Borgerhout n’est plus “Borgerokko”

Borgerhout pour les Anversois, c’était, comme Molenbeek pour les Bruxellois, un concentré de clichés: pauvreté, saleté, délinquance, islamisme… Et aujourd’hui?

Autrefois, aux moments forts de l’extrême droite à Anvers, on l’appelait de façon méprisante “Borgerokko”, le quartier où la majorité des immigrés d’origine marocaine se sont installés dès le début de l’immigration, dans les années 1960 et 1970. Le nom a presque disparu aujourd’hui. Et avec lui disparait petit à petit cette image négative qui liait le quartier à l’immigration et donc au chômage, à la pauvreté ou à la criminalité. C’est qu’une “gentrification” a eu lieu ces dix dernières années. De jeunes couples progressistes de la classe moyenne, préférant habiter en ville, trouvent en Borgerhout le quartier idéal proposant proximité du centre ville et des commerces et maisons à des prix abordables. Dans cette génération, on trouve des personnes issues de l’immigration qui ont réussi une mobilité sociale, qu’ils soient nés à Borgerhout ou qu’ils viennent d’ailleurs. Nadia par exemple, une jeune trentenaire mère de famille, qui a toujours vécu en province, a choisi il y a quelques années de s’installer à Borgerhout après avoir trouvé un travail à Anvers. “À Borgerhout, il y a beaucoup de magasins marocains. Pas besoin de se déplacer pour acheter de la menthe ou de rester en rade parce qu’on a oublié de s’approvisonner en tartines pour le lendemain. Et puis il y a des petits cafés et des restaurants vraiment agréables“, explique-t-elle.

Les deux visages de Borgerhout

On a assisté ces dernières années à une vraie transformation du type de commerce installé au Turnhoutsebaan. Ces nouveaux commerces sont adaptés à la clientèle marocaine et multiculurelle du quartier et à son mode de consommation mais on y trouve aussi plusieurs boutiques où on peut acheter des chaussures et des vêtements bien moins cher qu’au centre-ville. Pour Fatiha, une habitante du quartier, c’est la preuve que beaucoup de gens sont obligés de monter un commerce parce qu’ils ne trouvent pas de travail. Mais elle en est fière. “On se bat comme on peut et certains ont fait de belles choses ici“, dit-elle. Pour la sociologue Nadia Fadil, elle-même originaire de Borgerhout, la multiplication de ces commerces signifie que la communauté marocaine dispose d’un certain pouvoir d’achat, qu’elle a envie de consommer et qu’elle veut consommer des produits bien spécifiques. “Mais cela signifie aussi que bon nombre d’habitants de Borgerhout veulent des choses moins chères“, dit-elle. C’est que, si une partie de la population appartient à la classe moyenne, celle qui donne ce côté “branché” au quartier, il y a toujours la réalité de la pauvreté, du chômage et de l’échec scolaire. “En fait, il y a à Borgerhout deux mondes parallèles, explique Nadia Fadil. Cette dualité n’existe pas seulement entre autochtones et allochtones. Elle existe au sein même de la communauté marocaine. On a donc deux mondes qui peuvent se rencontrer à la boulangerie ou pour acheter de la viande halal mais sans qu’il y ait une réelle interaction entre les deux”, explique la sociologue.

Sortir du quartier

L’auteur Rachida Lambrabet, elle-même originaire de Borgerhout, ne voit pas réellement de changement positif dans le quartier. Elle se rappelle très bien comment, alors adolescente, des membres du Vlaams Blok venaient crier dans la rue où elle habitait que les Marocains devaient partir. Si ce racisme direct est révolu, elle ne voit pas beaucoup de changements concernant la situation de la population d’origine marocaine. “Je vois une stagnation et une jeunesse qui ne s’est pas approprié les instruments nécessaires pour réaliser une mobilité sociale, dit-elle. Je vois aussi une population qui se replie sur elle-même et qui, par manque de réussite sociale et économique, se tourne vers la religion“.

Beaucoup de commerces de la Turnhoutsebaan sont montés par des Marocains hollandais. D’autres ont fui la crise économique en Espagne…

La communauté marocaine à Anvers est très diverse, explique Nadia Fadil. Il y a beaucoup de clivages sociaux et économiques. Il y a un segment assez pratiquant et un segment moins pratiquant. Aujourd’hui encore, beaucoup de gens issus de l’immigration quitteraient Borgerhout s’ils le pouvaient. Parce qu’ils craignent les mauvaises fréquentations pour leurs enfants ou parce qu’ils veulent pour eux de meilleures écoles. En fait, l’image négative de Borgerhout persiste davantage chez les personnes d’origine marocaine que chez les Belgo-belges.

Un monde de paradoxes

Borgerhout a toujours été le quartier des paradoxes. Un quartier aux rues bordées de maisons d’ouvriers, parallèles à celles des maisons de maîtres. La proximité de la gare centrale explique probablement l’installation des premiers ouvriers marocains dans les années 1960. Ils étaient environ 600. Dans les années 1970, quelques bénévoles qui travaillaient sur les thèmes du Tiers-monde ont voulu entrer en contact avec eux. Ils ont ouvert le premier local d’accueil avec des cours de langue et un lieu pour la prière. Depuis, la communauté marocaine à Borgerhout et ailleurs à Anvers n’a fait qu’augmenter, par l’effet des naissances, du regroupement familial ou encore d’une immigration européenne interne. Beaucoup de jeunes sont venus des Pays-Bas parce que faire venir un partenaire du Maroc était, jusqu’à la dernière loi sur le regroupement familial (loi Lanjri), plus facile en Belgique. D’ailleurs beaucoup de commerces de la Turnhoutsebaan sont montés par des Marocains hollandais. D’autres ont fui la crise économique en Espagne, qu’ils aient ou non la nationalité espagnole. Certains ont trouvé un premier refuge chez des membres de la famille et pu par la suite régulariser leur situation. D’autres, faute d’avoir les papiers nécessaires, essaient de survivre dans la clandestinité.

Influence sociale certaine, rôle politique incertain

Si cette présence a un effet, même limité, sur la vie culturelle et artistique, sur la langue qui incorpore certains termes marocains dans le langage des jeunes ou encore sur la cuisine, elle ne se transforme pas en pouvoir politique. Le poids électoral de la communauté au niveau local est là mais il est loin de peser sur la vie politique. Depuis que le bourgmestre précédent, le socialiste Patrick Janssens, a déçu les espoirs de la communauté dont il avait pourtant eu le soutien, les Marocains ne font plus confiance au système politique. Le bourgmestre les a ignorés lorsqu’il s’est agi de choisir des échevins. En outre, il a banni le foulard de certaines fonctions communales, ce qui a déclenché toute une polémique autour du voile. Cette crise de confiance est double. Elle concerne non seulement les partis politiques en tant que tels mais aussi les élus d’origine marocaine. “Il y a toujours ce conflit entre les choix qu’on fait en tant qu’individu et l’appartenance à une communauté qui cherche à être representée“, explique Jan Zienkow­ski qui a fait son doctorat sur l’activisme politique au sein de la communauté marocaine. D’ailleurs le seul mouvement qui a su mobiliser les jeunes et qui a contribué à une croissance de la conscience politique au sein de la communauté maghrébine, est un mouvement autonome, l’AEL (la Ligue Arabe Européenne) de Dyab Abu Jahjah. Pour la première fois, quelqu’un leur parlait réellement en leur nom sans tourner autour du pot. Aujourd’hui, l’AEL n’existe plus même s’il y a encore des personnes qui s’en réclament. À la place, on voit maintenant émerger des organisations à caractère social ou caritatif créées par des personnes d’origine marocaine. Des mondes qui s’ignorent. La dualité reste la règle à Borgerhout. “Le restaurant méditerranéen ‘t Fonteintje  est l’un des rares endroits à Borgerhout où règne une forme de mixité, pas seulement entre hommes et femmes avec ou sans foulard, mais aussi entre immigrés et non immigrés. Ce sont ces initiatives prises par des Marocains, avec un caractère familial qui réussissent à attirer un public mélangé“, dit Nadia Fadil.

Mais ce n’est pas la présence de ces cafés et restaurants multiculturels qui donnent maintenant à Borgerhout une image plutôt positive. Selon la sociologue, les minorités, quoi qu’elles fassent, n’ont pas d’impact sur l’image d’un quartier. “L’image de Borgerhout a changé parce que le discours de la classe dominante a changé. Cette classe dominante moyenne et blanche a toujours existé à Borgerhout mais c’était une classe conservatrice qui votait pour l’extrême droite. La nouvelle classe moyenne est plutôt progressiste, et c’est l’image qu’elle donne de Borgerhout qui est reprise par l’ensemble de la société“, confirme Nadia Fadil.

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