“Tu comprendras plus tard…”

Lors des réunions du Groupe Identité, la parole circule, fluide ou entremêlée, libératrice ou douloureuse. Ces hommes et femmes, rescapés du génocide des Tutsis, sont tournés vers le futur avec leur famille fondée ici en Belgique. Et pourtant, leur passé ne cesse de les rattraper. Un passé qui ne s’arrête pas à 1994, mais remonte à la colonisation. Pourquoi ? Une réponse à travers leurs histoires familiales, dites et non dites.

Ce dernier samedi d’avril, ils sont six autour de la table : quatre Tutsis rescapés du génocide, une assistante sociale du Service social juif et un psychologue de l’asbl Exil. D’habitude, ils participent en plus grand nombre à ce groupe de parole ; mais en ces temps de commémoration, certains ont renoncé au rendez-vous mensuel, sans doute trop pesant cette fois.

Le groupe se réunit depuis douze ans. La demande de départ était claire : « Comment raconter notre histoire familiale à nos enfants ? ». Claire mais pas forcément bien posée. En effet, « se centrer trop sur la période du génocide n’est bénéfique ni pour les parents ni pour leurs enfants, commente le psychologue Reza Kazemzadeh. C’est pourquoi nous avons démarré par des discussions sur leur culture telle qu’ils la considèrent, et sur l’éducation reçue de leurs parents, élargissant ainsi le contexte dans le temps et l’espace… même si la question du génocide, pareille à un abyme, aspire souvent les échanges sur la transmission des valeurs culturelles entre générations. »

Car convoquer le passé, c’est aussi évoquer les logiques qui ont préparé le génocide. Ce terreau apparaît à travers leurs souvenirs. Lorsqu’ils décrivent leurs relations avec leurs parents, les cours d’histoire à l’école primaire, leurs amis d’enfance, on sent les traces d’une souffrance jamais dite.

Les Tutsis, levez-vous !

« Tu comprendras… ». Réponse laconique d’un père à son fils qui l’interroge sur les fiches signalétiques tenues à jour dans toutes les écoles catholiques du pays pour identifier les élèves hutus et tutsis. La scène se passe en 1987. Du haut de ses six ans, Emmanuel Gatera commence à se poser des questions sur les clichés qui circulaient contre les Tutsis. « Le sujet était tabou à la maison, comme si mes parents voulaient nous protéger. » En revanche, son grand-père parlait sans détour : « Sur les contes pastoraux, nos coutumes, l’époque coloniale… sans lui, je n’aurais rien su ! Mon grand-père était resté fidèle à nos rites ancestraux. Il priait Imana. Et peu lui importait de se faire traiter de païen. Il avait la rage contre les missionnaires qui avaient démoli la culture de nos ancêtres. » L’évangélisation massive menée dans les années 1930 laboura les rites ancrés dans la société rwandaise. En moins de dix ans, un dieu étranger avait supplanté Imana, les gens allaient désormais à la messe, craignaient Satan et portaient des prénoms catholiques sans lien avec leurs racines. Seule une faible minorité, tel le grand-père d’Emmanuel, se cabra, tandis que la majorité imita le fils du roi dans sa conversion.

Lorsqu’ils décrivent leurs relations avec leurs parents, les cours d’histoire à l’école primaire, leurs amis d’enfance, on sent les traces d’une souffrance jamais dite.

Pour Shema aussi (44 ans, père de trois enfants), c’est l’école qui lui apprit à quelle ethnie il appartenait, et lui asséna un message percutant sur sa différence : « Le jour où l’instituteur a demandé que les Hutus lèvent leurs doigts, j’ai levé le mien pour faire comme mon meilleur ami. Le maître m’a aussitôt traité de menteur. Cet épisode m’a blessé et mis en colère contre mes parents et mon ami ! Je crois que je venais de comprendre que cette différence était solidement construite. »

Mensonges de colons

Tous les membres du groupe de parole se rappellent l’impact de leur cours d’histoire, programme national des écoles catholiques. Leurs souvenirs balaient les années 1980. Baptiste Ruhamiliza (44 ans, père de deux enfants) : « Il faut connaître les trucages de l’histoire pour comprendre d’où vient le génocide. Déjà au cours d’histoire en 4e primaire, l’instituteur nous enseignait que les Tusis étaient méchants : la Reine mère tuait tous les jours un bébé rond d’un coup d’épée ! Et puisque des historiens blancs l’avaient écrit, nous l’acceptions comme versets bibliques. On nous a fait avaler ça. J’étais en rage contre cette reine cruelle. Bien sûr, nos parents savaient que c’était pur mensonge vu qu’ils avaient vécu la fin de l’époque monarchique. Mais ils n’ont pas voulu s’intercaler entre nous et une idéologie haineuse. Voilà pourquoi nos propres enfants, aujourd’hui, doivent savoir ».

La Belgique (de 1923 à 1962) et l’Église ont laminé le fonctionnement de la société dont elles ignoraient les rouages. Elles ont recensé en ethnies figées des populations auparavant organisées en clans et en classes sociales perméables, ont d’abord privilégié ostensiblement la minorité tutsie dans tous les domaines, destitué les chefs hutus. Félicité Lyamukuru (36 ans, mère de quatre enfants) : « Je ne comprends pas comment l’administration coloniale a réussi à imposer cette idéologie de différenciation. Les Blancs nous mesuraient le nez pour confirmer que nous étions Tutsis, ils mentionnaient l’ethnie sur nos cartes d’identité, ils nous ont élevés sur un piédestal tout en discriminant les Hutus. Mais lorsque les Tutsis ont demandé l’indépendance du pays, la Belgique a opéré un retournement : elle a fait des Hutus des citoyens de première catégorie. A partir de 1959, tout a commencé à barder pour les Tutsis. Au moment où nous avons entrouvert les yeux, nous avons été attaqués par des chiens enragés d’avoir été discriminés. »

Le tournant de 1959

Baptiste : «En 1959, la majorité hutue prit donc le pouvoir avec le soutien de l’Église et de l’administration coloniale, qui les ont préparés à la hâte puisque, jusque là, ils avaient réservé les écoles d’élite aux Tutsis. On appelait les premiers dirigeants le « gouvernement sacristain » parce que beaucoup d’entre eux étaient d’anciens séminaristes. Comme ils n’étaient pas capables de gérer le pays, des évêques et archevêques étaient devenus leurs conseillers. Si tu plantes une graine, la racine continuera à alimenter l’arbre… Les gens que tu mets au pouvoir, tu continues à les influencer. »

Quand on ne parle pas, la transmission se fait de toute façon, d’inconscient à inconscient. Les parents protègent leurs enfants en ne commentant rien et les enfants protègent leurs parents en n’osant pas poser de questions.

Shéma : «À partir de 1959, nos parents se sont sentis comme réfugiés dans leur propre pays. Jamais à l’aise, frustrés. Quand j’étais petit, un Tutsi marchait toujours tête baissée. A sept ans, j’avais honte d’être tutsi. » Baptiste : « Lorsque le nouveau pouvoir hutu s’est instauré avec le soutien de l’Église, les Tutsis ont su l’utiliser pour étudier. Parce que l’université leur était fermée, les jeunes hommes optaient pour le séminaire. Valait mieux être dans les grâces de l’Église puisqu’elle possédait les hôpitaux et les écoles. » Félicité poursuit : « C’est aussi par l’Église que les Tutsis vont survivre. Si les garçons pouvaient aller au séminaire, ils étaient sauvés et leur famille garantie de recevoir une part du revenu. C’est aujourd’hui que je comprends : mon père, qui avait commencé le séminaire, a préféré le silence à l’aveu de son compromis avec l’Église. »

Le silence tue

Tandis que leurs parents se taisent, paraphrasent ou subliment l’histoire pour ne pas transmettre leur peur, eux, les enfants, sentent le danger en glanant des infos par ci par là, notamment dans les journaux de l’opposition. Comme l’explique Viviane Lipszstadt, l’assistante sociale du groupe, « quand on ne parle pas, la transmission se fait de toute façon, d’inconscient à inconscient. Les parents protègent leurs enfants en ne commentant rien; et les enfants protègent leurs parents en n’osant pas poser de questions. Dans les familles juives, des rescapés de la Shoah ont trop parlé, d’autres pas assez. Cette question de transmission se pose de la même façon dans les familles tutsies. L’intérêt de ce Groupe Identité Tutsi est de parvenir à intégrer les traumatismes pour les transmettre sous une forme assimilée. »

Tous auraient préféré que leurs parents sortent de leur silence ou déni, et partagent leur paquet de peines. On dit les Rwandais taiseux, voire secrets. Une excuse légère pour ce lourd silence. C’est oublier que leur culture est orale. Aujourd’hui encore, certains récitent le nom de leurs aïeux en remontant à plus de dix générations. Félicité : « Depuis 1959, nos parents ont vécu des choses terribles qu’ils nous ont léguées inconsciemment. Chez nous, on ne peut pas pleurer devant les gens. Dans notre langue, nous avons des expressions toutes faites pour parler de la souffrance cachée : “Les larmes de l’homme coulent vers le ventre”. Nos parents nous ont conditionnés à subir même le pire. J’emmerde notre culture du silence ! Je pense beaucoup à mon père ces derniers temps. Comment a-t-il fait pour se taire autant ? J’aurais bien voulu qu’il nous dise ouvertement : ils vous détestent. Ce qui aurait peut-être permis à mes frères de fuir ou de se procurer des machettes. Mais je crois qu’il ne pouvait pas protester parce qu’il ignorait les conséquences.» Emmanuel ajoute : « Si j’avais su que des bêtes sauvages m’entouraient, je ne serais pas resté… ».

Solder l’histoire ne peut se réduire à un pardon politique formulé par le gouvernement belge. « L’histoire coloniale est très liée à l’évangélisation. L’Église n’a jamais avoué sa part de responsabilité en 1959, pourquoi le ferait-elle aujourd’hui ?, interpelle Félicité. Ne rien reconnaître, c’est piétiner encore nos morts. » Beaucoup d’entre eux se sont détachés de l’Église catholique. Ce rejet prend parfois la forme d’un retour aux coutumes. Le jeune marié porte à nouveau le vêtement traditionnel et le bâton, en signe de protection qu’il garantira à sa famille. Ou encore, chaque année de commémoration, l’usage du feu n’est pas anodin : la marche aux flambeaux rappelle que le feu symbolise la vie dans leur culture. La vie, justement ce qu’ils souhaitent transmettre à leurs enfants.

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