Turque en Belgique: l’intégration douce-amère

Selma Tunakara s’est installée en Belgique quand elle avait de trois ans, avec sa famille. Elle se considère pleinement belgo-turque. Mais un doute lancinant la traverse : est-elle considérée comme intégrée par son pays d’accueil ?

L’identité, l’intégration, sont des questions qui taraudent Selma Tunakara. Cette jeune femme, qui se sent pleinement « belgo-turque », a fondé à Schaerbeek l’association « Feza », qui signifie « espace » en turc. « L’espace galactique », précise-t-elle. Comme ces nouvelles frontières qu’elle fait franchir aux femmes du quartier. Si elle s’est toujours sentie « intégrée » en Belgique, elle n’a de cesse de douter : « Mon pays d’accueil me considère-t-il toujours comme intégrée ? »

Chez Feza, que l’on appelle en français « Femmes épanouies et actives », d’anciennes migrantes donnent des réponses concrètes aux nouvelles migrantes, en partant de leurs besoins. Apprentissage du français, activités parents-enfants, recherche de travail ou questions sur le tri sélectif sont des thèmes régulièrement abordés. « L’idée est de partir du vécu, pas de la théorie , explique Selma Tunakara. Mon constat était que les femmes migrantes ont plein de compétences, mais que la migration fait qu’elles se sentent fragilisées. Essentiellement à cause de la langue. » Selma souhaite révéler le plein potentiel de ces femmes qui pataugent entre deux eaux culturelles. Au départ, l’association ne travaillait qu’avec les femmes turques, « car je constatais que cette communauté est peut-être plus repliée sur elle-même que les autres », explique Selma. Mais aujourd’hui, l’association est ouverte aux femmes migrantes, de toutes nationalités. « Il y a des femmes de Turquie, des Marocaines, des femmes de l’Europe de l’Est. Pendant les activités, elles peuvent rester en petits groupes par communautés, car ça les sécurise. Mais toujours avec l’objectif d’ouverture, pour qu’elles échangent et discutent. »

Elle chantait en turc des chansons tristes

Selma Tunakara sait que s’installer dans un pays et s’y sentir bien n’est pas chose aisée. Elle n’a pourtant pas de souvenirs de la Turquie de son enfance, qu’elle quitta avec ses parents à seulement trois ans. Mais la déchirure que ressentit sa mère, elle, est bien gravée dans sa mémoire. « Je voyais maman pleurer. Elle remplissait des cassettes audio pour sa mère en Turquie qui ne savait pas lire. Elle chantait en turc des chansons tristes. J’en ai les larmes aux yeux quand j’y pense », glisse Selma.
Arrivée en Belgique, au milieu des années 1970, la famille s’installe à Berchem, non loin d’Anvers, avant de jeter son dévolu sur Bruxelles. « Je me souviens de l’école, je me souviens d’avoir chanté en néerlandais », raconte-t-elle. Le papa de Selma avait décidé de quitter la Turquie pour travailler. D’abord chez Alu-métal, dans le domaine de l’acier, à Zaventem, puis dans d’autres fabriques. Quant à sa mère, elle trima plusieurs années dans le nettoyage.

Selma Tunakara n’a pas de souvenirs de la Turquie de son enfance. Mais la déchirure que ressentit sa mère, elle, est bien gravée dans sa mémoire

Avec ses parents, Selma évoque rarement les premières années en Belgique. Elle en connaît toutefois certains éléments : « J’ai demandé à papa si les Belges l’avaient bien accueilli. Il me disait que les gens dans l’immeuble venaient nous voir, pour demander des choses. Mais il n’arrivait pas à communiquer, donc parfois, il ne répondait pas. Il se souvient aussi de gens très patients qui l’aidaient à son travail, pour comprendre, en lui faisant des gestes pour dépasser la barrière de la langue ».

Un rêve de retour en Turquie

Le temps a passé. Pendant que Selma grandissait en Belgique, ses parents rêvaient de retour en Turquie. « Après ma primaire, mes parents ont toujours dit qu’ils retourneraient y vivre. Ils me disaient qu’il fallait que je commence mon secondaire là-bas et qu’ils me rejoindraient l’année suivante », se souvient-elle. Coup du sort, le projet ne put se réaliser et Selma resta trois ans en internat en Turquie, sans ses parents qui la priaient pourtant de rentrer. Ce qu’elle refusa de faire avec obstination. Il faut dire qu’en Turquie, personne ne voulait la cantonner à des écoles spécialisées en « couture », alors qu’elle voulait faire médecine. Des préjugés qu’elle dut affronter en Belgique et qui la firent souffrir : « Á Bruxelles, on me disait toujours “c’est une école trop difficile, attention”. Tout ça m’a aidée à partir ».

Après trois ans passés en Turquie, ses parents insistèrent pour que Selma revienne. Un atterrissage sans douceur. « J’avais des difficultés avec les matières, avec les jeunes de mon âge et leur comportement. Je passais d’une école de filles à une école mixte. De plus, il était difficile de trouver une école qui m’accepte comme j’étais, avec mon foulard », témoigne-t-elle. Une année de réaccoutumance à la Belgique, marquée par des turbulences identitaires : « Je me disais que je n’étais pas tout à fait Belge, pas tout à fait Turque. Ni l’une ni l’autre. Maintenant j’essaie d’être pleinement les deux ». Car depuis, l’eau a coulé sous les ponts. Selma Tunakara a terminé le secondaire puis a rencontré son mari. Certes, elle n’a pas terminé ses études de médecine, mais elle a officié pendant cinq ans en tant que puéricultrice. C’est dans les années 2000, alors que naissait son troisième et dernier enfant, que les projets plus personnels qui bouillonnaient en elle se précisèrent. L’idée de donner un coup de main aux femmes migrantes, de les révéler à elles-mêmes avait germé. C’est ainsi qu’elle trouva les aides suffisantes pour monter son association et partager son vécu. « Mais aussi parce que j’avais envie de travailler », ajoute-elle, le sourire aux lèvres.

On stigmatise une communauté

Selma Tunakara, la Schaerbeekoise, est donc elle-même devenue un facteur d’intégration de femmes migrantes en Belgique. Elle considère que son intégration « s’est faite d’elle-même, spontanément ». Ce qui ne l’empêche pas d’avoir l’intégration amère lorsqu’on aborde certains sujets, et notamment cette forme d’obsession à l’égard de l’islam qu’elle note dans les médias. « C’est décourageant, et pourtant je me décourage rarement », admet-elle. Elle a l’impression aigüe qu’on « stigmatise une communauté. Par exemple, en cas d’agression ou de violence, on parle des musulmans. On oublie que c’est un individu, un humain qui a fait ça et pas une communauté ».

Elle pense à son amie et voisine, Jeanine, qui la considère comme une sorte d’exception musulmane. « Dès qu’il y a un fait divers impliquant un musulman, elle m’extrait du lot et critique une communauté qu’elle ne connaît que par les médias, alors que moi, elle me prend comme une personne à part entière. Mais du coup, il faut tout recommencer à zéro. » Ce qui compte vraiment pour Selma, c’est qu’on ne se focalise plus sur son foulard mais « sur ce qui rassemble ». Ce foulard ne l’empêche pas « de faire de bonnes choses ». Car pour elle, s’intégrer ce n’est pas tout sacrifier. « C’est vivre dans un groupe qui peut être différent, être présent avec eux, mais sans oublier son bien-être physique et moral. Sans vouloir à tout prix faire plaisir, ressembler aux autres en se disant “si je fais ça je vais être acceptée”. »

Quant à la Turquie, elle exerce toujours une forme de fascination mêlée de crainte sur Selma. « Je me verrais bien revivre là-bas. J’aimerais y vivre et exercer une profession qui me tient à cœur : soutenir les femmes dans leurs démarches d’autonomie. Mais est-ce que là-bas, je pourrais m’adapter ? » n

Propos recueillis par Cédric Vallet

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