“Belge, Pourquoi?”- Portrait croisé de Nejla et Meryem

Pourquoi devenir Belge quand on vit et travaille en Belgique depuis toujours ? C’est la question qui s’est posée à Nejla et à Meryem*. Une question qui a suscité pas mal de discussions au sein de cette famille. Portrait croisé de deux commerçantes bruxelloises au léger accent turc.

19h, l’heure pour Nejla de commencer à rentrer les fruits, les légumes et les fleurs qui colorent le trottoir devant son magasin, avenue des volontaires dans un des beaux quartiers de la capitale. À quelques kilomètres de là, dans une autre commune bruxelloise, sa belle-sœur Meryem fait de même. Toutes deux commerçantes, mères de quatre enfants et jeunes grand-mères, Nejla et Meryem ont deux ports d’attache : la Belgique et la Turquie. Quoi qu’en disent leurs cartes d’identité…

« Belge ? Pourquoi ? »

« J’avais un an quand je suis arrivée en Belgique avec mes parents, dans les années soixante » raconte Meryem. C’est ici qu’elle a grandi, qu’elle s’est mariée, qu’elle a élevé ses enfants et qu’elle a toujours travaillé… La Belgique est son « pays d’adoption », celui qui lui a « ouvert les bras quand elle est arrivée tout bébé », comme une famille adopte un enfant. Et ce pays d’adoption, elle s’y sent bien : « Franchement, on est bien en Belgique. Jusqu’à ma mort, j’aimerais rester ici. »

Pourtant, quand le Code de la nationalité a été modifié, elle n’a pas été intriguée et n’a entamé aucune démarche pour devenir Belge. Elle s’est dit : « Belge ? Pourquoi ? ». À son mari qui, lui, a choisi de demander la nationalité belge, elle a rétorqué : « Si tu veux devenir Belge, deviens Belge, c’est ton choix. Mais qu’est-ce que ça va t’apporter ? ». Et quand sa mère lui disait « Fais-le, comme ça tu pourras aller voter », elle répondait : « Un jour ou l’autre, on aura tous le droit d’aller voter ! »

Ses parents avaient quitté la Turquie quelques années plus tôt avec le projet de travailler, d’acheter une maison et de rentrer au pays. Quarante ans plus tard, ils sont toujours ici…

Pour expliquer son point de vue, Meryem cherche à traduire une expression turque : « J’allonge mes jambes à la mesure de ma couverture ». En d’autres mots, elle ne souhaite pas plus que ce dont elle a besoin. Or elle estime que, dans sa situation, « une carte ne changerait rien ». « Je suis bien comme je suis », résume-t-elle simplement.

« Belgique-Turquie, Turquie-Belgique »

Pour ses enfants, par contre, Meryem voit les choses différemment. Elle qui a reçu une éducation très traditionnelle leur a donné une éducation européenne. « J’ai élevé des enfants d’origine turque et de nationalité belge, explique-t-elle, ils sont ouverts à tout, j’ai appris énormément avec eux ». Pour eux qui ont étudié et trouvé du travail en Belgique, être Belge est un réel atout, notamment parce que leurs passeports européens leur permettent de voyager plus librement. Il en va de même pour les hommes et les femmes d’affaires belgo-turcs que Meryem connaît. « Mais moi je suis toute petite à côté de ça, conclut-elle, je ne suis pas une femme d’affaires. J’essaie de rentrer mes marchandises, que je vends avec plaisir à ma clientèle. Je ne suis pas quelqu’un qui voyage à travers le monde, je n’ai pas été élevée comme ça. Quand je voyage, c’est “Belgique-Turquie, Turquie-Belgique” ».

« Ce n’est pas la nationalité qui compte… »

Alors que son fils Veysel s’occupe des derniers clients de la journée, Nejla dépose les pots de géraniums qu’elle portait et interrompt son travail pour revenir sur son parcours. À la différence de sa belle-sœur Meryem, elle est née en Belgique, à Gand. Ses parents avaient quitté la Turquie quelques années plus tôt avec le projet de travailler, d’acheter une maison et de rentrer au pays. Quarante ans plus tard, ils sont toujours ici…

Il y a un peu plus de dix ans, se souvient Nejla, elle a été contactée par sa commune pour l’informer du fait qu’étant née en Belgique, elle pouvait choisir de devenir belge. Ce qu’elle a fait, tout en conservant sa nationalité turque, puisque la Turquie admet la double nationalité. Mais pour elle, « ce n’est pas la nationalité qui compte, ce sont les langues que l’on parle ». Elle est néerlandophone depuis l’enfance et s’exprime très couramment en français, un bilinguisme dont tous ses clients belges ne peuvent pas se vanter et qui « ouvre beaucoup de portes » en Belgique. Elle se souvient avec le sourire de la surprise d’un policier qui ne s’attendait pas à l’entendre parler un néerlandais impeccable…

« Je tenais absolument à voter »

Au contact de sa clientèle cosmopolite, Nejla apprend aussi l’anglais et l’allemand. Comme Meryem, elle dialogue énormément avec ses clients. Elles sont bien placées pour sentir les effets de la crise et constatent que le pouvoir d’achat diminue. En tant que commerçantes indépendantes et proches de la vie de leurs quartiers respectifs, toutes deux ont des idées et des intérêts à défendre. Pas étonnant du coup qu’elles s’intéressent à la politique et tiennent beaucoup à leur droit de vote !

Quand Meryem, qui n’a pas la nationalité belge, a reçu un courrier l’informant qu’elle avait le droit de participer aux élections dans sa commune, elle n’a pas hésité à saisir ce qu’elle considère comme une chance. Elle aimerait également pouvoir voter aux autres niveaux de pouvoir. « Ce qui me fait peur, dit-elle, c’est qu’on divise le pays en deux, francophones et néerlandophones. Ça, ce serait une catastrophe ». Elle s’inquiète aussi des messages qui attisent la peur de l’autre, comme sur les toutes-boîtes du Vlaams Belang. « J’ai pitié de ces gens parce que c’est ridicule de faire de tels amalgames » ou de ceux qui remplissent la tête de jeunes musulmans d’idées radicales. « Que la paix règne sur la Terre, et que le bon Dieu protège nos enfants ». Voilà ce qu’elle souhaite.

« Étrangère ici et là-bas »

Jusqu’en octobre 2012, Meryem n’avait jamais voté qu’en Turquie, allant jusqu’à faire l’aller-retour en avion pour faire entendre sa voix, puisqu’il n’est pas possible pour les Turcs de voter à distance : « Vous n’allez pas me croire, mais j’ai payé 100€ pour mon billet d’avion, je suis montée dans l’avion, j’ai voté à l’aéroport et je suis revenue ! ».

La Turquie. Un pays où Nejla, Meryem et leurs familles partent chaque année en vacances et auquel elles restent très attachées. Nejla, bien qu’elle aime son plat pays natal, est fière de l’évolution économique et politique que connaît la Turquie qui, à ses yeux, se porte aujourd’hui mieux que l’Europe. C’est aussi un pays « plus gai », dit-elle, où les gens vivent et travaillent par exemple en musique. Depuis quelques années, elle envisage d’ailleurs d’aller y vivre sans attendre la pension, ou au moins d’y passer plus de temps tous les ans. « Peut-être que je le regretterai », confie-t-elle toutefois, consciente que la réalité quotidienne pourrait s’avérer différente de celle des vacances. Et puis, comme le rappelle Nejla, être à la fois belge et turque, c’est être un peu étrangère ici comme là-bas…

* Neyla et Meryem sont des prénoms d’emprunt.
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