres petits du quartier, ils bénéficient de quatre repas chauds gratuits par semaine : deux offerts par le Fonds Truffaut, deux autres par les Restos du cœur.

Une fois l’école finie, les plus grands reçoivent le soutien d’Adrien pour les maths, de Marc pour les sciences, d’Ingrid pour le néerlandais. Sans oublier Marianne la logopède et Alain spécialisé dans les virées au parc.

Et pour les tout petits, Bernadette est apparue, grâce à Ousmane, un ex sans papiers récemment devenu papa. C’est lui qui a demandé à la sage-femme flamande, adepte de la méthode « hypno natale », de s’occuper des femmes enceintes, elle qui avait suivi son épouse.

« L’hypno natale permet au bébé de se sentir le bienvenu même si sa mère n’a pas toujours des pensées positives, vu sa situation. Ces femmes craignent le retour forcé au pays…  De mon côté, je vérifie aussi que leur dossier est en ordre à l’hôpital, je fais le pont avec les assistantes sociales. Pour l’instant, je suis bénévole mais je vais essayer que le CPAS me paie, comme ça d’autres professionnelles pourront me remplacer. Ce qui est déjà possible en Flandre », ne manque pas d’ajouter Bernadette.

Militants politiques

La première occupation à Liège remonte à 1999. Mais le Comité de soutien des sans papiers existe depuis 2006, lors de la reprise des occupations entre 2006 et 2009. Isabelle et Anne, l’une enseignante d’histoire, l’autre de religion, et dont le militantisme remonte à au moins 30 ans (à l’époque du syndicaliste liégeois Jacques Yerna[1] !) font partie de ce Comité.

Isabelle : « Pour le moment, nous sommes 7 ou 8 actifs. Mais quand nous avons recommencé l’occupation, nous étions jusqu’à 50 militants. D’un côté, il y a des gens qui mènent des activités de bénévoles comme la récolte de vêtements ou de meubles, de l’autre certains s’occupent du soutien plus politique, notamment des contacts avec la ville de Liège. »

Les réunions avec les sans papiers ont lieu tous les quinze jours, avec un ordre du jour varié qui va des points pratiques (qui ira à la manifestation ? qui prépare les calicots ? qui cherche un plombier pour réparer la douche ?) aux questions politiques. Tout ce mouvement entre bénévoles et sans papiers ne se fait pas sans heurts et des conflits de leadership peuvent apparaître. La vie, quoi !

En attendant, leur régularisation n’est pas prévue dans les plans du gouvernement. Devant cette impasse, leur demande aux politiques peut paraître dérisoire : que des critères clairs de régularisation soient déterminés par la loi. Mais ici, personne ne se berce d’illusions. Ils savent tous que l’occupation en cours ne les mènera pas vers les papiers en règle.

 

[1] Syndicaliste, journaliste et homme politique wallon actif dès la fin des années 1950 jusqu’à sa mort en 2003.

 

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