Belgique: la fin d’un périple, le début d’une rencontre

Selon un sondage Ipsos, 55 % des Belges estiment qu’on accueille trop de candidats réfugiés. Ils arrivent sur nos écrans et dans nos villes. Il y a quelques temps, Soheila, Oumar, Yves et Safwan sont, eux aussi, arrivés en Belgique. Aujourd’hui, ils sont nos voisins, réparent des postes de radio, soignent des seniors, gèrent la comptabilité de nos entreprises. Sont-ils vraiment de trop ?

Tous les deuxièmes samedis du mois, Oumar est au rendez-vous. Le froid et l’humidité de ce week-end d’automne n’ont pas découragé les familles ou les personnes âgées qui arrivent en voiture ou à pied, un électroménager sous le bras. Bouilloires, toasters, mixeurs, fers à repasser s’entassent sur la table en attendant l’opération de la dernière chance.

« Derrière le défi de l’urgence humanitaire, il y a des opportunités à saisir. Mais on ne peut pas attendre des réfugiés qu’ils aillent répondre aux petites annonces quand ils descendent du bus. »

« La réparation est un prétexte. Beaucoup de ces personnes viennent pour discuter. C’est une façon de créer du lien », explique Michèle avec un sourire complice. C’est elle qui a lancé il y a quelques mois dans sa commune les « Repair Cafés », permanences où les habitants viennent rafistoler un objet défectueux avec l’aide de quelqu’un, en buvant une tasse de café. À la table d’à côté, Oumar est assis, concentré. Il ne détourne pas le regard de la vieille l’horloge qu’il est en train d’examiner. Il réfléchit, dévisse, nettoie, revisse, avant de démonter à nouveau. En face, une vieille dame retient son souffle. Inquiète, elle attend le diagnostic.

Médecine de guerre

Clic, clac ! Safwan sort son cachet et l’imprime sur une feuille comme pour prouver qu’il dit vrai. Il y a son nom, son titre, l’adresse de son cabinet et surtout un numéro Inami qui certifie qu’il peut exercer la médecine en Belgique. « Cela fait deux mois que je travaille dans cette maison médicale. Je fais les consultations et des prises de sang. » Avec ses cours de français le matin et son travail au cabinet l’après-midi, les journées de Safwan sont chargées.

Invité à s’exprimer sur la crise des réfugiés devant le Parlement wallon1, le chef du département migrations internationales à l’OCDE2, Jean-Christophe Dumont ne dit pas autre chose : « Derrière le défi de l’urgence humanitaire, il y a des opportunités à saisir. Pour les candidats à l’asile mais aussi pour les pays d’accueil. Les migrants qui arrivent veulent se reconstruire, travailler et non pas dépendre des aides sociales. Il faut construire sur ce dynamisme. Mais c’est clair que quand les réfugiés descendent du bus, on ne peut pas attendre d’eux qu’ils aillent répondre aux petites annonces ». Pour cet expert, le coût que représente l’accueil des réfugiés doit être perçu comme un investissement et non comme une dépense.

Safwan a étudié la médecine en Roumanie au début des années 1980 avant de continuer la majeure partie de sa carrière en Syrie. Avec un diplôme européen en poche, les choses sont plus simples pour ce gastro-entérologue réfugié en Belgique depuis 2014. « Quand je pense que mon cabinet médical à Raqqa est aujourd’hui occupé par les hommes de l’État islamique, cela me rend malade. »

Métiers en pénurie : recherche candidats désespérément

Le Forem dresse chaque année la liste des métiers en pénurie pour la Wallonie, c’est-à-dire les emplois pour lesquels les employeurs ne trouvent pas de candidats qui présentent le bon profil. Pour l’année 2014, pas moins de 36 métiers sont déclarés en pénurie. Parmi les plus « classiques », on retrouve les informaticiens, infirmiers, chauffagistes et ingénieurs… Et parmi les moins, il y a les vendeurs à domicile, les boulangers, bouchers, tuyauteurs, couvreurs, carreleurs, électriciens, électromécaniciens, conducteurs de chantier, aide-ménagères, cuisiniers, serveurs, etc.

Mais la reconnaissance des compétences n’est pas toujours aussi simple. Yves en sait quelque chose. Impossible de faire valoir son graduat en agriculture-agronomie dans le Bas-Congo, son équivalence de diplôme a été bloquée. Un « classique » que confirme Marco Martiniello, sociologue et directeur du CEDEM3 à l’Université de Liège. Impossible du coup de pratiquer son métier alors que, « parmi les réfugiés qui arrivent, beaucoup ont des qualifications, un niveau d’éducation et des compétences professionnelles », explique le sociologue. Un obstacle qu’Yves a décidé de surmonter en réorientant sa vie professionnelle.

« Il fallait que je fasse quelque chose pour trouver un emploi. Mon équivalence de diplôme était bloquée. J’étais au CPAS. Alors j’ai choisi de reprendre des études d’infirmier. » Sur les bancs de l’école, Yves enchaîne déjà les contrats comme « aide soignant » dans des maisons de repos le soir, le week-end et pendant les vacances scolaires. Dans ce secteur, les besoins sont criants : le métier d’infirmier est ce qu’on appelle un métier en pénurie (lire l’encadré).

Accueillir notre futur

Diplômé, il n’a pas eu besoin de chercher un emploi, le travail est venu à lui. Depuis juin 2015, Yves travaille à la maison de repos et de soins Georges-Heysel Brugmann à Laeken. « Je prépare les médicaments des patients, je fais les injections, je m’occupe des repas par sonde. Quand la tâche est trop importante, je donne parfois un coup de main pour laver les patients, faire les lits. Pour faire ce métier, il faut aimer les personnes âgées. Ce n’est pas une évidence mais moi j’aime être proche de ces personnes, passer du temps avec elles, discuter. À une période de ma vie, j’ai été aidé », résume-t-il. « Aujourd’hui, c’est mon tour… »

Les migrations, ça coûte ou ça rapporte ?

D’après les sondages, la moitié des citoyens européens craignent les effets négatifs des migrations sur les finances publiques et l’emploi. D’après Frédéric Docquier (IRES4), ce serait le contraire : « Ces préjugés ne résistent pas à l’analyse. Si l’on prend par exemple l’effet des migrations sur les finances publiques, les études montrent que celui-ci est de 0,5 % du PIB, soit un apport d’environ 2 milliards d’euros actuellement, dans le cas de la Belgique ». En matière d’emploi aussi, Frédéric Docquier précise : « Les immigrés occupent généralement des emplois que les natifs ne désirent pas ou pour lesquels l’offre de travail des natifs est déficitaire. On peut donc parler de complémentarité ».

Pour Marco Martiniello, la société qui accueille doit changer son état d’esprit : « Il faut cesser assez vite de considérer les réfugiés comme des victimes ou des personnes à protéger, et les voir plus rapidement comme nos concitoyens de demain, comme des personnes qui vont construire avec nous le futur de ce pays. »

Oumar passera 6 ans entre la faculté des sciences et les petits boulots au noir, comme dans les vergers de Saint-Trond. Pour un sans-papiers en Belgique, le travail ne manque pas.

Construire le futur du pays, Soheila le voudrait bien, mais pour elle, l’horizon s’est troublé avec la perte de son emploi pour restructuration. « D’autres opportunités vont se présenter », se dit celle qui reste toujours positive. En farsi « espoir » se traduit par « omid ». C’est justement le nom de l’association de défense des droits de l’Homme que préside Soheila. Perchée sur ses hauts talons, on ne soupçonne pas à première vue le parcours de cette habitante de Waterloo. Dans sa vie d’avant, Soheila était ce qu’on appelle une « opposante politique ». C’est notamment à travers le théâtre de rue qu’elle avait choisi d’exprimer son élan de liberté. Jusqu’au jour où elle a été contrainte de fuir l’Iran de l’ayatollah Khomeini. Arrivée en Belgique avec son mari et son fils en 1987, elle multiplie dans un premier temps les petits boulots : femme de ménage d’abord, puis plongeuse dans un hôtel cinq étoiles.

Soheila rêvait de devenir médecin, elle suit finalement une formation de prothésiste dentaire. « Je me suis trompée. Je l’ai choisie pour la blouse blanche mais je passais mon temps seule à fabriquer des maquettes de dents alors que j’aime être en contact avec les gens. » Elle décide alors de quitter la solitude de son laboratoire  pour devenir magasinière. Émue, elle repense souvent à cette après-midi où ses collègues s’étaient mis en tête de célébrer le Nouvel an iranien avec elle au milieu de l’entrepôt. « L’alarme a sonné, je suis allée vérifier dans le bureau et là je suis tombée sur mes collègues. Ils s’étaient tous réunis pour fêter la nouvelle année avec moi ! » Par la suite, Soheila deviendra aide-comptable au sein d’un cabinet d’expertise comptable. Là, elle reprend une formation en comptabilité, 4 années en cours du soir. C’est dans cette même société qu’elle sera finalement amenée à gérer la comptabilité d’une trentaine de clients.

Il y a plusieurs vies dans la vie de Soheila, et un fil rouge : le théâtre. Une envie qui ne la quittera pas. À l’académie de Waterloo, elle a repris des cours de déclamation et d’orthophonie le samedi. Soit en même temps que les réparations d’Oumar. Mille vies, c’est aussi ce qui caractérise celle d’Oumar. Sauf que lui, quand il en parle, c’est en termes de variables, de risques, d’évaluations et de trajectoires. L’homme a l’esprit cartésien et la tête sur les épaules. Un atout quand on est responsable de la cellule « électricité et sécurisation » de la commune d’Ixelles en région bruxelloise et qu’on dirige une équipe de sept personnes. Câblages, réseaux électriques, éclairages, prises, portes et pointeuses automatiques sont le lot quotidien de cet ingénieur civil électromécanicien. Ses journées, Oumar les passe entre les réunions de chantier, le suivi sur le terrain et la gestion de son équipe.

Un boulot trouvé et deux toasters réparés

Mais la vie d’Oumar n’a pas toujours été celle-là. Arrivé en Belgique en 1999 à l’âge de 28 ans, il introduit une demande d’asile et entreprend des études d’ingénieur civil. Il entame sa deuxième année quand il apprend que sa demande d’asile est refusée. Soutenu à l’université notamment par un professeur qui croit en lui, Oumar passera alors 6 ans entre la faculté des sciences et les petits boulots au noir, comme dans les vergers de Saint-Trond. Pour un sans-papiers en Belgique, le travail ne manque pas. « J’ai d’abord fait les fraises. Mais c’était vraiment trop dur. Je passais la journée à quatre pattes, je ne gagnais rien », raconte Oumar. Alors il a essayé les pommes, les poires et les cerises. Et il s’est accroché.

Tant bien que mal, Oumar termine ses études en 2007. Et plutôt bien d’ailleurs. Mais les années de galère continuent jusqu’à ce qu’il soit régularisé en 2010. Quelques mois plus tôt, le gouvernement a lancé une nouvelle campagne de régularisation, notamment pour les sans-papiers qui démontrent une capacité d’intégrer à court terme le marché du travail. Avec un diplôme d’ingénieur civil électromécanicien spécialisé dans la « détection des défauts des systèmes de production », les promesses d’embauche n’ont pas tardé. Et Oumar a commencé à travailler en 2011 à la commune d’Ixelles.

Wallonie, terre d’accueil ?

Les réfugiés sont-ils les bienvenus en Wallonie ? Pas vraiment, si on en croit un sondage IPSOS paru en août 2015 : « 55 % des Belges estimeraient qu’on accueille trop de candidats réfugiés. Les Wallons seraient même les plus sévères puisque ce chiffre grimpe à 60 % en Wallonie. En Flandre, il est de 53 % et à Bruxelles de 49 % ».

La séance de réparation touche à sa fin. Dans un coin, Oumar est toujours occupé à remonter un grille-pain. Malgré ses efforts, l’horloge ne tournera plus. Cette après-midi là, les réparateurs auront redonné vie à un vieux poste de radio, deux toasters, un mixer, un robot cuiseur et un fer à repasser. En tout, 149 objets ont été sauvés d’une mort certaine depuis qu’Oumar officie aux côtés de Michèle. « Pas si mal, dit-il. On fera mieux la prochaine fois. Maintenant je rentre, ma femme et mes deux enfants vont se demander où je reste. »

1. Séance plénière du Parlement wallon du 16 octobre 2015.
2. Organisation pour la Coopération et le développement économiques.
3. Centre d’études de l’ethnicité et des migrations.
4. Institut des recherches économiques et sociales. 
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