Assistants sociaux en centres fermés: des professionnels à haut risque éthique

“Disposer d’une grande force de persuasion”, travailler “en étant orienté résultats” ou encore ne pas avoir “peur de communiquer de mauvaises nouvelles”: tels sont les atouts recherchés pour être assistant social en centres fermés.

Pas facile d’être assistant social ou psychologue dans ces centres, a fortiori quand son employeur est précisément l’Office des étrangers et que son descriptif de fonction consiste à “veiller au bien- être général des résidents” tout en étant “des fonctionnaires chargés du rapatriement”.

Recherche assistants sociaux (m/f) pour les centres fermés (SPF Intérieur). Ce n’est en apparence qu’une simple annonce. Une offre d’emploi quelconque, comme on en voit des dizaines, qui est parue en juillet 2007 dans les pages de plusieurs quotidiens et sur le site du Selor, le bureau de recrutement des autorités fédérales. Le descriptif de fonction de même que le profil attendu jouent sur le registre du réalisme comme sur celui de l’efficacité. Les compétences attendues, diversifiées, rencontrent de manière habile la culture professionnelle des travailleurs sociaux: sens de l’écoute et des responsabilités, autonomie mais aussi travail en équipe, envie d’apprendre, ouverture aux autres cultures…

Pourtant, à y regarder de plus près, cette offre d’emploi banale s’avère moins anodine qu’il n’y paraît. D’abord, parce qu’elle illustre à merveille l’euphémisation constamment à l’œuvre quand il est question d’enfermement et d’éloignement des étrangers. Ne dites pas “détention” mais “rétention”, pas “détenu” mais “occupant” ou “résident”, pas “expulsion” mais “éloignement”… Ensuite, parce que cette offre d’emploi révèle toute l’ambiguïté des attentes de l’administration vis-à-vis de ces travailleurs sociaux à qui l’on demande aussi de “disposer d’une grande force de persuasion”, de travailler “en étant orienté résultats” ou encore de ne pas avoir “peur de communiquer de mauvaises nouvelles”.

Des fonctionnaires chargés de préparer le retour

Ambiguïté. Le mot est faible, il serait sans doute plus conforme à la réalité de parler de double langage révélateur de l’espèce de schizophrénie qui caractérise les politiques migratoires qui voudraient à la fois endiguer les flux de nouveaux arrivants et ne pas s’avouer qu’elles flirtent régulièrement avec le non-respect des droits fondamentaux… quand elles ne les bafouent pas. Qu’ils le veuillent ou non, les assistants sociaux que cette annonce visait à recruter sont des acteurs de ces politiques-là, de même que l’ensemble du personnel des centres.

Il leur en faudra de la force de persuasion pour servir les desseins de l’Office des étrangers et préparer les personnes détenues à se laisser expulser sans qu’elles n’opposent de résistance.

Ils participent pleinement à une logique de gestion des migrations dont le centre fermé est à la fois le symbole et la clé de voûte. Le langage euphémisé de l’offre d’emploi ne doit pas nous induire en erreur et nous faire oublier que leur fonction première, comme le rappelle le règlement de sélection, est d’être des fonctionnaires chargés du rapatriement. Pour le dire clairement, s’ils ont officiellement pour mission de veiller “au bien-être général des résidents (sic !) en étant à l’écoute de tous leurs problèmes en lien avec leur séjour”, l’efficacité qu’on attend d’eux se mesure à l’aune des retours volontaires et de l’acceptation résignée de la mesure d’expulsion. Et il leur en faudra de la force de persuasion à ces professionnels pour servir les desseins de l’Office des étrangers et préparer les personnes détenues à se laisser expulser sans qu’elles n’opposent de résistance ou, mieux encore si possible, fortes de la conviction que c’est dans cette seule issue que réside leur véritable intérêt.

Une mission déontologiquement discutable

Leur mission découle directement de l’article 68 du 2 août 2002 de l’arrêté royal relatif à l’organisation des centres fermés, qui définit la tâche du service social: celui-ci “prépare la personne à son éloignement éventuel. Le service social accompagne l’occupant en vue de veiller au respect de la décision prise quant à sa situation de séjour”. Cette définition ne va pas sans poser problème sur le plan déontologique. Elle heurte de plein fouet une série de principes adoptés par la Fédération internationale des travailleurs sociaux, dont celui-ci: “Les travailleurs sociaux doivent respecter et promouvoir le droit des personnes à faire leurs propres choix et à prendre leurs propres décisions, quels que soient leurs valeurs et leurs choix de vie” (4.1.1).

La double contrainte caractérise les rôles attendus des divers intervenants sociaux dans les centres fermés. Elle est source de nombreuses difficultés et, n’en doutons pas, d’une réelle souffrance, que chacun gère à sa façon: en adhérant, en se protégeant, en dénonçant ou encore en partant. Il n’est pas sûr qu’il suffirait de clarifier les rôles, de lever les ambiguïtés pour que tout soit résolu. Les centres fermés, parce qu’ils sont des lieux de concentration de la violence – la violence d’État, celle de la détresse, de la promiscuité, de la souffrance morale et mentale – et de débordements toujours probables, font de ceux qui y travaillent des “professionnels à haut risque éthique”. 

Notes:
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Le personnel des centres fermés: quelques chiffres

Il faut distinguer deux catégories dans le personnel des centres fermés outre la direction:

  • Les gardiens et adjoints de sécurité représentent environ 450 équivalents temps plein (ETP)pour les six centres (entre 1,1 et 1,7 agent par détenu).
  • La seconde catégorie, qui compte environ 110 ETP, comprend des éducateurs (± 50 ETP), des assistants sociaux (± 30 ETP), des psychologues, du personnel infirmier (± 15 ETP) et des médecins.
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