50 ans d’immigration marocaine et turque : toute une histoire

C’est presque une épopée. Quand des dizaines de milliers de personnes se déplacent d’un lieu à l’autre, des vies sont bouleversées, des pays remodelés, des cultures transformées. Au bout du compte, la Belgique n’est plus la même. « Nous » ne sommes plus les mêmes.

L’histoire de l’immigration turque et marocaine a une préhistoire. À la Libération, il faut reconstruire la Belgique et relancer la production sans délai. Il faut du combustible. Les mines sont là… mais pas les mineurs. De ce travail pénible et insalubre, les Belges ne veulent plus. Pas de souci : on utilisera les prisonniers de guerre allemands. Solution évidemment provisoire.

Une idée s’impose alors. Puisqu’on a du travail à profusion mais pas de bras pour l’accomplir, tournons-nous vers des pays qui ont des bras mais pas de travail à leur offrir. Dans le sud arriéré de l’Europe, il n’y a qu’à se servir. À nos portes, l’Italie a trop de bouches à nourrir. Une convention sera signée avec cet État qui fournira 77 000 travailleurs entre 1946 et 1949. En 1956, ce flux s’arrêtera. On dit que c’est à cause de la catastrophe du Bois du Cazier, à Marcinelle, qui fit 262 morts, dont 136 Italiens. En réalité, l’Italie était à ce moment en plein développement et préférait désormais garder ses travailleurs chez elle. La Belgique, insatiable, se tourna alors vers l’Espagne franquiste (1956, 3 400 arrivées) et la Grèce agricole (1957, 7 800 arrivées). Ce ne fut pas suffisant. Pour trouver l’indispensable force de travail, il fallait franchir la mer.

1964, point de départ et d’arrivée

Le 17 février 1964, la Belgique signe avec le Maroc une convention par laquelle elle se déclare prête à accueillir des travailleurs qui feront l’objet d’une propagande racoleuse sur place organisée par les autorités des deux pays. Ils arriveront par dizaines de milliers. On remet le couvert avec la Turquie le 16 juillet 1964.
Hors Europe, ces deux pays sont les plus proches. Des populations majoritairement rurales très largement analphabètes, des familles pléthoriques, des services sanitaires insuffisants. En exportant leurs travailleurs, ces deux États allégeaient leur surcharge démographique. Mais ils s’assuraient aussi une ressource économique qui ne s’est pas démentie jusqu’à aujourd’hui : les transferts de fonds. Tout sera fait par les États d’origine pour conserver le contrôle sur leurs ressortissants expatriés afin que jamais les liens avec les pays d’origine ne se distendent.

Le travail est la plus efficace des machines à intégrer.

L’immigration turque et marocaine est d’emblée une immigration familiale. La Belgique est ici pionnière. Les différents États du Nord sont alors en compétition pour attirer les travailleurs de ces pays. Pour compenser des salaires belges légèrement inférieurs à ce qu’offrent les pays voisins, il faut un produit d’appel : la possibilité de faire venir sa famille immédiatement. En réalité, cette immigration de peuplement est tout à l’avantage de la Belgique, qui s’inquiète du vieillissement de sa population. Autant que des bras, elle a besoin du rendement du ventre des femmes.

Si l’immigration italienne a transformé le visage du sillon industriel wallon – ses chansons, ses clubs sportifs, ses élites politiques –, les Marocains s’installent principalement à Bruxelles, les Turcs en Flandre. À part quelques communes, comme Verviers et Liège, cette nouvelle vague migratoire touchera nettement moins la Wallonie qui sera ainsi moins sensible que les deux autres régions aux questions dites d’« intégration ».

Dans sa forme organisée, cette vague s’arrêtera en 1974, quand la crise économique issue du « choc pétrolier » fera surgir un chômage massif. Comme les pays voisins, la Belgique fermera ses frontières à l’immigration du travail marocaine et turque. En échange, elle s’attachera à réussir leur « intégration ». Et, jusqu’en 1983, cette décision sera respectée.
Mais à partir de 1984, l’immigration issue de ces deux pays va repartir à la hausse. Comment est-ce possible ? Les frontières sont théoriquement fermées et, à part pour les cadres des multinationales, on n’a plus le droit d’embaucher des travailleurs résidant hors de l’Union européenne. Drôle de raisonnement. Les gens n’émigrent pas seulement parce qu’il y a un appel du pays de destination, mais aussi pour les raisons qui les poussent à quitter leur pays. Celles-ci n’ont pas disparu. Et, la mondialisation aidant, on sait de mieux en mieux quels chemins emprunter.

Épouser la Belgique

Des chemins géographiques, mais aussi des chemins juridiques. Les Turcs et les Marocains qui arriveront à partir des années 1980 ne passeront plus par la case « contrat de travail », mais par la case « regroupement familial ». Ce terme juridique est la traduction du droit fondamental de vivre en famille, un droit qui permet à tout migrant d’être rejoint par son conjoint et ses enfants mineurs, mais aussi de contracter mariage avec la personne de son choix. Pour des hommes et des femmes qui cherchent, à travers l’acte de migrer, à échapper à la misère, toute personne qui dispose d’un titre de séjour en Europe devient un parti intéressant. La nouvelle immigration sera donc principalement matrimoniale. Des couples se formeront. Certains de ces mariages seront « blancs », c’est-à-dire de complaisance et moyennant une transaction financière. D’autres seront « gris », quand une des deux personnes cherche à exploiter la crédulité de l’autre. Mais, dans leur grande majorité, ces mariages seront des mariages « normaux », ni pires, ni meilleurs que beaucoup d’autres qui ne ressemblent que rarement à la fable romantique des feuilletons. Sauf qu’ici, en épousant un conjoint, on épousait aussila Belgique. Son climat, ses institutions, ses clichés, ses symboles…

Migration par le mariage, et plus par le travail. Ça change tout. Le travail est la plus efficace des machines à intégrer. À travers lui, le migrant côtoie d’autres travailleurs du cru. Le syndicalisme lui permet aussi d’être rapidement citoyen dans son entreprise, puisque le droit de vote aux élections sociales et la possibilité d’être délégué du personnel lui sont rapidement accordés, tandis qu’il faudra attendre 1985 pour que les principaux obstacles à l’acquisition de la nationalité belge soient progressivement levés et une loi de 2004 pour que le droit de vote communal soit accordé à tous les étrangers. Cette opportunité, les nouveaux migrants « matrimoniaux » ne l’auront pas à leur arrivée. Ils seront accueillis et pris en charge par leurs familles et leurs communautés. Les autorités ne feront pas grand-chose pour favoriser leur bonne insertion. Ce n’est qu’aujourd’hui que, en réaction à la montée du « radicalisme », les Bruxellois francophones et les Wallons se préoccupent de définir un « parcours d’accueil » pour les nouveaux migrants.

Quartiers ethniques

Ainsi vont petit à petit se constituer des « quartiers ethniques » marocains ou turcs dans nos villes. Ceux-ci fonctionnent comme des sas d’accueil pour les nouveaux migrants. Dans ces quartiers, les normes culturelles des pays de départ, réactivées par des arrivées continues – langues véhiculaires, habillement, présence religieuse – se déploieront dans l’espace public : Molenbeek ou Saint-Josse à Bruxelles, Borgerhout à Anvers, Hodimont à Verviers… Ces quartiers serviront aussi de base de repli pour de nombreuses familles qui avaient essaimé sur tout le territoire et qui, victimes de la crise économique, veulent pouvoir bénéficier des réseaux d’entraide que permet la proximité des proches. Ce ne sont pas des ghettos – aucun quartier n’est ethniquement homogène à 100 % – mais des espaces communautaires où des minorités culturelles se sentent à l’aise et protégées. Dernier trait à relever : alors qu’en France, les personnes issues de l’immigration populaire sont reléguées en périphérie dans des banlieues sans âme, en Belgique elles sont concentrées en bordure des quartiers centraux, à proximité de nombreux équipements collectifs et d’espaces taillés pour la promenade et la rencontre. Le sentiment d’exclusion est moindre et l’existence dans ces quartiers d’un épais tissu associatif sert d’amortisseur au désespoir social qui se développe un peu partout à cette époque.

Entre, en gros, 1985 et 2000, cette migration « non choisie » par la Belgique mais tout à fait choisie par ceux et celles qu’elle avait suppliés de venir en 1964 et dans la décennie qui suivit, s’est poursuivie sans heurt. Les générations passaient ou plutôt elles se superposaient. Les premiers migrants de 1964 avaient déjà des enfants et des petits-enfants nés ici au moment où de nouveaux migrants arrivaient légalement via le regroupement familial ou illégalement comme « sans-papiers ». Ce grand brassage fut à la base d’une confusion tout aussi grande, où l’évocation rituelle d’un « problème de l’immigration » finissait par tout mélanger. Ainsi, lors des troubles provoqués entre 2010 et 2012 par le groupe radical « Sharia for Belgium », certains politiques avancèrent comme moyen d’action la mise en place d’un parcours d’accueil pour les nouveaux arrivants… alors que les membres de ce groupe étaient tous des Belges nés en Belgique. Cette réponse à côté de la plaque montre surtout le désarroi du monde politique qui ne s’était jamais vraiment ouvert à des populations qu’il ne comprenait pas et dont il se méfiait profondément.

11 septembre 2001, le jour où…

Les Italiens, les Espagnols, les Grecs étaient chrétiens. Les Marocains et les Turcs étaient musulmans. Ce n’était un problème pour personne. Ce qu’on appréciait chez eux : ils étaient courageux, dociles, pas exigeants sur les salaires et les conditions de travail. En plus, ils n’étaient pas belges et leurs autorités consulaires leur recommandaient de rester humbles et discrets. Qu’ils se contentent de bien exécuter leur job sans faire de vagues et de renvoyer la moitié de leur paie au pays auquel cette manne était indispensable. Mais ce que la première génération accepta, il n’y avait aucune raison que les suivantes s’en accommodent.

Ces années-là furent difficiles. Il n’y avait plus d’emplois pour tout le monde. Dans certaines entreprises, cette denrée devenue rare était parfois réservée, avec la complicité un peu honteuse des organisations syndicales, aux proches des travailleurs de l’entreprise, tandis que les jobs de vacances étaient réservés à leurs enfants. Le racisme opéra aussi. Résultat : à diplôme égal, le chômage est beaucoup plus élevé auprès des personnes issues de l’immigration extra européenne. En même temps que se multipliaient les injonctions à « s’intégrer », la société les « désintégrait » en les discriminant. Puisqu’en se conformant aux injonctions, on ne gagnait rien, autant affirmer son propre patrimoine culturel pour conserver du respect et de l’estime de soi-même. Et ce patrimoine s’exprimait largement à travers l’affirmation religieuse. Ainsi, en cette fin de XXe siècle, on vit se multiplier dans les rues et les amphithéâtres des foulards islamiques portés librement par des jeunes femmes éduquées. Prise par surprise, la société s’affola.

Mais tout bascula avec l’attentat contre les tours jumelles de New York le 11 septembre 2001 et la guerre des civilisations décrétée par le président américain Georges W. Bush. Douze ans auparavant, la chute du Mur de Berlin et du repoussoir soviétique nous avait privés d’un adversaire mondial à notre mesure. Mais après « Nine Eleven », une nouvelle lecture du monde s’imposa, opposant le camp du Bien – l’Occident de tradition judéo-chrétienne sous direction américaine – à celui du Mal – l’Iran des mollahs, l’Afghanistan des talibans, Al Qaïda, les Frères musulmans. Dans cette nouvelle lecture du monde, tout musulman de foi ou considéré comme tel par son patronyme ou sa couleur de peau devenait un ennemi potentiel dont on devait absolument se méfier. À partir de ce jour-là, les descendants de migrants cessèrent d’être des Belges d’origine marocaine ou turque, par ailleurs de religion musulmane, mais des musulmans par ailleurs d’une certaine origine. Qu’ils soient de nationalité belge ou non était devenu tout à fait accessoire. Leur individualité disparaissait derrière leur religion qui les définissait tout entiers et constitua une nouvelle ligne de démarcation entre « eux » et « nous » difficile à franchir. En réaction, beaucoup affichèrent leur identité religieuse pour s’affirmer face au récit paranoïaque auquel ils étaient confrontés. La scène était dressée dans laquelle, issus de notre propre société, pouvaient surgir des monstres.

Aujourd’hui, la Belgique compte environ 400 000 personnes d’origine marocaine, 150 000 d’origine turque. Un jour, il est bien possible qu’on perde leurs traces. Lors de toutes les commémorations des 50 ans qui ont lieu en 2014 partout en Belgique, un vœu a souvent été formulé : que cette commémoration soit la dernière et que, dans dix ans, la présence parmi nous des personnes issues de cette histoire singulière soit tellement banalisée qu’il n’y aura plus rien à commémorer. Que les discriminations auront disparu. Que l’ère du soupçon sera terminée. Alors les enfants et les petits-enfants de l’immigration marocaine et turque auront contribué à façonner le nouveau visage de la Belgique. Et la distinction entre « eux » et « nous » aura disparu.

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